Il est des effets de miroir que l’histoire nous tend et que l’on préférerait ignorer. Entre le discours glacé de Vladimir Poutine en février 2022 et celui, fracassant, de Donald Trump en janvier 2026 sur le Venezuela, il n’y a pas d’équivalence morale, mais une troublante symétrie opérationnelle.
Dans ce texte incisif, Jérôme Denariez ne s’attarde pas sur l’écume des idéologies. Il descend dans la salle des machines pour décrypter une même « grammaire de puissance ». D’un côté le « Monde russe », de l’autre la doctrine « Donroe » ; deux faces d’une même médaille où le droit international n’est plus une limite mais un vocabulaire, où l’économie est une arme de conquête, et où la souveraineté des autres devient une variable d’ajustement.
Face à ce retour du refoulé impérial, une question hante l’analyse : combien de temps l’Europe pourra-t-elle rester au balcon de l’Histoire, à commenter le spectacle de sa propre impuissance ?
Deux discours, une même grammaire de puissance, et une Europe au balcon
Sommaire
par Jérôme Denariez — Paris, le 5 janvier 2026.
Introduction
Il y a des textes qui valent moins par ce qu’ils décrivent que par la façon dont ils obligent à relire le monde. Le 21 février 2022, Vladimir Poutine prenait la parole avant le basculement. Début janvier 2026, Donald Trump commente l’opération au Venezuela telle qu’annoncée, en revendiquant capture, transition sous tutelle et remise en production des hydrocarbures au bénéfice de tous, dit-il, et au premier chef du peuple vénézuélien. Dans les deux cas, le point intéressant n’est pas l’emphase. C’est la mécanique.
On est face à une rhétorique qui redevient classique, au sens brut du terme. La force n’est pas un écart, elle redevient une variable. Le droit n’est pas un garde-fou, il redevient un vocabulaire. L’économie n’est pas une conséquence, elle redevient un objectif. Et l’intérieur, politique, social, symbolique, n’est pas un bruit de fond. Il redevient le moteur.
L’exercice qui suit n’est pas un parallèle “moral” entre deux dirigeants. Il s’agit d’une analyse comparée de deux discours de puissance. Deux manières d’expliquer, d’autoriser et de normaliser une bascule. Deux manières de dire au monde que l’on ne joue plus dans le même régime de contraintes. Et une même question, européenne, qui revient comme un boomerang. Qu’est-ce qu’on fait quand le système se remet à tourner sans nous demander notre avis ?
Un point de méthode
Comparer des discours ne consiste pas à faire comme si tout se valait. Il s’agit de repérer des invariants, des figures, des enchaînements, des angles morts volontaires. C’est une lecture IES au sens opérationnel, moins académique, plus utile. On regarde la construction du récit comme un instrument. On regarde ce que le récit rend possible.
Réinscrire l’acte dans une histoire longue
Poutine, le 21 février 2022, déroule une généalogie. Il reconstruit un passé pour produire un futur. L’Ukraine n’est pas un voisin, c’est une anomalie historique. L’État ukrainien n’est pas une réalité souveraine, c’est une construction, donc une contestation. Le temps long sert à déclasser l’adversaire. Si l’autre n’est pas pleinement légitime, l’intervention devient une “restauration”.

Trump procède autrement, mais arrive au même effet. Il convoque la doctrine Monroe, puis affirme qu’elle est “dépassée”, comme si l’époque exigeait une version augmentée. Et il la rebaptise presque au passage, Donroe, comme si renommer valait réactivation. L’effet est clair. On ne parle plus d’influence, on parle de primauté. On ne parle plus de voisinage, on parle d’hémisphère. On ne parle plus d’équilibre, on parle de domination assumée.
Dans les deux cas, l’histoire longue est une arme de cadrage. Elle sert à faire passer l’acte du registre du choix au registre de la nécessité.
Transformer une agression en acte de justice
Poutine empile des arguments qui, mis bout à bout, doivent rendre l’inacceptable acceptable. Il ne “prend” pas, il “protège”. Il ne “conquiert” pas, il “préempte”. Il ne détruit pas un ordre, il “corrige” une dérive. Et surtout, il place l’action dans une logique de sécurité existentielle. Il lie sécurité et espace économique, en inscrivant la crise dans une logique de souveraineté à reconquérir. Dans les faits, il met la main sur la partie la plus riche de l’Ukraine, notamment en ressources minières, et n’a pas hésité à piller les greniers ukrainiens. Mais le discours, lui, ne parle pas de butin. Il parle de survie.
