Allemagne : La CDU tourne la page Merkel

Angela Merkel, il y a encore quelques semaines, récoltait 80% d’opinions favorables. Comment expliquer que son parti, la CDU, lors de son 34e congrès, le 22 janvier 2022, ait élu avec 95% des suffrages celui qu’elle désignait depuis 2005 comme son « ennemi intime », Friedrich Merz ?

En quelques heures, samedi, tout ce qui pouvait rappeler l’ère Merkel a été gommé. La presse, unanime, parle de « rupture avec l’ère Merkel ». La Frankfurter Allgemeine Zeitung constate que « l’ensemble du bureau fédéral a été rénové ». Il est urgent de « rénover le parti et de réparer la relation avec la CSU. » Le parti est tellement « laminé » comme l’écrit la Berliner Zeitung que c’est peut-être là « que réside sa chance, les choses ne pouvant qu’évoluer dans le bon sens ». Pour le Handelsblatt, « Merz est la dernière cartouche ». Un homme que la Tageszeitung situe « aux antipodes d’Angela Merkel », ce que confirme la Süddeutsche Zeitung qui précise que la « rupture avec l’ère Merkel est nette ». On comprend aisément pourquoi Angela Merkel a refusé de devenir présidente d’honneur de ce parti qu’elle a dirigé pendant 18 ans. Dans ce désastre électoral, sa responsabilité est immense. Die Welt y voit « une rupture consommée ». Il était « logique », dans de telles circonstances, qu’elle s’isole d’un parti dans lequel elle aurait pu s’investir « un minimum syndical » au cours de ces 18 années ! Ce 34e Congrès de la CDU, un 22 janvier, fera date dans l’histoire d’un des grands partis fondateurs de la République fédérale d’Allemagne.

La Voix du Béarn dans sa série d’émissions hebdomadaire « les Français parlent aux Français du bout du monde » a demandé à Joël-François Dumont, son correspondant à Berlin, de dresser un bilan de l’action d’Angela Merkel qui, pendant 16 années, aura été chancelière fédérale d’Allemagne.

Jean-Michel Poulot : Bonjour Joël-François. Nous allons consacrer cette émission à l’Allemagne, entendre la voix, découvrir le vécu d’un Français expatrié outre-Rhin, pour parler du bilan d’Angela Merkel – après des élections catastrophiques pour son parti –, la CDU, un parti qui vient de connaître un désastre électoral sans précédent après un vote qui restera historique à l’issue duquel Olaf Scholz, son ancien ministre des finances, SPD, va triompher et il y a quelques semaines lui succéder.

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Angela Merkel – Portait BS © Sewonboy

Dans la presse française, Angela Merkel a été couverte de louanges. Alors pourquoi,  depuis plusieurs années, écrivez-vous et dites-vous que son bilan est bien loin d’être ce que l’on a pu dire ou écrire en France ? Quel regard portez-vous sur les seize ans au pouvoir de la chancelière Angela Merkel ?

Joël-François Dumont : Jean-Michel, l’un des pires défauts de nos compatriotes, et de loin, est le whishful thinking. Traduisez en français : « prendre ses désirs pour des réalités ou encore des vessies pour des lanternes ». Pour tenter d’y voir clair, au contraire, il faut toujours mieux se baser sur les faits. Il faut cesser de demeurer dans l’émotion. Elle fausse la perception des faits.

Alors, que disent les faits ?

La première des choses à dire que l’on peut regretter quand on parle de la France et de l’Allemagne est que l’on doive, encore aujourd’hui, malheureusement, compter sur des clichés qui ont toujours fleuri des deux côtés du Rhin, faussant notre perception de la réalité. Avec d’un côté ou de l’autre, des images d’Épinal qui ont évolué mais qui n’ont fait que prolonger des mythes. Alors, cette réalité, ces réalités, Jean-Michel, quelle est-elle, quelles sont-elles ?

