Le crépuscule de la décence : De la médaille de Hamsun au sourire de Trump

Il est des images qui ne s’effacent pas. Elles s’impriment sur la rétine de l’Histoire non par leur beauté, mais par la violence symbolique qu’elles dégagent. La photographie de Donald Trump, trônant dans le Bureau Ovale, le sourire carnassier, brandissant le prix Nobel de la Paix de l’activiste Maria Corina Machado comme un chasseur exhibe un trophée, appartient à cette catégorie.[01]

par François de Vries — Bruxelles, le 19 janvier 2026

C’est l’image d’une époque qui a perdu le sens du sacré. La légende officielle de la Maison Blanche parlera d’un hommage. La vérité, crue, saute aux yeux : c’est une prédation. Le sourire est celui du loup qui vient de jouer avec l’agneau avant de le dévorer ; le regard, celui d’une vanité sans fond. Quelques jours plus tôt, avec cette « modestie » légendaire qui confine désormais à la pathologie clinique, le 47ème président des États-Unis affirmait devant les caméras du monde entier « être le seul, l’unique être humain à mériter cette distinction

Que la récipiendaire légitime soit à ses côtés, contrainte à ce rictus forcé des otages, n’a aucune importance pour lui. Pour Trump, la réalité n’est qu’une option, autrui n’est qu’un figurant, et la décence, une entrave obsolète.

Donald Trump & Mme Machado © White House Photo / Daniel Torok
Donald Trump et Maria Corina Machado © White House Photo / Daniel Torok

Mais pour comprendre la gravité de ce geste, il ne faut pas regarder vers l’avenir, mais se tourner vers le passé. Il faut oser convoquer les fantômes. Car dans la longue et prestigieuse histoire des prix Nobel, il n’existe qu’un seul précédent documenté d’un lauréat ayant utilisé sa médaille pour sceller un pacte avec le diable. Il ne s’agissait pas de paix, mais de littérature. Et l’homme n’était pas un promoteur immobilier new-yorkais, mais un géant des lettres norvégiennes : Knut Hamsun.[02]

Le précédent du déshonneur : Hamsun et Goebbels

Nous sommes en 1943. L’Europe est à feu et à sang. Knut Hamsun, auteur de La Faim et de L’Éveil de la glèbe, couronné par le Nobel en 1920, est au crépuscule de sa vie. Mais le vieil homme a sombré. Aveuglé par sa haine de l’impérialisme britannique et fasciné par le mythe germanique, il a embrassé la cause nazie avec la ferveur des convertis.

En juin 1943, Hamsun commet l’irréparable. Il décide d’offrir sa médaille d’or, la plus haute distinction littéraire au monde, à Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande du IIIème Reich. Dans une lettre qui glace encore le sang des historiens, il écrit : « J’ai reçu cette médaille Nobel. Elle ne sert à rien. Je ne sais personne qui soit aussi idéaliste que vous, monsieur le Reichsminister (…) Je vous prie de prendre la médaille. »

Hamsun se rendra ensuite au Berghof pour serrer la main d’Adolf Hitler. Jusqu’au bout, dans une nécrologie hallucinante publiée après la mort du Führer, il le qualifiera de « guerrier pour l’humanité ». Hamsun a fini sa vie dans l’opprobre, jugé, ruiné, son génie littéraire à jamais entaché par cette médaille offerte au bourreau.

La tragédie et la farce

Pourquoi rapprocher aujourd’hui Knut Hamsun et Donald Trump ? Parce que l’Histoire, comme le disait Marx, a tendance à se répéter : la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce.

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Hamsun était terrifiant par son fanatisme, Trump est terrifiant par sa vacuité © European Security

Le geste de Hamsun était une tragédie absolue. C’était le suicide moral d’un intellectuel, un acte de soumission idéologique totalitaire, mais dicté par une conviction (aussi abjecte soit-elle). Hamsun donnait sa propre médaille. Il sacrifiait son honneur sur l’autel de ses croyances dévoyées.

Le geste de Trump, lui, est une farce grotesque. Il ne donne rien, il prend. Il ne sacrifie rien, il s’approprie. Il ne sert aucune idéologie — pas même le fascisme — il ne sert que lui-même. En posant avec la médaille de Machado, il ne célèbre pas le courage de la dissidente vénézuélienne face à la dictature ; il vole son aura. Il réduit le symbole de la paix mondiale à un accessoire de télé-réalité, un bijou brillant qu’il estime lui revenir de droit divin, simplement parce qu’il est Donald Trump.

Là où Hamsun était terrifiant par son fanatisme, Trump est terrifiant par sa vacuité. L’écrivain norvégien avait vendu son âme au diable ; le président américain semble n’avoir aucune âme à vendre, seulement un ego à nourrir.

Oui, notre époque a perdu le sens du sacré ! Si le geste de Knut Hamsun relevait d’une tragédie morale classique, notre époque nous confronte à un tout autre genre de déchéance : celle du kitsch et de l’artifice. Là où le déshonneur se jouait autrefois dans le secret des salons officiels, il s’affiche désormais sans filtre sur nos écrans, propulsé par des algorithmes.

