Ce qu’un ambassadeur français a vu venir
Claude Martin a été ambassadeur de France en Allemagne de 1999 à 2007. Mais bien avant d’occuper ce poste, il en avait déjà été le témoin discret — jeune diplomate à Bonn dans les années 1960, membre du « Centre d’analyse et de prévision » du Quai d’Orsay dans les années 1970, secrétaire général adjoint dans les années 1990. Dans ses mémoires, Quand je pense à l’Allemagne, la nuit (L’Aube, 2023), il raconte, scène après scène, six décennies d’un même réflexe allemand face à Washington — un réflexe qui traverse tous les gouvernements, toutes les couleurs politiques, et qu’aucun chancelier, pas même les plus gaullo-compatibles, n’a jamais vraiment rompu. Ce que Bush ouvrait à Mayence en 1989 sans le nommer, Claude Martin l’avait vu se préparer, patiemment, depuis trente ans déjà.
L’essentiel
- Dès le début des années 1960, le jeune Martin perçoit une fracture générationnelle en Allemagne : une génération montante qui « ne croit qu’à la protection américaine », contre le camp gaullo-adenauerien encore attaché à l’indépendance franco-allemande.
- Le préambule de 1963, qui vide le traité de l’Élysée de sa portée gaullienne, est raconté de l’intérieur : les Américains exigeant l’insertion d’une clause de soumission aux règles de l’OTAN, de Gaulle furieux qu’on ose lui dicter le contenu d’un accord bilatéral.
- En 1973 déjà, la tentative de Kissinger de « globaliser » la relation transatlantique se heurte à une divergence structurelle : l’Allemagne, anxieuse de ne pas perdre le « parapluie » américain, y est réceptive ; la France la rejette.
- Au sommet franco-britannique de Saint-Malo, en 1998, l’Europe de la défense se construit sans l’Allemagne, restée en retrait — l’inverse exact de la dynamique de leadership qu’elle revendique aujourd’hui.
- Claude Martin situe lui-même, en 2017-2018, le point de rupture définitif du moteur franco-allemand, au moment précis où la Bundeswehr choisit massivement le matériel américain.



Sommaire
1. Un ami nommé Georg
Au tout début des années 1960, le jeune Claude Martin débat, sur une terrasse de café, avec un ami allemand qu’il appelle Georg. La conversation porte sur le rapprochement voulu par de Gaulle et Adenauer, et sur la question de savoir si les autres membres de l’Alliance atlantique — au premier rang desquels les États-Unis — auraient leur mot à dire sur son rythme et ses modalités. Martin s’indigne à l’idée qu’une puissance tierce puisse s’arroger un droit de regard sur une relation bilatérale entre deux dirigeants démocratiquement élus. Georg, plus désabusé, lui répond que le vieux chancelier n’en a plus pour longtemps, et que la génération qui monte en Allemagne ne croit plus qu’à la protection américaine — un constat, ajoute-t-il, que confirmeraient tous les officiers allemands du SHAPE.
La scène n’a l’air de rien. Mais elle date, avec une précision presque clinique, le moment où l’atlantisme absolu s’installe dans la génération allemande qui va bientôt hériter du pouvoir — deux ans avant même que la crise du traité de l’Élysée n’éclate au grand jour.[01]
2. Le préambule de 1963, vu de l’intérieur
Quelques mois plus tard, Sciences Po invite l’ambassadeur Roland de Margerie, artisan de la négociation du traité franco-allemand, à venir parler devant les étudiants de son expérience. Claude Martin, présent dans la salle, l’entend défendre l’idée d’un « lien spécial » entre la France et l’Allemagne au sein même de l’Alliance atlantique — formule prudente, mais qui trahit déjà la difficulté du moment. La négociation touche en effet à sa phase la plus délicate : les Américains, furieux, exigent l’insertion dans le texte d’une clause rappelant que les deux pays restent membres de l’OTAN et doivent en respecter les règles. De Gaulle se révolte à l’idée qu’une puissance étrangère puisse dicter le contenu d’un accord bilatéral franco-allemand.
L’issue de cette bataille, on la connaît : le préambule voté par le Bundestag en juin 1963 videra le traité de sa substance gaullienne, quelques mois à peine après sa signature à l’Élysée. Le témoignage de Claude Martin, venu s’ajouter à celui déjà documenté par les archives de l’époque, confirme que la pression américaine sur ce point précis était connue, discutée, et redoutée jusque dans les couloirs du Quai d’Orsay, avant même que le coup ne tombe.[02]
3. 1973, le parapluie déjà nommé
Dix ans plus tard, Claude Martin intègre le tout nouveau « Centre d’analyse et de prévision » du ministre Michel Jobert. Le sujet qui tient le plus à cœur à Jobert est la relation euro-américaine. Henry Kissinger vient de proclamer 1973 « année de l’Europe » et propose une nouvelle « Charte de l’Atlantique », censée globaliser en une seule négociation la diplomatie, la défense, le commerce, la monnaie et l’énergie entre alliés. Claude Martin note que la proposition, en réalité, revient à demander aux alliés européens de payer en concessions économiques la protection militaire américaine.
