Le drapeau qu’on ne veut pas ramasser
En 2026, l’Amérique de Trump a lâché en un an ce que cinquante ans de diplomatie transatlantique avaient patiemment construit. En face, l’Europe — et l’Allemagne en particulier — regarde le vide qui s’ouvre sans oser encore le combler.
Si je devais résumer ce papier en un dessin, je choisirais cet excellent cartoon de Patrick Chappatte, publié dans Der Spiegel, qui dit tout ou presque en une image satirique. Trump, une batte de baseball à la main, vient de réduire en ruines la Presse et l’Université — les colonnes mêmes de ce qu’on appelait autrefois le monde libre. Dans son autre main, un drapeau : « Leader of the Free World ». Il le tend, presque avec dédain. « Want this? I don’t need it anymore. » En face de lui, un homme casqué, portant l’inscription « Germany » sur son heaume, hésite, les mains tremblantes, incapable de se décider à le saisir.

C’est toute la scène de 2025-2026 résumée en un trait de crayon. Et elle appelle une question que ni Washington ni Berlin ne semblent pressés de trancher : si l’Amérique renonce vraiment à porter ce drapeau, qui le ramasse ?

De Gaulle avait tiré la leçon bien avant que la question ne redevienne brûlante. Il n’avait pas besoin de citer 1920 pour s’en souvenir : le Sénat américain, en refusant par deux fois de ratifier le traité de Versailles, avait laissé l’Europe seule garante d’une paix qu’elle n’avait plus les moyens de garantir — une « pause » de vingt ans avant que la même Allemagne ne revienne, plus dévastatrice encore.
C’est cette leçon-là, plus que toute autre, qui a guidé le retrait français du commandement intégré de l’OTAN en 1966 et le choix d’une dissuasion nucléaire indépendante : ne jamais faire reposer la sécurité du pays sur une seule promesse extérieure, aussi solide paraisse-t-elle sur le moment.

Cette prudence-là, on pourrait la résumer d’une formule plus triviale : ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier — ce que l’Allemagne, en achetant du F-35 plutôt qu’européen, semble aujourd’hui oublier. Et pourtant, elle a su, autrefois, faire le choix inverse : le Transall pour le transport, l’Alpha Jet pour l’entraînement — deux coopérations franco-allemandes réussies, construites à une époque où les États tranchaient encore, quand ils avaient de véritables chefs d’orchestre plutôt que des egos à ménager.
Trump et la fracture transatlantique
En un an, Donald Trump a fait ce que cinquante ans de tensions, de crises pétrolières, de désaccords sur l’Irak ou l’Iran n’avaient jamais réussi à faire : il a donné à ses propres alliés le sentiment que l’Amérique n’était plus un partenaire, mais une variable dont il fallait désormais se méfier. Le Golfe, échaudé par des revirements diplomatiques brutaux.

Le Japon, Taïwan, la Corée du Sud, sommés de revoir leurs certitudes sur la valeur d’un parapluie américain qu’on croyait acquis. Et l’Europe, spectatrice d’un rapprochement Washington-Moscou qui se négocie, comme le résumait déjà une tribune du Monde en mars 2025, par-dessus la tête des premiers concernés.[01] Si cela ne s’appelle pas une trahison, c’est en tout cas ressenti comme tel en Asie, au Moyen-Orient et au Proche-Orient comme en Europe.


Rien de tout cela n’aurait dû surprendre qui avait lu de Gaulle. En novembre 1959, en pleine controverse avec Eisenhower, le Général s’interrogeait déjà : qui peut garantir que les deux puissances détentrices du monopole nucléaire ne finiraient pas, un jour, par s’entendre pour se partager le monde ? Soixante-six ans plus tard, un accord Trump-Poutine négocié sans les Européens donne à cette question une actualité que personne, à Bruxelles ou à Berlin, n’avait sérieusement anticipée.[01]
De Gaulle n’était pas seul à voir venir. Quatre ans après la signature du traité de l’Élysée, il confiait à Alain Peyrefitte un diagnostic sans appel sur l’avenir des relations avec Washington : les Américains, disait-il, finiraient par se faire détester de tout le monde — y compris de leurs alliés les plus inconditionnels.[02] Trente ans plus tard, c’est au tour de François Mitterrand de formuler, dans des termes plus crus encore, le même constat : la France, confiait-il à Georges-Marc Benamou peu avant sa mort, était en guerre avec l’Amérique — une guerre économique, permanente, sans morts apparents, mais une guerre à mort tout de même, contre un pays « vorace », en quête d’un « pouvoir sans partage sur le monde ».[03]
Trois présidents français, trois générations, un seul diagnostic répété : la dépendance atlantique n’a jamais été un long fleuve tranquille. Ce qui change en 2025-2026, c’est que le confort qui permettait de ne pas en tirer les conséquences a disparu d’un coup.

