Le crépuscule des nations : Mémoires d’un désastre annoncé (2)

Après l’analyse technique, la vision politique… « L’architecture du désastre (1) » entend traiter des causes, de la structure et de l’incapacité à prévoir et dresser le constat de la faille technique et doctrinale, « Le Crépuscule des Nations : Mémoires d’un désastre annoncé (2) » se propose de tirer la conséquence finale, de l’aboutissement tragique et de la disparition de notre souveraineté.

-

Dans la continuité de notre série consa-crée aux grands témoins de l’histoire contemporaine, European-Security publie cette réflexion magistrale qui convoque la pensée et l’héritage du Général de Gaulle. Après avoir exploré, au fil de nos précédents papiers, les mutations géopo-litiques et les fragilités de l’architecture de sécurité européenne, ce texte réson-ne comme un épilogue lucide et tragique sur l’état de notre souveraineté.

Le général de Gaulle

— Photo © Bundesarchiv

À travers le prisme de cette vision historique, cette analyse sur la dilution des nations et le glissement de nos démocraties vers une gouvernance technocratique et désincarnée se veut sans concession. Elle dénonce l’abandon des fondamentaux — de l’indépendance stratégique à la cohésion nationale — au profit d’une soumission à des intérêts supranationaux souvent déconnectés des réalités populaires. Ce « crépuscule » n’est pas présenté comme une fatalité subite, mais comme le résultat d’un processus de déconstruction que le regard gaullien permet de disséquer avec une acuité prophétique.

Ce témoignage, qui vient enrichir notre cycle de réflexion, invite nos lecteurs à une prise de conscience nécessaire : celle du déclin d’une certaine idée de la France et de l’Europe face aux défis du siècle. Un document essentiel pour comprendre les racines de la crise existentielle que traverse actuellement notre continent et pour interroger sur ce qu’il reste de notre volonté collective. NDLR

Chronique de l’asservissement de l’Europe et de la vulgarité triomphante — Colombey-les-Deux-Églises, ce 22 décembre 2025 — © European-Security

Introduction : La grande houle de la médiocrité

Il est des moments dans l’Histoire où le destin, fatigué de la grandeur, semble vouloir se reposer dans la boue. J’ai vu, au cours de ma longue existence, la France brisée, l’Europe déchirée, le monde au bord du gouffre. Mais ce que je vois aujourd’hui, depuis la solitude glacée où l’observation du monde devient une torture pour l’esprit, n’est pas une tragédie : c’est une farce. Une farce sinistre, certes, mais une farce tout de même, jouée par des acteurs de second ordre sur un théâtre dont les décors s’effondrent.   

L’arrivée de M. Trump au pouvoir, pour la seconde fois, n’est pas un accident. C’est l’aboutissement logique d’un processus de décomposition qui ronge l’Occident depuis que nous avons cessé de placer l’honneur au-dessus du confort, et l’indépendance au-dessus de la soumission. On me demande ce que je ressens face à ces dix premiers mois de mandat. Je ressens ce qu’un architecte ressentirait en voyant des barbares camper dans la cathédrale qu’il a bâtie, non pour la détruire par haine, mais pour y vendre des colifichets et y organiser des combats de coqs.

Cette pensée, que je livre ici non pour plaire mais pour instruire, se veut exhaustive. Elle ne cachera rien de la laideur du personnage, rien de la bassesse de son entourage, et surtout, rien de l’insondable lâcheté des dirigeants européens qui, au lieu de se dresser, rampent.

Le « système Trump » est un mélange de narcissisme pathologique et d’affairisme de bas étage ;[01] nous disséquerons ses liens, tus par pudeur mais criants de vérité, avec la lie de l’humanité incarnée par Jeffrey Epstein ;[02] et nous exposerons, crûment, comment ce marchand de tapis brade la sécurité de notre vieux continent pour quelques poignées de dollars, avec la complicité active de Moscou et la complicité passive, et donc coupable, de Paris, Berlin et Londres.