La première de ces réalités, ne l’oublions jamais, c’est qu’entre 1870 et 1945, nous avons vécu en 75 ans en guerre des deux côtés du Rhin. Avec cette nouvelle Allemagne nous venons de vivre 75 ans en paix.  Ce n’est pas rien !

La deuxième de ces réalités est que sans la France et l’Allemagne, il ne saurait y avoir de construction européenne.

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Le général de Gaulle et le chancelier Adenauer – Photo Bundesarchiv

Le général de Gaulle en était convaincu. Il l’a écrit noir sur blanc en 1934 dans vers l’armée de métier. Quatre longues pages d’une rare lucidité sur « la complémentarité » entre la France et l’Allemagne. C’est un fait aujourd’hui avéré depuis plus de 50 ans. C’est pourquoi la réconciliation franco-allemande est un véritable succès historique.[1] C’est le modèle qui a été étudié minutieusement en Afrique du Sud pour éviter lors de fin du régime de l’Apartheid une guerre civile. C’est encore ce modèle que les Coréens ont étudié à la loupe en préparant au Sud une éventuelle réunification. Ces deux réalités sont fondamentales, mais il y en a d’autres

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Monument devant la fondation Konrad Adenauer à Berlin – Photo © Joël-François Dumont

Entre la France et l’Allemagne, à mes yeux, il est primordial aujourd’hui de poursuivre ces actions bilatérales qui ont conduit à de grandes réalisations franco-allemandes, souvent élargies à l’Europe, comme l’ont imaginé ensemble les pères fondateurs, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Mais il est tout aussi important de tirer finement les enseignements de ce qui ne fonctionne pas ou mal pour voir si et surtout imaginer comment on pourrait y remédier, ensemble, de préférence, sans perdre de vue comme le disait si bien Brigitte Sauzay qui était devenue Conseiller du Chancellier d’Allemagne, Gerhard Schröder, à Berlin. Elle avait observé que « Quelque chose avait changé avec le temps. Le regard notamment que les Allemands portaient sur les Français avait évolué, tout comme celui porté par les Français sur les Allemands. Le côté ‘exotique’ avait disparu », me disait-elle« laissant la place à un certain pragmatisme européen ».

Le franco-allemand s’est installé durablement dans la construction européenne. A nous de ne pas l’oublier et de ne pas négliger le regard parfois différent que les Allemands peuvent poser sur ces mêmes réalités pour que la dynamique franco-allemande reprenne et relance cette construction européenne dans des domaines où elle est bien absente ou bien en panne.

Jean-Michel Poulot : Revenons Joël-François à la situation politique allemande : le 26 septembre dernier ont eu lieu des élections fédérales pour renouveler le Parlement allemand. Rappelez-nous ce qui s’est-il passé ?

Joël-François Dumont : Souvenez-vous, Jean-Michel, nous avions accueilli sur la Voix du Béarn, Patrick Moreau, le 22 février. Patrick Moreau, chercheur au CNRS, que je suis depuis plus de 30 ans est, à mes yeux, l’un des meilleurs observateurs de la politique allemande.

Que disait-il ?

A l’époque, en février dernier, la CDU était créditée dans l’opinion de 42 à 44% des suffrages. L’union des démocrates chrétiens et l’union des chrétiens sociaux de Bavière avaient le vent en poupe. Les deux partis semblaient encore repartir pour trois ou quatre mandats consécutifs pour la troisième fois consécutive. Après 32 ans de règne, partagé certes avec le SPD et parfois le FDP, 32 ans ! 16 avec Kohl, 16 avec Merkel – et que disions-nous : Angela Merkel vient d’imposer à la CDU, son parti, Armin Laschet pour diriger la campagne.

Nous l’avons dit à l’époque. Avec Laschet, un homme lige de Valdimir Poutine à droite comme Schröder l’était à gauche, la CDU perdra les élections. Seul le Bavarois Markus Söder pouvait sauver la situation. Il avait contre lui d’être bavarois !

