À Metz, dans la ville de Robert Schuman, Léon XIV a clos son voyage en France par un discours sur l’Europe. Ce second papier ne résume pas la presse, il relit les textes : ce que le pape dit de l’Europe, de la paix et de la barbarie, et ce qu’il laisse entendre sans nommer personne.
Le pape, l’Amérique et l’esprit européen
Le premier, « Heureux comme Léon XIV en Europe ! (1) », avait réuni les regards croisés de la presse. Ici, la parole.
Le 11 mai 2025, quelques jours après l’élection du premier pape américain, l’excellent Patrick Chappatte avait dessiné pour la Neue Zürcher Zeitung Léon XIV, au balcon de Saint-Pierre, bras levés devant la foule, lançant en latin : « Fac Americam magnam iterum ! » L’astérisque renvoyait à la traduction, « Make America (really) Great Again ! », et tout le sel était dans le « (really) » [01]. Seize mois plus tard, c’est à Metz que le dessin trouve son prolongement, en version européenne.

La Frankfurter Allgemeine Zeitung a relevé l’ironie : il aura fallu qu’un citoyen des États-Unis devienne chef de l’Église catholique pour réhabiliter l’Europe [02]. Nous en ajoutons une. Il aura fallu un premier Américain, pour le moins intempestif, pour souder les Européens et les pousser à assumer leur destin, après qu’ils se soient sentis lâchés sinon trahis par leur allié historique. Voici un second Américain qui rêve, lui, d’une Amérique grande de nouveau, mais avec des idées qui sont à l’opposé de celles de Donald trump pour le nommer par son nom. En attendant, Léon XIV propose de réveiller l’esprit européen pour enrayer la barbarie qu’il voit gagner les relations entre États [03]. « Suivez ma férule pontificale ! », semble-t-il dire à l’Europe.
Décryptage : critiquer sans nommer
Un pape qui ne cite personne
À lire dans l’ordre les textes du voyage, une méthode se dessine, la même envers deux hommes : jamais un nom, mais des formules assez précises pour que chacun se reconnaisse. Un compte rendu de Daily Sabah le note sans détour : à Metz, le pape n’a désigné aucun dirigeant [04]. La presse a relevé chaque pièce du dispositif. À notre connaissance, aucun des articles lus ne l’a reconstitué.
Le droit contre la loi du plus fort
Le fil le plus net est celui du droit. Le pape rappelle que le droit international ne s’impose pas par la force : il repose sur le vieux principe pacta sunt servanda, les engagements doivent être tenus. Il fait du multilatéralisme le meilleur antidote à la volonté de domination, puis constate que les relations entre États deviennent « de plus en plus barbares » : on y méprise la parole donnée, on s’y vante du mensonge et de la tromperie [03].
Personne n’est désigné, mais la lecture s’impose au-delà de Metz. UPI rapporte, en citant The Times, que des analystes y ont vu une réponse aux attaques verbales de Donald Trump contre l’Europe, l’OTAN et l’Union européenne [05]. Renaud Girard, dans sa chronique du Figaro, rattache le message à un refus de « la logique des empires » qui s’affranchissent du droit, et cite dans la même phrase Poutine, Xi Jinping et Trump [06].
Poutine : l’Ukraine sans la nommer
La guerre est là, l’Ukraine n’y est pas. Le pape parle d’un nouveau massacre, « inutile », adjectif qu’il emprunte à Benoît XV, lequel l’employait en 1917 dans sa lettre aux chefs des peuples belligérants [03] [07]. Une citation d’un prédécesseur, une guerre vieille de plus d’un siècle, et pas un nom propre : l’Irish Times souligne que le pape a évoqué l’Ukraine sans la mentionner directement [08].
Vient ensuite un appel à la patience : dialogue, courage dans la négociation, disponibilité à renoncer à certaines positions au nom d’un bien supérieur, la paix [03]. La formulation s’adresse aux deux camps à la fois, et le pape prend soin de se prémunir dans les deux sens : la recherche de la paix, dit-il, ne doit pas être confondue avec la naïveté, mais il faut aussi se garder de l’illusion que le réarmement serait la réponse, en s’appuyant sur son propre message du 1er janvier 2026 [03] [09]. Ni caution du réarmement, ni complaisance envers l’agresseur : c’est une position centrale, et elle protège.