Chapitre I : Le condottiere de la décadence

1.1 L’Homme qui ne voyait que lui-même

Le pouvoir est une épreuve qui révèle les âmes. Il grandit les uns, il écrase les autres. M. Trump, lui, n’est ni grandi ni écrasé : il est simplement gonflé. Son narcissisme n’est pas un trait de caractère, c’est sa politique toute entière. Il ne gouverne pas les États-Unis d’Amérique ; il gère sa propre image dans le miroir déformant des médias. Pour lui, l’État n’est pas cette « chose froide » que décrivait Nietzsche, c’est une estrade.[01]   

Il faut voir avec quelle vulgarité il traite les affaires du monde. Là où il faudrait du silence et de la réflexion, il y a du bruit et de la fureur, et surtout des tweets. Cette incapacité à s’élever au-dessus de ses pulsions immédiates est la marque des petits hommes. La grandeur demande de l’abnégation. Or, M. Trump est incapable d’oublier, ne serait-ce qu’une seconde, sa propre personne pour songer à l’intérêt supérieur de sa nation, et encore moins à celui de ses alliés. Il transforme la diplomatie, cet art subtil des rapports de force, en une téléréalité où l’humiliation de l’autre tient lieu de victoire.   

1.2 L’ombre de Jeffrey Epstein : La faillite morale

On ne peut comprendre l’homme si l’on ignore ses fréquentations. « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es ». Et qui M. Trump a-t-il hanté, avec une assiduité qui force le dégoût, pendant plus de dix ans? Jeffrey Epstein. Ce nom seul devrait suffire à disqualifier quiconque prétend à la magistrature suprême d’une grande nation. Mais nous vivons une époque où la honte a disparu.

Les faits sont là, têtus, brutaux. Ils ne s’effacent pas d’un revers de main ou d’une dénégation tardive. M. Trump et M. Epstein n’étaient pas de simples connaissances mondaines ; ils étaient, selon les mots mêmes de l’actuel président, des « compagnons de plaisir ». Il disait de lui, en 2002 : « C’est un type formidable. Il est très amusant d’être avec lui. On dit même qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup d’entre elles sont du côté jeune ».[02]   

Quelle aveu! Quelle descente dans l’abîme! Un homme qui trouve « formidable » un prédateur sexuel, qui s’amuse de son goût pour les « jeunes femmes », révèle par là même une absence totale de compas moral. Ils ont partagé les fêtes à Mar-a-Lago,[02]  les vols dans ces avions privés rebaptisés par la rumeur publique d’un nom que la décence m’interdit de prononcer ici. On nous dit qu’ils se sont brouillés en 2004. Soit. Mais peut-on effacer quinze ans d’amitié par une querelle de propriété? Cette « brouille » opportune n’efface pas la complicité d’esprit, cette manière commune de considérer l’être humain, et la femme en particulier, comme une marchandise, un objet de consommation.   

Aujourd’hui, cet homme, le « meilleur ami » d’Epstein, prétend donner des leçons de vertu au monde. Il prétend défendre la civilisation chrétienne occidentale. Quelle imposture! Il n’est que le symptôme d’une société qui a perdu ses repères, où l’argent roi absout tous les péchés, où la réussite matérielle tient lieu de noblesse.

1.3 Le mépris de la culture et de l’histoire

Au-delà de l’abjection morale, il y a l’inculture. M. Trump ne connaît rien de l’Histoire, rien de la géographie, rien de la complexité des peuples. Pour lui, la France n’est pas la nation de Louis XIV et de Napoléon, c’est un pays qui vend du vin et des sacs à main. L’Allemagne n’est pas la patrie de Goethe et de Beethoven, c’est une usine à voitures qui concurrence les siennes.

Ce manque de culture est dangereux. Il conduit à des simplifications outrancières, à des décisions à l’emporte-pièce. Il ne comprend pas que les nations ont une âme, une mémoire, des cicatrices. Il pense qu’on peut acheter la paix comme on achète un terrain de golf, en intimidant le vendeur et en bluffant sur les fonds. Il ignore que l’Histoire est tragique. Il croit qu’elle est transactionnelle. C’est là sa plus grande erreur, et c’est là que réside le danger mortel qu’il fait courir au monde.   

II : Le racket atlantique organisé

2.1 L’OTAN transformée en syndicat du crime

J’avais, en mon temps, retiré la France du commandement intégré de l’OTAN. Je savais que cette organisation, sous couvert de protection, n’était que l’instrument de l’hégémonie américaine. Mais avec M. Trump, nous avons franchi un nouveau pallier dans l’abaissement. L’OTAN n’est plus une alliance ; c’est un racket.