C’est précisément la thèse que défendent Emmanuel Todd et Régis Debray, reprise et prolongée sur ce site.[04] Le lâchage américain, aussi brutal soit-il, ne condamne pas l’Europe — il la libère. Todd va plus loin, retournant le récit dominant : l’Europe croyait s’allier au camp du Bien contre celui du Mal, quand elle s’était en réalité enchaînée à une puissance dont le nihilisme dépasse, à ses yeux, celui qu’elle prétendait combattre. Debray, lui, convoque la figure de l’Hérodien — ce collaborateur qui imite le vainqueur plutôt que de lui résister — pour décrire une Europe devenue musée, décor pour photographies de mariage, pendant que les puissances qui comptent continuent d’agir, de projeter, d’offenser.

Le contrepoint apporté par l’amiral Christian Girard, dans ce même texte, mérite néan-moins d’être entendu avant de céder à l’enthousiasme de la thèse : Todd et Debray pèchent par excès d’abstraction.[04]
« L’Europe » n’est pas un acteur politique achevé — c’est une assemblée de copro-priétaires sans président, incapable par construction de porter une décision stratégique unique.
La seule réalité tangible reste celle des nations : la France, l’Allemagne, chacune avec ses moyens, ses réflexes, et — c’est tout l’objet de ce corpus depuis six volets — son incapacité chronique à s’accorder avec l’autre sur l’essentiel.
Vice-Amiral d’escadre Christian Girard © Photo DR
C’est là que le fil renoue avec ce qu’on savait déjà. Le lâchage américain ne pose pas une question à « l’Europe » en général. Il pose une question précise à deux pays en particulier : la France, lucide mais politiquement affaiblie ; l’Allemagne, riche mais paralysée. Et c’est cette question-là qu’il faut maintenant regarder en face.

L’Allemagne qui se sabote elle-même
Il y a une scène, ce mercredi 26 août 2026, qui vaut toutes les statistiques : deux grands quotidiens français, Les Échos et Le Figaro, consacrent le même jour leur une économique à l’agonie de Volkswagen. Que la presse économique la plus policée en vienne à parler d’un géant allemand « en pleine tempête » n’est pas un hasard de calendrier — c’est un symptôme.

Le groupe de Wolfsburg avait déjà acté, fin 2024, la suppression de 35 000 emplois d’ici 2030. Il en négocie aujourd’hui 50 000 de plus — les syndicats évoquent, en interne, un chiffre total qui pourrait dépasser les 115 000 postes. Sa marge opérationnelle, qui atteignait encore 8,1 % en 2022, s’est effondrée à 2,8 % au premier semestre 2025. Sur son propre terrain historique, la Chine, sa part de marché a chuté de 36 % à son apogée en 2017 à 10,5 % aujourd’hui — la stratégie « In China, for China », lancée il y a trois ans pour produire aussi vite que les constructeurs locaux, n’a tout simplement pas fonctionné.

En Europe même, où Volkswagen reste pourtant le premier constructeur, les marques chinoises — BYD, MG, Omoda & Jaecoo, Leapmotor — dépensent des budgets marketing considérables, s’installent Place Vendôme et à l’Opéra de Paris, et grignotent méthodiquement le terrain.

Volkswagen n’est pas un accident industriel isolé. C’est le miroir grossissant de ce qui touche l’économie allemande dans son ensemble : une transition électrique mal négociée, une dépendance commerciale à l’Est et à la Chine qui rappelle, en plus dangereux encore, celle qu’on dénonçait déjà à propos du gaz russe, un secteur automobile qui faisait depuis des décennies la fierté du modèle économique allemand et qui vacille au moment précis où le pays aurait besoin de toutes ses forces vives.