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Madame Merkel s’est obstinée, elle qui en 16 ans s’était toujours désintéressée de la CDU. La confirmation de Laschet en mars nous a fait prédire une déroute historique de la CDU aux élections, c’est ce qui s’est produit. Et c’est un homme du SPD – contre la volonté de son propre parti – qui a décidé de se lancer dans la bataille. Il remportera une nette victoire, qui entraînera une redistribution des cartes avec une nouvelle coalition, dite « tricolore » : Avec les Verts et les Libéraux. Du jamais vu. Tandis que la CDU partait dans les oubliettes de l’histoire politique allemande pour au moins 8 à 12 ans !

Armin Laschet, Ministre-président de Rhénanie du Nord-Westphalie – Portrait ES

Jean-Michel Poulot : Pourquoi, dites-nous pourquoi, la CDU ne pouvait-elle pas reconduire une nouvelle fois une grande coalition entre CDU-CSU d’un côté et SPD de l’autre ?

Joël-François Dumont : Pour une raison simple, Jean-Michel. Depuis quelques années, la CDU et le SPD étaient au moins d’accord sur une chose : ne plus vouloir gouverner ensemble l’État fédéral alors même que des Länder sont constitués d’une telle coalition, dite GroKo pour Große Koalition ?

Je rappellerai également qu’à la CDU-CSU, on avait fait comprendre à Madame Merkel que c’était son dernier mandat. Angela Merkel s’était donc inclinée en disant souhaiter se retirer après les élections qui se tiendraient le 26 septembre. La campagne d’Armin Laschet a été aussi terne que misérable alors qu’Olaf Scholz a mené, lui, une excellente campagne. Son parti, le parti social-démocrate que l’on donnait pour moribond depuis des années, à la surprise générale, l’a emporté, haut la main !

Après la proclamation des résultats, il est vite apparu que les Grünen, les Verts et le FDP qui avaient fait peau neuve en obtenant de bons scores dans les urnes allaient devenir les « faiseurs de rois » : du jamais vu. Ayant à choisir entre la CDU et le SPD pour former un nouveau gouvernement – c’est finalement une coalition tricolore, inédite jusqu’ici, entre le SPD, les Verts et les Libéraux démocrates qui l’a emporté.

Ensemble, le SPD, les Verts et le FDP ont donc élaboré un programme de gouvernement. Les choses sont allées assez vite. Dès qu’il a été signé, le 8 décembre dernier, Olaf Scholz ancien ministre fédéral des finances, SPD, ancien maire de Hambourg est donc devenu chancelier fédéral d’Allemagne, remettant en selle le parti social-démocrate qui s’était un peu dilué au cours des ans. Succédant ainsi à Angela Merkel qui – comme le chancelier Kohl – a atteint un record de longévité à ce poste ; 16 ans. Kohl restera dans l’histoire le père de l’unification allemande, un européen dynamique et convaincu mais aussi, un ami et un partenaire loyal avec la France dans les moments difficiles.

Je ne sais pas quelle sera l’image que l’on retiendra d’Angela Merkel dans 15-20 ans, mais je doute fort qu’à la CDU on souhaite se souvenir d’une époque qui restera funeste pour un grand parti, aujourd’hui terrassé, qui a pourtant dominé la politique allemande d’après-guerre et qui, aujourd’hui, n’est plus aux commandes au niveau national pour la troisième fois de son histoire.

Samedi dernier, le 22 janvier, s’est tenu virtuellement le 34e congrès de la CDU au siège berlinois du parti, c’est Friedrich Merz qui a été élu président avec près de 95% des voix. Du jamais vu ! La page Merkel a été tournée. Si c’était une porte, on dirait claquée.

Jean-Michel Poulot : On peut parler d’un exercice inédit de démocratie partisane ?

Joël-François Dumont : Tout à fait ? Pour la première fois dans l’histoire de ce parti chrétien-démocrate, 400 000 adhérents, soit plus de 2/3 des inscrits ont voté directement pour « un homme qui entend remettre la CDU à droite », désignant directement l’homme qui, pendant plus de 15 ans, a été le plus farouche opposant d’Angela Merkel, son « ennemi intime » déclaré, dont il a critiqué l’immobilisme et le « centrisme mou ». Sur les 1001 délégués, l’opposant de toujours a été adoubé lors de ce par 94,62% des voix. 915 délégués sur 967 ont voté Merz ! Un triomphe pour Merz qui a des allures de cuisante défaite pour Angela Merkel.