La réaction des deux capitales, observe-t-il, diverge radicalement : l’Allemagne y est réceptive, « anxieuse de ne pas perdre le parapluie américain » ; la France, elle, refuse fermement de lier ses négociations commerciales à sa politique de sécurité, qu’elle assure largement par ses propres moyens. Le mot « parapluie » est déjà là, en 1973 — bien avant qu’on ne le retrouve, cinquante ans plus tard, dans tous les commentaires sur le réarmement allemand post-2022.[03]
4. Schmidt, Giscard, et la dépendance comme donnée permanente
En 1977, le chancelier Helmut Schmidt rentre insatisfait d’une réunion internationale sur la défense européenne. Claude Martin le décrit frustré par ce que rien, dans les propositions françaises — y compris l’offre d’un déploiement de bombes à neutrons françaises sur le sol allemand — ne peut compenser : la dépendance structurelle de l’Allemagne à l’égard du protecteur américain, qui limite sa marge de manœuvre sur toutes les questions stratégiques. Rien de ce que peut offrir Giscard ne rivalise, aux yeux de Schmidt, avec la protection qu’assure le grand allié américain.
Un chancelier social-démocrate, en pleine détente, formule donc déjà exactement le même constat que celui qui structure aujourd’hui le débat sur l’autonomie stratégique européenne : la dépendance allemande envers Washington n’est pas un accident de l’Histoire récente, c’est une donnée continue depuis un demi-siècle.[04]
5. La réunification et la frontière verrouillée à la hâte
À l’automne 1989, tandis que le Mur vient de tomber, Claude Martin participe aux réunions où les diplomates français — François Scheer, Bertrand Dufourcq, Gabriel Robin — s’inquiètent des manœuvres de Kohl et Genscher pour placer leurs partenaires devant le fait accompli. Les questions qui se posent alors préfigurent exactement celles de votre dossier sur Mayence : une Allemagne réunifiée pourrait-elle rester dans l’OTAN ? Fallait-il redouter, au contraire, une forme de neutralisation de l’espace allemand réclamée par Moscou ?
François Mitterrand, hanté par le souvenir du couloir de Dantzig, se rend en visite officielle à Berlin-Est dès décembre 1989 — un geste incompris par beaucoup à l’époque — dans le seul but de faire consolider, avant qu’il ne soit trop tard, la reconnaissance par la RDA de la frontière Oder-Neisse avec la Pologne. C’est un nouveau témoignage, indépendant des archives britanniques déjà citées dans « L’Europe à l’heure allemande », qui confirme à quel point la prescience de Mitterrand sur les risques de la réunification était partagée, en temps réel, par l’appareil diplomatique français tout entier.[05]
6. Saint-Malo, ou l’Europe de la défense sans l’Allemagne
En décembre 1998, Hubert Védrine et le Britannique Robin Cook font approuver par Chirac et Blair, au sommet de Saint-Malo, un texte fondateur : l’Union européenne doit pouvoir agir militairement de façon autonome, y compris en utilisant les moyens de l’OTAN. Ce pas décisif se fait sans l’Allemagne, restée en retrait — son ministre de la Défense de l’époque, entouré de généraux que Claude Martin décrit comme inconditionnellement « otaniens », n’a aucune envie de s’y associer. Schröder, vexé de ne pas avoir été associé à la démarche, y voit une manœuvre montée dans son dos.