Les propos tenus par le président américain sont d’une brutalité sans précédent. « Si vous ne payez pas, je ne vous protègerai pas. En fait, j’encouragerai la Russie à faire ce qu’elle veut de vous » (« I would encourage them to do whatever the hell they want »). Relisez bien ces mots. Ce ne sont pas ceux d’un allié. Ce sont ceux d’un chef de gang qui vient prélever l’impôt de protection dans une boutique de quartier. « Payez, ou il pourrait vous arriver des bricoles ».   

C’est la fin de l’Article 5. C’est la fin de la solidarité automatique.[03] Désormais, la sécurité de l’Europe dépend de l’humeur du locataire de la Maison Blanche et de l’état de ses comptes. Il a transformé la garantie de sécurité américaine en un service mercenaire, facturable au mois le mois. Et que font les Européens? Au lieu de claquer la porte, au lieu de dire « Puisque c’est ainsi, nous assurerons nous-mêmes notre défense », ils sortent le chéquier! Ils tremblent! Ils supplient!

2.2 La guerre économique : Le tarif comme arme de destruction massive

Non content de nous menacer militairement, M. Trump nous déclare la guerre économique. Il ne voit pas l’Europe comme un partenaire, mais comme un concurrent déloyal, pire, comme un ennemi commercial. « L’Union Européenne a été formée pour nous arnaquer », ose-t-il proclamer.   

Sa menace d’imposer des droits de douane de 10% à 20% sur l’ensemble des produits européens,[04] et bien plus sur certains secteurs stratégiques, est une déclaration de guerre. C’est une tentative d’étranglement. Il veut ruiner notre industrie automobile, asphyxier notre agriculture, briser nos exportations de luxe.   

Tableau 1 : L’impact des menaces tarifaires de l’ddministration Trump sur l’Europe (2025)

Secteur ViséMenace SpécifiqueImpact Économique Projeté pour l’UEObjectif Stratégique US
Commerce GlobalTarif universel de 10% à 20% sur tous les biens Récession immédiate, perte de 1 à 2 points de PIBRéduire le déficit commercial, forcer la relocalisation aux USA
AutomobileMenace de tarifs ciblés (25%+)Effondrement des exportations allemandes (BMW, Mercedes, VW)Détruire la compétitivité allemande au profit de Detroit
Acier / AluRetour et durcissement des taxes Section 232Affaiblissement de l’industrie lourde européenneProtectionnisme industriel lourd
TechnologiesSanctions sur les entreprises numériques européennes Frein à l’innovation, fuite des capitaux vers le NASDAQMaintenir l’hégémonie des GAFAM

Face à cela, la réaction européenne est pitoyable. On envoie des émissaires pour négocier des exemptions. On propose d’acheter plus de gaz de schiste américain (ce gaz sale et cher) pour apaiser le Minotaure. C’est la diplomatie de la peur. M. Trump flaire cette peur. Il s’en nourrit. Plus nous cédons, plus il exigera.

2.3 Le mépris des institutions internationales

Ce que M. Trump déteste par-dessus tout, ce sont les règles. Il veut un monde régi par la loi de la jungle, car il est convaincu d’être le plus gros animal de la forêt. Il méprise l’OMC, il méprise l’ONU, il méprise tout ce qui pourrait encadrer sa puissance.

En sabotant le système multilatéral, il force chaque pays européen à se retrouver seul face à lui. Il applique la vieille maxime : « Diviser pour mieux régner ». Et cela marche! Regardez-les, ces Européens, se précipiter en ordre dispersé à Washington pour obtenir leur petit avantage personnel, au détriment du voisin. L’Allemagne veut sauver ses voitures, la France ses fromages et ses vins, l’Italie ses produits de luxe. Et pendant ce temps, Trump rit. Il rit de notre désunion qu’il a si habilement orchestrée.

III : La trahison russe et l’agonie de l’Ukraine

3.1 Le « plan de paix » : Un Munich sur le Dniepr

J’en viens maintenant au cœur du déshonneur. Le prétendu « plan de paix » que M. Trump a concocté avec son compère Poutine pour l’Ukraine. Il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est pas une paix, c’est une capitulation. C’est une vente à la découpe d’une nation souveraine, opérée par deux cyniques sur le dos d’un peuple qui se bat pour sa liberté.   