Armin Laschet dont le programme était de poursuivre l’action de Madame Merkel, après avoir été laminé aux élections vient d’être éjecté de son siège de président de la CDU. Gageons qu’on le retrouvera bientôt avec son ami Gerhard Schröder comme François Fillon siégeant dans un conseil d’administration en Russie avec quelques oligarques poutiniens.

Madame Merkel a elle-même refusé d’être nommée présidente d’honneur de la CDU, c’est tout dire de la révolution que vit la CDU en ce moment. Vous voyez qu’on est loin des cris dans la rue de Maman Maman, Mutti, Mutti, comme on l’a répété à l’envie dans certains journaux français. Je pense que Valérie Pécresse qui disait que son programme, c’était Thatcher et Merkel, peut et doit oublier Merkel parce que Friedrich Merz, c’est un tout autre programme. Pour les Républicains s’entendre avec la CDU, ce ne sera pas un problème alors que Merz n’est pas-Macron compatible.

Il est vrai qu’à part les militants SPD ou verts, qui regrettera la politique Merkel ? Une femme qui a réussi, sur deux coups de tête, à aller bien au-delà des espérances des Sociaux-démocrates et des verts dans les domaines du nucléaire et de l’immigration.

La première déclaration, avant-hier de Merz a tout de suite installé l’ambiance. On a tiré un grand trait sur l’ère Merkel. Comme le dit la presse allemande, la CDU à genoux va devoir panser ses plaies et repartir dans l’opposition pour au moins 4 à 8 ans ! Les plus proches d’Angela Merkel ont abandonné la politique, qu’il s’agisse de son fidèle conseiller Peter Altmaier, ministre fédéral de l’Economie et de l’énergie ou Annegret Kramp-Karrenbauer, qui avait pris le portefeuille de la défense après avoir échoué à reprendre en main la CDU.

Jean-Michel Poulot : Après cette courte pause, revenons avec vous sur le bilan d’Angela Merkel. Alors, Joël-François, quel bilan dressez-vous de ces 16 années d’Angela Merkel à la Chancellerie d’Allemagne ? Comment expliquer que les sondages réalisés en Allemagne sur Madame Merkel aient pu donner jusqu’à 80% de satisfaits ?

Angela Merkel – Photo BS © Palinchak

Joël-François Dumont : Je dresserai, Jean Michel, un bilan en demi-teinte, en privilégiant deux images fortes :

La première image, c’est celle d’une femme discrète, qui parlait peu, d’une très grande probité. Jamais son honnêteté n’a été prise en défaut, tout comme pour Margaret Thatcher, mais c’est bien là le seul lien qu’elles ont eu en commun. Donc, j’ai un très grand respect pour la personne d’Angela Merkel. Ceci explique, sans aucun doute, cette très grande popularité. Il faut préciser qu’en Allemagne, un homme politique qui est pris la main dans le pot de confiture est mort politiquement en un temps record.

La deuxième image forte que je conserverai d’Angela Merkel est celle d’un certain immobilisme et d’un désintérêt complet pour des secteurs régaliens par excellence comme la défense et la sécurité. Une femme intelligente, une ancienne physicienne, fille d’un pasteur qui avait quitté la République fédérale pour aller en RDA où il a entretenu les meilleures relations avec les autorités communistes.