Védrine confie à Claude Martin la leçon que Cook, Fischer et lui tirent de l’échec de l’Europe en Bosnie : Français, Allemands et Britanniques s’y étaient laissé manipuler par les belligérants, « jusqu’à ce que les États-Unis viennent finalement jouer les arbitres ». C’est la preuve, dès 1998, que le réflexe européen face à sa propre impuissance a toujours consisté à attendre l’arbitrage américain — le même réflexe qui n’a plus de filet aujourd’hui, au moment précis où Washington se retire.[06]
7. Le point de rupture, 2017-2018
Claude Martin situe lui-même, avec une netteté rare, le moment où le moteur franco-allemand cesse définitivement de tourner. Malgré les efforts d’Emmanuel Macron pour relancer la relation après son élection, les projets d’armements communs s’ensablent parce que, écrit-il sans détour, la Bundeswehr ne rêve que de matériel américain. La France regarde, sans intervenir, l’Allemagne se débattre seule face aux pressions américaines sur le gazoduc Nord Stream et sur son industrie automobile déjà attaquée par les droits de douane de Trump. Sa conclusion tient en une formule : c’était déjà, bien avant la Zeitenwende, chacun pour soi.[07]
Claude Martin achève son livre sur une phrase qui pourrait tout aussi bien clore cet article : « J’avais apporté mon témoignage. Il pouvait s’arrêter là. » Le nôtre, sur ce sujet précis, ne fait que commencer.
Joël-François Dumont
Notes
Toutes les notes suivantes renvoient à Claude Martin, Quand je pense à l’Allemagne, la nuit, Éditions de l’Aube, 2023.
[01] Sur la scène avec « Georg » et la fracture générationnelle allemande face à la protection américaine, au tournant des années 1960.
[02] Sur la conférence de Roland de Margerie à Sciences Po et la pression américaine lors de la négociation finale du traité de l’Élysée, fin 1962-janvier 1963.
[03] Sur la proposition de « Charte de l’Atlantique » de Henry Kissinger en 1973 et la réceptivité allemande contrastant avec le refus français.
[04] Sur le chancelier Helmut Schmidt et la dépendance allemande au « protecteur américain », 1977.
[05] Sur les débats au Quai d’Orsay et la visite de François Mitterrand à Berlin-Est, décembre 1989.
[06] Sur le sommet franco-britannique de Saint-Malo et le témoignage d’Hubert Védrine, décembre 1998.
[07] Sur le constat du « chacun pour soi » franco-allemand et l’orientation américaine de la Bundeswehr, 2017-2018.
Voir également :
- « Sechzig Jahre gewählte Vasallentreue (1) » — (2026-0913)
- « Soixante ans de vassalité choisie (1) » — (2026-0913)
- « Sixty Years of Chosen Vassalage (1) » » — (2026-0913)
Décryptage : Quand je pense à l’Allemagne, et pas seulement la nuit…
La France a toujours su nommer, à Berlin comme à Londres, des ambassadeurs d’exception — des hommes et des femmes. Certains ont marqué leur poste par leur charisme ou par leur qualité humaine, bien au-delà de la seule compétence technique. Claude Martin a laissé, en quittant Berlin, un vide que beaucoup ont ressenti. Son digne successeur aujourd’hui, François Delattre, est de la même trempe. Il faut ajouter, pour bien mesurer la tâche de l’un comme de l’autre, que Claude Martin, à son arrivée, avait dû reconstruire une relation franco-allemande sérieusement détériorée par le temps. Le même défi se pose aujourd’hui à son successeur depuis son arrivée en 2022 — qui, envers et contre tout, s’efforce de maintenir ce lien privilégié, comme il l’a fait tout au long de sa carrière.
Contrairement aux diplomates, depuis trois ou quatre ans, les militaires français ne cachent plus, entre eux, leur désillusion à l’égard de l’Allemagne — malgré une fraternité d’armes bien réelle sur le terrain, malgré des projets menés ensemble. Mais ces projets restent limités, en portée comme en ambition. L’armée française a longtemps compté ses germanistes ; elle n’en compte presque plus. Il n’y a plus lieu de compter sur l’Allemagne pour de grands projets militaires communs — un constat que le terrain imposait déjà il y a quatre ou cinq ans. Lorsqu’on entend le PDG de Dassault s’exprimer comme il l’a encore fait devant la représentation nationale après l’échec du SCAF, quand on croit connaître un peu le sujet, on sait qu’il a raison. Le témoignage de Claude Martin, remontant lui jusqu’aux années 1960, ne fait que confirmer, avec la profondeur d’un demi-siècle supplémentaire, ce que l’observation directe avait déjà révélé.
Un chiffre suffit à mesurer l’ampleur du renoncement : en seize années de chancellerie, Angela Merkel ne s’est pratiquement jamais occupée, ni de défense, ni de sécurité. Ce vide, aujourd’hui, l’Allemagne prétend le combler d’un coup, en réclamant le leadership militaire du continent. Ce que Bush ouvrait à Mayence en 1989 sans le nommer, un ambassadeur français en voyait déjà les linéaments trente ans plus tôt — et le lecteur curieux d’en savoir davantage sur ce que cela signifie aujourd’hui n’attendra pas longtemps : un second papier, qui prolonge celui-ci, doit paraître dès demain.