Trump fait la même bascule de registre. L’opération est décrite comme une arrestation, une mise en justice, une “apprehension mission” selon les mots militaires cités. Maduro est “outlaw dictator”, “terrorist”, kingpin. La souveraineté du Venezuela devient secondaire face à une souveraineté supérieure, celle des États-Unis et de leurs citoyens. Le cœur du tour de passe-passe est ici. Si l’acte est présenté comme une extension de la justice, alors l’acte militaire peut prétendre à une respectabilité juridique, même lorsqu’il s’en affranchit.
Ce n’est pas seulement de la communication. C’est une technique de neutralisation. Une partie du public occidental est habituée à penser en termes de droit et de morale. Les deux discours lui offrent un pont. On ne fait pas la guerre. On fait respecter l’ordre.
Le droit international comme langage, pas comme contrainte
Le point mérite d’être renforcé parce qu’il est central. Le droit international est devenu un objet paradoxal. Tout le monde s’en prévaut. Tout le monde le cite. Tout le monde le brandit. Mais comme il n’est pas coercitif, ou rarement, tout le monde le piétine quand cela l’arrange. Ce n’est pas une révélation. C’est une hypocrisie structurelle.
Poutine, en 2022, joue avec le droit en le reconfigurant. Reconnaissance, traités, “assistance”, autodétermination invoquée de façon opportuniste. Le droit est un décor de légitimation, pas un arbitre. Le message implicite est brutal. Si les rapports de force sont défavorables, le droit n’est qu’une consolation. Si les rapports de force sont favorables, le droit devient un outil.
Trump, dans ce discours, fait quelque chose de similaire mais en miroir. Il parle d’indictment, de justice américaine, de tribunal, de responsabilité pénale. Il revendique une extraterritorialité totale. Puis il annonce une “administration” du pays jusqu’à une transition “safe, proper and judicious”. Là encore, le droit sert à habiller une tutelle. Le droit international, lui, n’est pas discuté comme contrainte. Il apparaît au mieux comme un bruit que l’on balaie par la rhétorique de la protection, de la sécurité, de la lutte contre le crime, de la stabilité régionale.
Pour un lecteur européen, la leçon est inconfortable. Le droit international reste une référence, mais il ne suffit pas. Il est une grammaire, pas une serrure.
La souveraineté redevient un mot à géométrie variable
Dans les deux discours, la souveraineté de l’autre est relativisée. Chez Poutine, l’Ukraine est présentée comme dépendante, manipulée, capturée par des forces externes. Une souveraineté capturée n’est plus souveraineté, donc l’intervention devient “libération”, “dénazification” dans d’autres séquences, ou restauration d’un espace historique.

Chez Trump, le Venezuela est décrit comme base d’adversaires, plateforme de narco-terrorisme, exportateur de gangs, menace continentale.
Une souveraineté qui “menace” n’est plus souveraineté, donc l’intervention devient prophylaxie. Et quand il invoque Monroe, puis Donroe, il installe une hiérarchie. Il y a une souveraineté qui compte davantage parce qu’elle se confond avec l’ordre régional.
Ce point explique aussi la facilité avec laquelle les deux discours basculent vers l’administration.
Jérome Denariez — Photo © DR
Poutine parle de réorganisation, de sécurité, de frontières. Trump parle de “run the country”. On ne se contente pas d’un objectif militaire. On revendique une capacité à gouverner.
L’économie n’est plus un sujet secondaire, elle est au centre
On peut discuter à l’infini des justifications. Le résultat, lui, est économique.
Poutine lie sécurité et économie en naturalisant l’idée qu’un espace politique viable est aussi un espace économique contrôlé. La souveraineté qu’il revendique est aussi une souveraineté sur des flux, des ressources, des infrastructures. Et les faits, une fois la guerre engagée, ont montré un intérêt direct pour les zones les plus riches, pour les accès, pour les capacités industrielles, pour les ressources minières, et pour les récoltes. Ce n’est pas un “détail” de guerre. C’est une logique.
Trump, dans sa séquence, fait presque l’inverse. Il dit l’économie frontalement. Le Venezuela est sous-exploité. Il est pauvre parce qu’il ne produit pas. Il va redevenir riche parce que l’on va produire. Et l’outil annoncé, ce sont les majors américaines. Elles investissent, elles réparent, elles exploitent, elles se remboursent, elles “récupèrent les fruits”, et l’État américain présente cela comme une remise en ordre et une réparation, y compris au titre d’un remboursement des dommages subis.
