L’abandon du SCAF : Autopsie d’un dinosaure industriel face à la guerre algorithmique

C’est un secret de Polichinelle qui prend désormais une tournure officielle : le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), ce méga-programme franco-germano-espagnol censé incarner l’autonomie stratégique de l’Europe à l’horizon 2040, est définitivement abandonné. Entre guerres d’ego industriels pour le leadership des commandes de vol et visions stratégiques irréconciliables entre Paris et Berlin, le projet a fini par s’effondrer sous son propre poids bureaucratique.

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Maquettes du chasseur de nouvelle génération et d’un effecteur déporté au Bourget de 2019 — Photo Tiraden

par Joël-François Dumont — Paris, le 3 juillet 2026

Mais au-delà du séisme politique et du repli inévitable de l’Allemagne vers les solutions sur étagère américaines (F-35) ou l’alliance anglo-saxonne (GCAP), cet échec livre une leçon beaucoup plus profonde sur la mutation de la guerre moderne. Le SCAF n’a pas seulement été tué par la politique ; il a été rendu obsolète par le temps.

Le syndrome de l’Eurodrone : concevoir pour le siècle dernier

Le SCAF souffrait du même mal systémique que l’Eurodrone — ce programme lancé en 2014 et récemment abandonné par la France après douze ans de comités et des milliards d’euros dépensés pour un résultat trop lent, trop cher et inadapté aux réalités du terrain. Nos champions industriels historiques (BAE, Rheinmetall, Thales, Airbus) continuent de raisonner en cycles de développement s’étalant sur plusieurs décennies.

Peut-on raisonnablement concevoir en 2017 un système de combat pour 2045 ou 2050, à une époque où l’innovation technologique, l’intelligence artificielle et la guerre électronique évoluent désormais à un rythme mensuel ? La réponse est non. Le concept même d’un « système de systèmes » ultra-lourd, centralisé et hyper-coûteux est en train d’être balayé par la réalité des théâtres d’opérations contemporains.

La machine darwinienne contre les comités bureaucratiques

Pendant que l’Europe continentale se perdait en palabres contractuelles pour savoir qui de Dassault ou d’Airbus concevrait le logiciel de pilotage, d’autres acteurs démontraient qu’une base industrielle de défense moderne se forge dans l’agilité et l’urgence vitale.

L’exemple de l’Ukraine est, à cet égard, une bof de réalité pour la « vieille Europe ». En quelques années de guerre existentielle, Kiev a bâti un écosystème de Defense Tech estimé à 50 milliards de dollars. Là-bas, point de comités de validation étalés sur cinq ans : via des structures agiles comme Bravel, le délai entre la commande par les unités au front et la livraison de drones de nouvelle génération est tombé à seulement 16 jours. Quand un nouveau brouilleur russe apparaît, la réponse logicielle est codée en quelques jours ; une nouvelle variante de drone de frappe sort en quelques semaines.

C’est une véritable « machine darwinienne » qu’aucun système de temps de paix ne peut reproduire , et qui a permis à des start-up comme Swarmer (IA pour essaims de drones) de faire une entrée fracassante au Nasdaq en mars 2026, atteignant 700 millions de dollars de capitalisation en deux jours.

L’économie de la masse contre le culte de l’échantillon

L’autre grande erreur du SCAF était son coût prévisible, qui aurait mathématiquement limité les flottes européennes à quelques dizaines d’appareils « échantillons », précieux et irremplaçables. Or, la conflictualité moderne signe le grand retour de la guerre d’usure et de la masse.

Un drone FPV moderne coûte quelques centaines de dollars ; un drone maritime Magura (conçu par la licorne ukrainienne UForce, qui a mis à genoux la flotte russe de la mer Noire) ne coûte qu’une fraction d’un missile anti-navire occidental traditionnel. C’est cette économie de la masse, perdue par les armées occidentales au profit de technologies hyper-complexes et intouchables, qu’il faut aujourd’hui reconquérir.

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Représentation du chasseur de nouvelle génération, qui fait partie du Future Combat Air System — Photo Rama

Quel avenir pour la France ?

Pour Paris, la fin du SCAF sonne l’heure des choix courageux. Plutôt que de tenter de reconstruire une énième usine à gaz multilatérale, la France doit capitaliser sur ses forces propres : prolonger le Rafale vers les standards F5 et F6, et l’associer d’urgence à des drones de combat neuronaux (comme le successeur du Neuron).

Mais surtout, la France et l’Europe doivent opérer un pivot stratégique majeur. Comme le soulignait récemment André Loesekrug-Pietri (président de la JEDI),[01] si nous voulons retrouver la vitesse de la Silicon Valley alliée à une industrie durcie par la guerre, nous devons nous tourner vers les écosystèmes agiles qui se déploient à l’Est. Si un drone ou un logiciel d’IA ukrainien surclasse un système européen pour un tiers de son prix, nous devons l’acheter et intégrer ces start-up à nos chaînes de valeur.

L’avertissement lancé par les nouveaux acteurs de la Tech militaire est sans détour : « Si vous n’êtes pas sur le terrain de l’agilité, vous n’êtes plus sur le marché de la défense ». Reste à savoir si la vieille Europe saura disrupter ses propres habitudes, ou si elle se laissera définitivement dépasser.

Joël-François Dumont

[01] Voir « Défense : L’Ukraine produira les prochains champions européens » par André Loesekrug-Pietri, président de l’agence européenne pour l’innovation de rupture, in Les Échos, 1 July 2026.

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