L’apothéose du narcissisme numérique

Donald Trump lui-même encourage cette dérive sur son réseau, le bien mal nommé « Truth Social ». Loin de toute vérité, il y encourage la publication de contenus générés par l’intelligence artificielle, transformant la politique en une hallucination collective. On l’a vu relayer des clips transformant une Gaza dévastée en complexe hôtelier de luxe, ou se mettre en scène aux commandes d’avions de chasse dans des scénarios grotesques. Mais le sommet a été atteint avec l’image qui nous occupe aujourd’hui.

Cette image virale fruit d’une génération artificielle, incarne le crépuscule de la décence. Elle montre un Trump christique aidant Jésus à porter sa croix. Pour ses partisans, c’est une vision messianique d’un homme qui « porte le fardeau » .

Pour l’observateur critique, c’est le comble de l’indécence : le politique ne se contente plus de gouverner, il s’invite dans le sacré par pur marketing. Ce n’est plus la foi, c’est du « storytelling« .

Une illustration glaçante d’un monde où la vérité historique et la retenue morale s’effacent devant la puissance de l’image.

Image générée par IA diffusée sur les réseaux sociaux

"Illustration satirique ou IA montrant Donald Trump aidant Jésus à porter la croix - allégorie de l'indécence politique"

La diplomatie du chaos moral

Cet épisode pourrait n’être qu’une anecdote, une de plus dans ce mandat du chaos que nous chroniquons ici. Mais il est révélateur de l’affaissement du monde. La « méthode Trump », cette diplomatie du chaos que nous dénonçons, ne se contente pas de briser des alliances ou de lancer des guerres commerciales. Elle s’attaque aux symboles, aux repères, à la distinction entre le vrai et le faux, le noble et le vulgaire.

En obligeant Maria Corina Machado à cette mascarade, Trump envoie un message aux dictateurs du monde entier, ceux-là mêmes qui oppriment les peuples : « Regardez, vos opposants sont mes jouets. Leurs récompenses sont mes bibelots. Rien n’a de valeur, sauf ma volonté. » C’est une forme de nihilisme joyeux, une danse sur les ruines de la diplomatie internationale.

Le parallèle avec 1943 est là pour nous rappeler une leçon essentielle : le talent, la puissance ou la réussite ne protègent pas de l’abjection. Hamsun était un grand écrivain, il est devenu un petit homme en offrant sa médaille à Goebbels. Trump est l’homme le plus puissant du monde, il devient minuscule en voulant voler celle d’une autre.

L’Histoire juge toujours

Il reste, au fond de cette comparaison, une lueur d’espoir ironique.

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La médaille de Hamsun, offerte à Goebbels, a fini par être retrouvée dans les décombres du ministère de la Propagande, puis rendue à la Suède avant de disparaître dans les méandres des musées. Elle est devenue un objet maudit, le témoin froid d’une trahison intellectuelle.

La photo de Trump avec le Nobel de Machado subira le même sort. Elle ne restera pas comme la preuve de sa grandeur, mais comme la pièce à conviction de sa petitesse. Dans vingt, cinquante ou cent ans, les livres d’histoire montreront ce cliché pour expliquer aux générations futures comment l’Amérique, jadis phare de la liberté, a pu, un temps, s’égarer dans le culte d’un homme qui, non content de posséder les tours les plus hautes, voulait aussi posséder la gloire des autres.

Knut Hamsun en juillet 1939 — Photo Anders Beer Wilse

Knut Hamsun a fini ses jours sourd et haï, errant dans son jardin, murmurant des justifications que personne n’écoutait. Donald Trump, lui, continue de parader sous les ors de la Maison Blanche. Mais l’Histoire a le temps. Elle n’oublie ni les médailles offertes aux monstres, ni celles volées aux héros. Et son verdict est sans appel : la dignité ne s’achète pas, elle ne se vole pas, et elle survit toujours aux tyrans, qu’ils soient tragiques ou grotesques.

François de Vries

[01] « L’imposture triomphante : Donald Trump ou la diplomatie du chaos » — (2026-0116)

[02] Lorsque Carl von Ossietzky reçut le prix Nobel de la paix en 1935, Hamsun critiqua ouvertement cette décision et justifia la création des camps de concentration. Source: Wikipedia.

Voir également :

Décryptage : Le miroir de la honte : De Hamsun à Trump

Bienvenue dans ce nouvel épisode. Il est des images qui marquent l’Histoire non par leur grandeur, mais par leur indécence absolue. Celle de Donald Trump s’appropriant le Nobel de la Paix de Maria Corina Machado est de celles-là.

Pour comprendre la violence inouïe de ce geste, il ne faut pas regarder l’actualité, mais oser convoquer les fantômes de 1943, lorsque l’écrivain Knut Hamsun offrait sa propre médaille à Joseph Goebbels.

Aujourd’hui, nous allons mettre en miroir la fatuité narcissique du président américain avec le fanatisme tragique du Nobel norvégien. Ce parallèle vertigineux nous révèle une vérité glaçante : nous ne sommes plus face à un simple caprice présidentiel, mais devant une véritable pathologie morale. Pourtant, n’oublions jamais la leçon de l’Histoire : Hamsun a fini sa vie dans l’opprobre. La dignité ne se vole pas, et face à cette imposture triomphante, le rejet grandit chaque jour. C’est dans ce sursaut de lucidité que réside notre espoir.