Car ce ne sont pas seulement les usines qui se vident. Ce sont aussi les têtes. En 2025, près de 289 000 Allemands ont quitté leur pays — un niveau plus vu depuis 2016 — pour un solde migratoire net négatif de plus de 96 000 personnes. Près des deux tiers des partants ont entre 25 et 40 ans ; trois sur quatre sont diplômés.[05] C’est très exactement la catégorie de population dont l’économie allemande a le plus besoin, celle-là même qui devrait porter la reconstruction industrielle et militaire que le pays annonce depuis 2022. Selon un sondage de mars 2026, un jeune Allemand sur cinq envisage désormais de partir pour de bon.[05] La Suisse, l’Autriche, l’Espagne arrivent en tête des destinations — des pays où, précisément, ni les salaires ni le prestige industriel n’expliquent seuls l’attrait : c’est la polarisation politique et l’incertitude sur l’avenir du pays qui pèsent le plus lourd dans la décision de partir.

Et c’est là que la boucle se referme sur la fragilité intérieure déjà évoquée dans le volet précédent. Un chancelier, Friedrich Merz, empêtré dans une fronde interne à la CDU, à la merci de la moindre gaffe avant des élections régionales où l’AfD talonne ou dépasse son propre parti dans plusieurs Länder.

Une énergie sinistrée — nucléaire abandonné, réserves au plus bas, retour au charbon, déficit qui se creuse. Une industrie automobile, fierté nationale entre toutes, qui licencie par dizaines de milliers. Une jeunesse diplômée qui vote avec ses valises.

Face à tout cela, l’Allemagne a les moyens financiers de devenir la première puissance militaire d’Europe — Merz lui-même l’a promis. Mais construire une armée de l’air prend quinze ans, pas deux. Former un officier prend des années, pas des mois. Et l’argent, aussi abondant soit-il, n’a jamais suffi à acheter ni le temps, ni la doctrine, ni — c’est peut-être le plus grave — l’imagination politique qu’il faudrait pour transformer cette crise en sursaut plutôt qu’en naufrage.

« L’imagination est plus importante que le savoir », écrivait en 1929 un certain Albert Einstein — né allemand, contraint de fuir son pays quatre ans plus tard.[06] Près d’un siècle avant les 289 000 départs de 2025, il avait déjà, sans le savoir, résumé ce que son pays natal s’apprêtait à perdre, et continue aujourd’hui de perdre : non pas le savoir, dont l’Allemagne regorge encore, mais l’imagination pour en faire quelque chose.
La France, lucide mais désargentée
Côté français, le tableau s’inverse presque symétriquement. Là où l’Allemagne dispose des moyens mais leur manque la volonté et l’imagination pour les employer, la France a la lucidité stratégique — sur l’Ukraine, sur le réarmement européen, sur la nécessité de ne pas dépendre d’un seul protecteur — mais plus les caisses pour la financer sans compter.