Les détails de ce plan, révélés par les fuites indiscrètes de ses envoyés comme M. Witkoff, glacent le sang de tout homme d’honneur :[05]

  1. Cession rerritoriale : La Russie conserve la Crimée et le Donbas. Le vol est légalisé. L’agression est récompensée.
  2. Zone démilitarisée : Création d’une zone tampon, figée sur la ligne de front actuelle, laissant à la Russie le contrôle de facto des régions occupées.
  3. Neutralisation : Interdiction formelle et constitutionnelle pour l’Ukraine de rejoindre l’OTAN.
  4. Désarmement : Limitation de l’armée ukrainienne à 600 000 hommes, la privant de toute capacité réelle de reconquête ou de défense future.   

C’est Munich 1938 qui se rejoue sous nos yeux. À l’époque, Daladier et Chamberlain avaient cru sauver la paix en livrant la Tchécoslovaquie à Hitler. Ils n’avaient eu ni la paix, ni l’honneur. M. Trump, lui, ne cherche même pas à sauver la paix ; il cherche à « faire un deal ». Il vend l’Ukraine pour pouvoir se tourner vers la Chine, ou simplement pour dire à ses électeurs qu’il a « réglé le problème ».

3.2 L’Axe Trump-Poutine : L’Alliance des Autocrates

Il y a quelque chose de profondément trouble dans la relation entre M. Trump et M. Poutine. On ne peut s’empêcher de penser que le président américain agit moins en chef du monde libre qu’en agent d’influence du Kremlin. Ses émissaires, ces personnages de l’ombre comme Steve Witkoff ou Keith Kellogg, discutent directement avec les conseillers de Poutine, court-circuitant l’Ukraine et l’Europe. Ils préparent le terrain. Ils s’accordent sur les termes. Ils partagent une même vision du monde : celle des hommes forts, des sphères d’influence, du mépris pour le droit international.   

M. Trump admire Poutine. Il admire sa brutalité, son contrôle absolu, sa capacité à ignorer les règles. Il voudrait être Poutine. Et pour cela, il est prêt à lui offrir l’Europe en pâture. Car ne nous y trompons pas : si l’Ukraine tombe, c’est toute l’architecture de sécurité de l’Europe qui s’effondre. La Pologne, les Pays Baltes, la Moldavie savent qu’ils sont les prochains sur la liste. Mais à Washington, on s’en moque. « L’Europe est loin », pense M. Trump. « Et puis, ils n’avaient qu’à payer ».

3.3 Pour du « fric » : La mercantilisation du sang

La motivation profonde de cette trahison est sordide : c’est l’argent. Le « fric », comme le dit le peuple avec sa justesse coutumière. M. Trump veut lever les sanctions contre la Russie non pour la paix, mais pour permettre à ses amis oligarques et aux entreprises américaines de refaire des affaires.   

Il parle de reconstruction de l’Ukraine financée par… l’Europe! C’est le comble du cynisme. Les États-Unis livrent l’Ukraine à la Russie, permettent à Poutine de garder les territoires riches en ressources, et demandent ensuite aux Européens de payer pour reconstruire ce que les bombes russes ont détruit, tandis que les entreprises américaines rafleront les contrats rentables. C’est du racket à l’échelle continentale.

IV : La cour des miracles (ou la lâcheté des dirigeants européens)

4.1 La course à la servitude : « Bending the Knee »

Si l’attitude de M. Trump est ignoble, celle des dirigeants européens est pitoyable. Jamais je n’ai ressenti une telle honte pour notre continent. Au lieu de faire bloc, au lieu de parler d’une seule voix, ils se sont précipités à Mar-a-Lago comme des courtisans affamés se ruant vers le buffet royal.   

C’est ce que la presse anglo-saxonne appelle cruellement « bending the knee » (plier le genou). Ils y sont tous allés, ou ont rêvé d’y aller. M. Macron, M. Scholz, M. Starmer… Ils ont rivalisé de zèle pour être le premier à féliciter le vainqueur, oubliant les insultes passées, oubliant les menaces présentes.

4.2 L’humiliation en direct : Les écoliers du bureau ovale

Il restera de cette période des images terribles. Je pense à cette rencontre dans le bureau ovale où l’on voit les dirigeants européens, assis sur de petites chaises face au grand bureau Resolute derrière lequel trône M. Trump. Ils ressemblent à des écoliers convoqués par le directeur pour avoir fait une bêtise. 