Le point clé, IES, est que l’économie n’est pas “après”. Elle est un moteur de légitimation. Elle sert à rendre la tutelle acceptable. On promet une prospérité future pour rendre supportable une dépossession présente.
La pression intérieure comme carburant
On oublie trop souvent ce point, parce qu’il est moins noble et plus déterminant. Les deux dirigeants parlent au monde, mais ils parlent d’abord à l’intérieur.
Poutine, en 2022, a besoin de verrouiller un récit. Il a besoin de se poser en garant historique, en restaurateur d’un ordre, en protecteur. Il a besoin de rendre l’escalade inévitable, donc non discutable. Dans un système politique où l’opposition est neutralisée, la pression intérieure n’est pas électorale au sens occidental. Elle est liée à la légitimité, à la cohérence du régime, à l’adhésion de l’appareil, à la mobilisation.
Trump, lui, opère dans une démocratie médiatique où la victoire se mesure aussi en images, en rythme, en capacité à imposer l’agenda. Il a besoin de victoires. Il a besoin de démonstrations. Il a besoin d’un récit de compétence, de force, de succès, surtout quand il insiste sur les humiliations passées et sur le retour du respect. L’hyperbole militaire est un outil de politique intérieure. Quand il explique qu’aucun matériel n’a été perdu, qu’aucun soldat n’a été tué, qu’il s’agit d’une perfection opérationnelle, il alimente une promesse. Celle d’un État fort, efficace, qui agit.
Ce n’est pas un détail psychologique. C’est un mécanisme stratégique. La politique intérieure impose souvent le calendrier, le ton, le choix des cibles, le niveau de risque acceptable.
L’effet domino comme horizon, et la logique d’empire comme langage
Poutine ne cache pas une ambition de zone. Le discours de février 2022 n’est pas seulement sur l’Ukraine. Il est sur une architecture régionale. Sur un “monde russe”. Sur une profondeur stratégique. Sur une nostalgie d’empire ou d’URSS, selon les lectures. Le point opérationnel est simple. L’Ukraine est une porte, un verrou, un signal. Et le signal vise aussi au-delà.
Trump, dans sa séquence, installe une logique hémisphérique. Il parle du Venezuela, mais il élargit. Il évoque Cuba. Il évoque la Colombie, même sur un mode brutal et désinvolte. Et il inscrit implicitement l’ensemble dans un projet de remise en ordre idéologique et géopolitique. On a l’Argentine comme référence d’alignement possible, Cuba comme “cas” à traiter, et un récit de stabilisation régionale où le Mexique et la Colombie peuvent devenir des cibles politiques, sinon militaires, par pressions, sanctions, conditionnalités, ou opérations de police internationale.
Il y a là une cohérence de système. L’objectif n’est pas seulement de neutraliser un adversaire. C’est de reconfigurer un environnement. Et l’environnement, ce n’est pas un concept. C’est un ensemble de routes, de flux, de diasporas, de ressources, de dépendances énergétiques. Cuba, dépendante du pétrole vénézuélien, devient mécaniquement plus fragile si Caracas change de main. Le domino n’est pas seulement idéologique. Il est énergétique et logistique.
La mise en scène de la compétence comme arme de dissuasion
Les deux discours insistent sur la maîtrise. Chez Poutine, elle est moins technique, plus historique. Il dit “je comprends”, “je vois”, “je sais”, “je prévois”. Il cherche à apparaître comme celui qui a lu l’Occident, qui anticipe ses réactions, qui ne se laisse pas impressionner.
Chez Trump, la compétence est mise en scène comme spectaculaire. Il y a le vocabulaire de la précision, du “flawless”, du contrôle total. Il y a l’étalage de moyens, air, mer, terre, intelligence. Et il y a surtout une phrase qui compte, au-delà du décor. “Cela doit servir d’avertissement.” Ce n’est pas un commentaire. C’est une doctrine de communication stratégique.
Là aussi, le message est double. À l’extérieur, on dissuade. À l’intérieur, on fédère. On montre que l’État peut, donc qu’il doit.
Le point de rupture entre les deux : La géographie du récit
La différence majeure, et elle est structurante, tient à la géographie morale que chaque discours construit.