La dette publique française atteint, au premier trimestre 2026, 3 536 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB — un niveau qui n’a cessé de progresser tout au long de l’année.[07] Chaque budget se négocie désormais sous la contrainte d’agences de notation nerveuses et d’une Commission européenne qui rappelle régulièrement Paris à l’ordre sur son déficit. Dans ce contexte, chaque euro consacré à la défense, aussi justifié soit-il face à la Russie et au retrait américain, se discute âprement avec les autres postes d’un budget déjà exsangue — santé, retraites, éducation. Emmanuel Macron peut bien avoir raison sur le fond ; il le dit avec la voix d’un pays qui a de moins en moins les moyens de ses propres constats.
C’est là tout le paradoxe français de 2025-2026 : le pays qui voit juste sur l’urgence du moment est aussi celui qui a le moins de marge pour agir en conséquence. Et c’est peut-être cette contradiction-là, plus que n’importe quelle faiblesse de caractère personnelle, qui explique pourquoi la lucidité de Macron sur l’Ukraine et le réarmement n’a jamais suffi à lui donner, à l’intérieur, le poids politique que cette lucidité aurait mérité.
Joël-François Dumont
Sources
[01] Maurice Vaïsse, « Les propos du général de Gaulle en 1959 collent à l’actualité de 2025 », Le Monde, 6 mars 2025
[02] Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Fayard/Gallimard
[03] François Mitterrand, cité par Georges-Marc Benamou, Le Dernier Mitterrand, Plon, 1996
[04] « L’adieu à l’Histoire : Autopsie d’une Europe sans destin », European-Security
[05] RTS, « L’Allemagne se vide de plus en plus de ses jeunes diplômés, désabusés par la situation du pays », juin 2026 ; Fondation Konrad-Adenauer, étude citée, mai 2026
[06] Albert Einstein, interview à George Sylvester Viereck, « What Life Means to Einstein », The Saturday Evening Post, 26 octobre 1929
[07] INSEE, « À la fin du premier trimestre 2026, le ratio de dette publique s’établit à 117,5 % du PIB », Informations rapides n°158, juin 2026
Presse citée sur Volkswagen : « L’avenir de Volkswagen au cœur d’un véritable bras de fer » et « Le constructeur sous pression sur le stratégique marché chinois », Les Échos, 26 août 2026 ; « Assemblée houleuse avec les salariés, restructuration en vue… Volkswagen en pleine tempête », Le Figaro, 26 août 2026
Voir également :
- « France-Allemagne : L’engrenage de la haine 1805-1871 (1) » — (2026-0814)
- « France-Allemagne : La marche vers l’abîme 1871-1914 (2) » — (2026-0816)
- « France-Allemagne : Le paroxysme 1914-1945 (3) » — (2026-0819)
- « France-Allemagne : Des ruines à l’Europe naissante 1945-1959 (4) » — (2026-0820)
- « France-Allemagne : L’axe et ses épreuves 1958-1989 (5) » — (2026-0821)
- « France-Allemagne : Je t’aime, moi non plus 1990-2025 (6) » (2026-0824)
Décryptage : L’imagination en berne
Il y a une symétrie presque cruelle entre les deux pays qui devraient, plus que tout autre attelage européen, porter le sursaut que ce moment exige. L’Allemagne a l’argent mais pas le temps, pas la doctrine, et — Einstein l’aurait dit mieux que quiconque — pas l’imagination. La France a la lucidité mais plus les moyens : chaque conviction stratégique se heurte, à Paris, à un mur de dette qui ne laisse plus de marge pour la traduire en actes à la hauteur.
Deux formes différentes du même mal, au fond. Volkswagen qui licencie par dizaines de milliers pendant que ses meilleurs diplômés font leurs valises pour la Suisse ou l’Autriche. Un chancelier allemand à la merci de la moindre gaffe avant des scrutins régionaux où l’extrême droite talonne son propre parti. Un président français qui voit juste sur l’Ukraine et le réarmement européen, mais qui le dit avec la voix d’un pays noté sous surveillance par les agences, où 117,5 % du PIB de dette publique transforme chaque euro de défense en arbitrage douloureux.
Et pendant ce temps, l’horloge tourne. Ni Berlin ni Paris ne maîtrisent le calendrier des échéances qui s’annoncent — la guerre en Ukraine, le désengagement américain qui se confirme mois après mois, une Chine qui avance ses pions industriels pendant que l’Europe débat de ses procédures. Le retard qu’accumulent les deux capitales, empêtrées dans leurs egos et leurs calculs électoraux respectifs, n’est pas un retard qu’on rattrape en accélérant au dernier moment. Construire une armée prend quinze ans. Redresser une dette prend une décennie. Reconquérir la confiance d’une jeunesse qui a déjà fait ses valises ne se décrète pas en un trimestre.
Alors la question posée par ce septième volet n’est plus tout à fait celle du sixième. Il ne s’agit plus seulement de constater que le couple franco-allemand n’a jamais existé — ce constat-là est fait. Il s’agit de savoir si, faute de couple, deux pays seuls peuvent encore, chacun à sa manière, se ressaisir à temps. Georg Bucksch appelait de ses vœux le retour de grands serviteurs de l’État. Le vœu tient toujours. Mais il faudrait, pour qu’il se réalise, que les egos cèdent enfin le pas devant l’échéance — que la France et l’Allemagne, à défaut de se retrouver l’une l’autre, retrouvent chacune ses propres fondamentaux avant que l’Histoire, une fois de plus, ne tranche à leur place.
Le drapeau que Trump a laissé tomber est toujours là, sur le sol. Personne, à ce jour, ne l’a encore ramassé.