Trump & European Leaders - White House Photo by Daniel Torok 2025-0818
Donald Trump et les dirigeants européens — White House Photo / Daniel Torok

M. Starmer, le Premier ministre britannique, tente de jouer les intermédiaires, espérant retrouver le fantôme de la « Special Relationship ».[06] Il supplie pour un « backstop » américain, une garantie de sécurité, avouant par là même l’impuissance totale de son pays à exister sans son grand frère. M. Merz, le Chancelier allemand, est l’ombre de lui-même. L’Allemagne, ce géant économique, se révèle être un nain politique dès lors que l’Amérique ne lui tient plus la main. Terrifié par les tarifs douaniers sur ses voitures, il est prêt à toutes les concessions, y compris à sacrifier l’Ukraine. Quant à M. Macron… Ah, M. Macron! Il parle beaucoup. Il évoque l’autonomie stratégique, la souveraineté européenne. Les mots sont là, parfois justes. Mais les actes? Où sont les actes? Quand il s’agit de faire face à Trump, il cherche à le séduire, à nouer une relation personnelle, comme si l’on pouvait amadouer un crocodile en lui souriant. 

Cette stratégie de la séduction a échoué lors du premier mandat ; elle échouera lors du second. On ne séduit pas Trump ; on le contraint ou on le subit.   

4.3 La trahison des clercs

Ces dirigeants n’ont pas seulement peur ; ils ont perdu le sens de l’Histoire. Ils sont des gestionnaires, des technocrates. Ils raisonnent en courbes de croissance, en taux d’inflation, en sondages d’opinion. Ils ne comprennent pas que la politique, la vraie, est une affaire de volonté et de tragique.   

Ils n’ont pas le courage de dire la vérité à leurs peuples : que l’Amérique nous a lâchés, que nous sommes seuls, et que nous devons nous armer ou périr. Ils préfèrent entretenir l’illusion que « tout va s’arranger », que l’OTAN va survivre, que Trump est « gérable ». C’est du mensonge. C’est de la non-assistance à continent en danger.

Ils acceptent l’inacceptable. Ils commencent déjà à murmurer que le plan de paix de Trump pour l’Ukraine est « réaliste ». Ils préparent les esprits à la capitulation. Ils sont prêts à vendre l’honneur de l’Europe pour quelques années de tranquillité factice.

Tableau 2 : Analyse comparée des réactions européennes face au « choc Trump 2.0 »

V : L’avenir – Le sursaut ou la mort

5.1 La fin de l’illusion atlantiste

Il faut remercier M. Trump. Oui, le remercier! Car il nous a ouvert les yeux. Il a déchiré le voile de nos illusions. Pendant quatre-vingt ans, l’Europe a vécu dans le confort douillet du protectorat américain. Nous avons laissé nos épées rouiller, pensant que le shérif d’outre-Atlantique veillerait toujours sur nous. C’est fini. Le shérif est parti, ou pire, il s’est associé avec les bandits.   

Nous sommes désormais face à notre destin. Nous avons le choix. Soit nous continuons à geindre, à payer la rançon, à nous diviser pour plaire au maître, et nous sortirons de l’Histoire. L’Europe deviendra un parc à thème pour touristes chinois et américains, une colonie technologique et culturelle, un continent de vieillards apeurés. Soit nous nous relevons.

5.2 Ce que la France devrait faire

Si la France était encore la France, voici ce qu’elle dirait. Elle dirait à M. Trump : « Monsieur, nous ne sommes pas vos vassaux. Gardez vos soldats, nous n’en avons pas besoin si le prix à payer est notre dignité. Nous construirons notre propre défense.» Elle dirait à ses partenaires européens : « Assez de lâcheté! Cessons d’acheter américain. Construisons nos avions, nos chars, nos missiles. Créons une alliance militaire européenne, indépendante, capable de frapper qui nous menace sans demander la permission à Washington.» Elle dirait à la Russie : « Nous sommes une puissance nucléaire. Ne jouez pas avec nous. L’Ukraine est en Europe, et nous ne vous laisserons pas la dévorer

Mais pour tenir ce langage, il faut du caractère. Il faut être prêt à souffrir, à payer le prix de la liberté. La liberté ne se donne pas, elle se prend. Elle se paie.