Poutine construit une profondeur terrestre. Frontières, peuples, histoire, continuité, glacis, sécurité. Il s’inscrit dans une logique continentale où la proximité physique et l’encerclement perçu déterminent l’obsession stratégique.
Trump construit une mer intérieure. Un hémisphère à “tenir”, des routes, des flux, des ports, des côtes, des cartels, des migrations, des sanctions, des ressources énergétiques. C’est une logique maritime et policière, mais présentée comme civilisationnelle. On retrouve Monroe, donc l’idée que l’hémisphère est un espace réservé. Et avec Donroe, on passe un cran. Ce n’est plus la prévention d’une ingérence européenne. C’est l’affirmation d’une domination américaine indisputable.
Autrement dit, on n’a pas seulement deux tempéraments. On a deux géographies stratégiques. Deux manières de convertir le monde en théâtre d’opérations légitime.
Ce que cela dit de l’époque : Le retour des stratégies de puissance, sans fard
La leçon, si l’on accepte de regarder froidement, est que les stratégies de puissance ne sont pas “de retour” comme une anomalie. Elles redeviennent l’ossature. Elles prennent simplement des habillages différents, adaptés à leurs publics.
Dans ce cadre, le droit international est un langage, souvent utile, mais rarement coercitif. La souveraineté est une valeur proclamée, mais modulable. L’économie est un moteur de légitimation. La pression intérieure est un accélérateur. Et l’effet domino est une manière de penser l’ordre régional.

Ce que révèlent ces deux discours, c’est un monde où les acteurs qui comptent ne s’excusent plus. Ils annoncent. Ils avertissent. Ils administrent.
Conclusion européenne : Spectateurs ou acteurs ?
Pour l’Europe, la conclusion est inconfortable parce qu’elle est simple. Nous sommes spectateurs dans un monde où les stratégies de puissance sont de retour. La question n’est pas de déplorer. La question est de savoir si l’Europe va se réveiller.
Se réveiller, cela ne veut pas dire singer les empires. Cela veut dire retrouver une capacité d’action cohérente avec nos intérêts. Cela veut dire réapprendre à penser en termes de rapports de force, de dépendances, de vulnérabilités, d’influence, et d’options. Cela veut dire cesser de croire que le droit, seul, suffit à stabiliser un système quand les grands acteurs ont décidé de jouer autrement.
Si l’on veut éviter l’humiliation permanente, il faut d’abord accepter un diagnostic. On n’obtient pas une place dans le monde par la pureté des principes. On l’obtient par une combinaison. Puissance économique, autonomie technologique, résilience énergétique, cohésion politique, capacité militaire crédible, et surtout volonté. Sans cela, nous commenterons. Les autres décideront.
Et dans le monde qui vient, commenter ne sera pas neutre. Ce sera choisir de ne pas choisir.
Jérôme Denariez
Décryptage : Le crépuscule des « fous » et l’aube des prédateurs
En juxtaposant l’analyse froide de Jérôme Denariez et ce récit du piège vénézuélien, une conclusion s’impose : le « monopole du fou » a changé de camp. Donald Trump n’a pas seulement dévalué Vladimir Poutine, il a périmé le logiciel diplomatique du XXe siècle. Nous entrons dans l’ère de la « prédation décomplexée » où le droit international n’est plus qu’un bruit de fond pour diplomates en mal de colloques, et où l’économie n’est plus le fruit de la paix, mais le butin de la guerre.
Ce « Chaos Utile » révèle une mutation profonde : l’imprévisibilité est devenue l’arme lourde de l’Occident. En transformant la Russie en puissance régionale assistée et en sécurisant le coffre-fort pétrolier vénézuélien, Trump ne fait pas que du business immobilier. Il nettoie ses arrières avant le véritable affrontement du siècle : le face-à-face avec la Chine. Le Venezuela n’était qu’une mise en bouche ; l’objectif est d’arriver face à Pékin avec un baril bas et une Russie neutralisée.
Pour l’Europe, l’avertissement est existentiel. Nous sommes restés trop longtemps au balcon, persuadés que notre politesse juridique suffisait à endiguer la violence du monde. La doctrine « Donroe » signe la fin de la récréation. Si l’Europe persiste à commenter le match au lieu d’y jouer, elle finira comme le ballon. Le temps du « Tea Time » sur le volcan est terminé ; il va falloir apprendre à marcher sur la lave.