Trump : l’Amérique sans la nommer
CNN écrit qu’il est difficile de ne pas voir en lui un contrepoids à Trump : le pape s’est prononcé contre la guerre américaine en Iran, réclame des garde-fous pour l’intelligence artificielle et a mis en garde à Paris contre un « paradis des machines » [10]. À Metz comme à la rencontre interreligieuse, il a aussi rappelé que le nom de Dieu ne peut servir à justifier la violence ou l’oppression, une phrase pour laquelle, rapporte Yahoo News, la Maison-Blanche lui a fait des reproches [11]. Elle vise donc Moscou, ou Washington, selon le regard. En avril, Donald Trump l’avait publiquement jugé « WEAK on Crime, and terrible for Foreign Policy » ; Léon XIV avait répondu qu’il n’avait pas peur [11].
Puis, presque sur commande, l’actualité. Le dimanche 27 septembre, la veille du discours de Metz, l’ambassadeur américain en Chine, David Perdue, a affirmé sur Fox News que Trump avait demandé à Xi Jinping s’il souhaitait acheter des armes américaines, sans préciser quand [12]. Le lendemain, jour même de Metz, Trump a contesté, laissant entendre que Perdue parlait sans doute de Taïwan [13]. Le contexte est connu : depuis le sommet de Pékin, en mai, Washington a suspendu une vente record de 14 milliards de dollars à Taïwan, que Trump qualifiait de « very good negotiating chip » face à la Chine [13]. Rien ne lie ces faits au discours du pape, sinon le hasard du calendrier. Mais on lit d’autant mieux ce que le pape dit du mépris de la parole donnée quand la sécurité d’un allié se négocie comme une marchandise.
Deux Américains : le jour et la nuit
Le pape et le président sont tous deux américains, et c’est peut-être ce qui rend le contraste si net : là où l’un multiplie les allusions au respect du droit et de la parole donnée, l’autre traite la sécurité d’un allié comme un levier de négociation. « Deux Américains, un chef d’État, un chef d’Église : le jour et la nuit » [14].
Ce que la presse n’a pas construit
Chaque journal a saisi un fragment : le réarmement ici, l’intelligence artificielle là, la Russie ailleurs. À notre connaissance, aucun de ceux que nous avons lus ne relie ces pièces en une méthode unique, appliquée avec la même prudence aux deux hommes. C’est un choix de communication pontificale qui mérite d’être nommé comme tel : critiquer sans jamais offrir de prise.
Notes
- [01] Patrick Chappatte, dessin de presse, mai 2025 (date exacte et lien à reprendre sur son site). ↩
- [02] Frankfurter Allgemeine Zeitung, mardi 29 septembre 2026, éditorial de Thomas Jansen, p. 1. ↩
- [03] Discours de Léon XIV, Metz, 28 septembre 2026, « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ». — Texte officiel en français (vatican.va) · version anglaise ↩
- [04] Daily Sabah, 28 septembre 2026, « Pope Leo calls on Europe to defy decline in global civility ». — Lire l’article ↩
- [05] UPI, 28 septembre 2026, « Pope lauds Europe, EU in ‘increasingly uncivilized world’ » (qui cite The Times). — Lire la dépêche ↩
- [06] Le Figaro, mardi 29 septembre, chronique de Renaud Girard, « Le message international du pape Léon XIV en France », p. 17. ↩
- [07] Benoît XV, Lettre aux chefs des peuples belligérants, 1er août 1917 (citée en note 8 du discours de Metz). — Texte (vatican.va) ↩
- [08] The Irish Times, 28 septembre 2026, « Pope Leo praises multiculturalism as far right gains strength across Europe ». — Lire l’article ↩
- [09] Léon XIV, Message pour la 59e Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2026 (cité dans le discours de Metz). — Texte (vatican.va) ↩
- [10] CNN, 28 septembre 2026, « Leo’s visit across France offers a more personal glimpse of the pope ». — Lire l’article ↩
- [11] Yahoo News, 28 septembre 2026, « Pope Leo leans into statesman role, urging peace in an era of renewed war ». — Lire l’article ↩
- [12] Associated Press (via Fox19), 28 septembre 2026, « Trump asked China’s president if he wanted to buy US arms, ambassador says ». — Lire l’article ↩
- [13] PBS News / Associated Press, 28 septembre 2026, « Trump says Perdue ‘was probably talking about Taiwan’ in saying Trump offered Xi arms sales ». — Lire l’article ↩
- [14] « Deux Américains : Un chef d’État, un chef d’Église : le Jour et la Nuit », European-Security.com, éditorial, 25 septembre 2026 (lien à ajouter). ↩