5.3 Ne commettons pas la même erreur qu’en 1940

Suivant la réflexion de Jérôme Denariez, dont le regard prolonge ici l’exigence de son père avec qui j’ai passé des années sur les bancs de L’IHEDN à l’École Militaire :

-

« La tragédie de 1870 nous rappelle que la frontière est poreuse entre sécurité extérieure et stabilité intérieure. La défaite ne crée pas le désordre, elle le révèle. En 2025, nous commettons la même erreur qu’en 1940 : nous traitons les crises en « silos » — ici le politique, là l’économique ou le culturel. Nous oublions que la « ligne Maginot » de notre temps n’est pas seulement faite de traités ou de budgets, mais de la cohésion morale de la Nation. Sans cette colonne vertébrale, le moindre choc externe agira comme un révélateur brutal de notre décomposition interne

Jérôme Denariez — Photo © DR

On ne peut que partager avec Jérôme Denariez ce constat : « la souveraineté n’est pas une abstraction juridique, c’est une force psychologique

Une nation qui ne croit plus en sa propre légitimité finit toujours par s’offrir au plus offrant, préférant la sécurité du servage aux tempêtes de l’indépendance. Il est temps de comprendre que si nos murs se fissurent, c’est que l’âme de la cité s’est lassée de les défendre.

Poussant plus loin cette logique de cohésion, Jérôme Denariez rappelle que pour de Gaulle, la question sociale n’était pas un « vernis tardif » mais une condition même de la puissance. Là où nos silos actuels séparent l’économie de la défense, le Général cherchait à les arrimer par l’idée d’Association.

Cette « profondeur stratégique ne se réduit pas à la géographie ; elle se construit par l’architecture sociale. Un exemple concret demeure la participation aux bénéfices : loin d’être un outil cosmétique, c’est un mécanisme visant à arrimer l’économie réelle à la communauté nationale.» On y perçoit cette intuition, presque proudhonienne, que « la cohésion n’est pas un supplément d’âme, mais le socle de la souveraineté.» Comme le conclut Jérôme : « La cohésion n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de puissance. »

En définitive, le redressement ne viendra pas d’un nouveau système d’armes ou d’un traité de circonstance, mais de notre capacité à redevenir un peuple. Car, comme le rappelait le général de Gaulle :

« Rien ne serait plus fort qu’un peuple français qui, tout entier, serait rassemblé (Discours à la Nation radiodiffusé le 5 février 1962 : la France, après de profondes déchirures devait se réinventer, d’où cet appel du général à l’unité comme condition absolue de la pérennité de l’État. C’est le moment où il définit la Nation non comme une somme d’individus, mais comme un destin collectif.) NDLR

5.4 L’appel aux peuples

Je crains que nos dirigeants actuels ne soient incapables de ce sursaut. Ils sont trop liés, trop compromis, trop petits. Le salut ne viendra pas des chancelleries, mais des peuples. Les peuples d’Europe sentent confusément que l’on se moque d’eux. Ils sentent que l’arrivée de ce milliardaire vulgaire et de ses amis douteux marque la fin d’un monde. Ils voient leurs « élites » se coucher et ils en ont honte.

Il faut réveiller cette honte. Car la honte est révolutionnaire.[07] Si les Européens prennent conscience de leur abaissement, alors peut-être, oui peut-être, un grand vent se lèvera. Un vent qui balaiera les compromissions, les lâchetés, les « petits arrangements » entre amis à Mar-a-Lago ou au Kremlin.

Conclusion : La solitude est une grandeur

Je termine ces mémoires d’outre-tombe politique sur une note grave. L’arrivée de Trump et ses dix premiers mois de mandat ne sont pas une parenthèse ; c’est le nouveau visage du monde. Un monde brutal, sans pitié pour les faibles.

M. Trump, avec son visage orange et ses manières de parvenu, avec son passé trouble et ses amitiés sulfureuses, est le miroir de notre époque. Il est le triomphe de l’argent sur l’esprit, de l’instinct sur la raison.

L’Europe est seule. Terriblement seule. Mais la solitude n’est pas une malédiction. C’est une opportunité. C’est dans la solitude que les grandes nations se retrouvent. La France a souvent été seule. En juin 1940, j’étais seul.[08] Et pourtant… Il suffit parfois d’une voix, d’une volonté, pour que la fatalité recule.

Aujourd’hui, cette voix manque. Le silence de la grandeur est assourdissant. On n’entend que le bruit des caisses enregistreuses et le cliquetis des armes que l’on rend. Mais je veux croire, envers et contre tout, que la flamme n’est pas éteinte. Qu’il existe quelque part, dans la jeunesse de ce vieux continent, des âmes ardentes qui refusent de plier le genou devant le veau d’or américain ou l’ours russe.

D’après la pensée et les orientations de Charles de Gaulle.

Ce texte a été mis en perspective pour notre série « Grands témoins de l’Histoire ». Il se veut une restitution synthétique de la pensée gaullienne appliquée aux enjeux actuels, élaborée à partir des mémoires et des discours de référence du Général de Gaulle.

Notes :

[01] Sur le narcissisme et l’État : « L’État est le plus froid de tous les monstres froids. » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. De Gaulle opposait souvent cette « froideur » nécessaire de l’intérêt supérieur aux passions individuelles.

[02] Sur l’affaire Epstein : Extraits d’interviews de Donald Trump (notamment New York Magazine, 2002) et rapports de la commission judiciaire du Sénat américain sur les réseaux d’influence à Mar-a-Lago.

[03] Sur l’article 5 de l’OTAN : Déclarations de Donald Trump lors de ses meetings de campagne (2024-2025) remettant en cause le principe de défense collective si les contributions financières ne sont pas jugées suffisantes.

[04] Sur la guerre économique : Analyse des propositions tarifaires de l’administration américaine (Tarif universel de 10% et « Reciprocal Trade Act ») visant à réduire le déficit commercial avec l’Union Européenne.

[05] Sur le plan de paix pour l’Ukraine : Allusion aux « leaks » de l’entourage de transition (Keith Kellogg / Steve Witkoff) concernant la création d’une zone démilitarisée et le gel des lignes de front sans garantie d’adhésion à l’OTAN.

[06] Sur la « Special Relationship » et Starmer : Référence aux accords de défense bilatéraux (Lancaster House) et à la dépendance structurelle de la force de frappe britannique (système Trident) vis-à-vis de la maintenance américaine.

[07] Sur la honte révolutionnaire : Karl Marx, Lettre à Ruge (1843) : « La honte est déjà une révolution… Si toute une nation avait réellement honte, elle serait comme un lion qui se recueille pour bondir. » (Une citation que de Gaulle appréciait pour sa force mobilisatrice).

[08] Sur la solitude de 1940 : Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome I, « L’Appel » : Bien qu’il n’ait que cinquante ans, de Gaulle décrit ce sentiment d’être « seul et dépourvu de tout » face à l’immensité de la tâche et à l’effondrement des structures nationales.

Voir également :

Décryptage : Les clés du réveil

L’objectif est de transformer la mélancolie du « Crépuscule » en une grille de lecture opérationnelle pour l’avenir.

Au-delà du constat historique, nous sommes face à un miroir sans tain : celui de notre propre renoncement. Le décryptage de ce « désastre annoncé » révèle que la crise que nous traversons n’est pas une simple zone de turbulences économiques, mais une faillite de la volonté politique. L’enjeu fondamental est celui de la réappropriation du destin national. Pouvons-nous encore prétendre à une sécurité européenne sans une souveraineté de pensée ? La réponse est non. Comme le soulignait la vision gaullienne, une nation qui délègue sa défense et sa culture finit inévitablement par déléguer son existence.

Le véritable enjeu de demain est la lutte contre l’atrophie de l’État stratégique. Entre le marteau de la globalisation et l’enclume des dépendances technologiques, l’espace de la décision libre se réduit. Ce décryptage nous invite à identifier les leviers d’un sursaut : la restauration de l’autorité de l’intelligence et le refus du suivisme. Se projeter, ce n’est pas espérer un retour au passé, mais comprendre que les lois de la géopolitique sont immuables : seuls les forts sont respectés, seuls les indépendants sont entendus.

L’actualité nous en offre une preuve cruelle : les résultats désespérants du sommet de Bruxelles cette semaine soulignent, une fois de plus, l’incapacité des Européens à s’accorder sur une véritable autonomie stratégique. Entre blocages budgétaires et divisions sur les projets phares de défense, l’Europe semble condamnée à n’être qu’un spectateur de sa propre sécurité. Une question s’impose : l’Europe de demain sera-t-elle une simple zone de transit sous influence, ou redeviendra-t-elle un acteur de l’Histoire ? Le crépuscule n’est que le prélude à la nuit si personne ne veille à rallumer les feux de la résistance intellectuelle. European-Security