J’ai beaucoup aimé l’expression employée dans le Point par Hélène Miard-Delacroix,[2] une éminente germaniste, historienne de formation. Quand on lui a posé la question de définir la vision qu’avait Angela Merkel pour son pays, elle a répondu que « clairement », elle n’en avait pas. « à moins qu’on ne considère comme une vision ce qu’en allemand on nomme ‘durchwursteln’, expression intraduisible qui signifie ‘pousser la viande dans la saucisse’, autrement dit s’en sortir en slalomant. Cela ne veut pas dire ne rien faire, mais maintenir des acquis et des certitudes. Aucun grand projet. Mais on peut aussi estimer que c’est avoir une vision que de ne pas en avoir

Peut-on dès lors « la considérer comme une gestionnaire » lui demande François-Guillaume Lorrain ?[2] « Elle l’aura été, en effet, (gestionnaire) de l’héritage et des acquis de l’Allemagne. Elle a réalisé la réforme du travail lancée par Schröder dans le cadre de l’agenda 2010, elle a conservé l’orientation vers l’exportation des PME, et continué à pratiquer le multilatéralisme, notamment en matière de politique étrangère, sans jamais se mettre en avant. » Sa méthode ? « L’économie en toutes choses. Quand elle pouvait s’exprimer en cinq mots, elle n’en employait pas six, l’inverse complet d’Emmanuel Macron et de ses longs discours

A son actif, ses seize années au pouvoir ont été marquées par une très grande stabilité. Et cela pour les Allemands, cela compte. Et à mon avis c’est ce qui explique ces sondages.

Sa popularité en France est grande : les Français et les Allemands en parlant d’une seule voix ont continué d’entretenir une relation forte, même si les grands projets communs sont de plus en plus rares.

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Angela Merkel et Nicolas Sarkozy à Colombey-les-Deux Églises (11.10.2008) – Photo Présidence de la République

Là où l’image d’Angela Merkel est la plus mauvaise, c’est paradoxalement dans la partie orientale de l’Allemagne, dans ces länder de l’ancienne RDA où elle est arrivée enfant de Hambourg avec ses parents, un père pasteur, qui a préféré venir vivre en RDA communiste que de rester à l’Ouest. Après la chute du mur, elle a réussi à s’imposer dans la CDU qui avait besoin de s’installer dans des régions où le parti communiste avait régné en maître absolu pendant 50 ans. Les femmes étaient recherchées dans cet univers d’hommes. Elle a su en tirer profit.

Les habitants de cette ancienne Allemagne communiste ont été comblés de voir « une des leurs » accéder à la tête de la magistrature fédérale. Ils attendaient d’elle qu’elle réussisse au mieux leur insertion dans un ensemble économique des plus modernes, leur faisant oublier le déclassement qu’ils ressentaient. Ils se sont tellement sentis trahis que seuls les anciens communistes ou l’extrême-droite ont su profiter de cet abandon relatif en obtenant des scores importants dans les urnes.

Et que dire des secteurs dans lesquels elle ne s’est jamais investie ! La défense, la sécurité, la digitalisation de l’économie et que dire de la CDU où elle ne s’est jamais impliquée personnellement se contentant de tirer les ficelles pour finir par imposer le choix d’Ermin Laschet un pro-russe comme Schröder, de droite, certes, qui s’est avéré le plus mauvais des choix et qui a abouti à un désastre historique de la CDU. Du jamais vu depuis la création de l’Allemagne fédérale, la CDU créditée en février de 42 à 44 % des voix finira fin novembre avec plus de 20 points en dessous !

Jean-Michel Poulot : Alors qu’attendre de l’arrivée de Scholtz et de son équipe assez disparate, entre des écolos et des libéraux qui s’entendent comme l’eau et le feu comme on dit en Allemagne.

Joël-François Dumont : Sans oublier, Jean-Michel, un parti SPD plus divisé que jamais entre les pragmatiques et les tenants de ceux qui avaient entraîné une déroute annoncée. Rappelons que la décomposition du parti social-démocrate en Allemagne est due aux mêmes raisons qui, en France, ont vu le parti socialiste agoniser pour avoir préféré le sociétal au social et pour avoir privilégié des intellectuels à son électorat traditionnel.

Comme moi, vous avez pu lire dans des grands journaux français qu’on appelait en Allemagne familièrement Angela Merkel ; Mutti (mère en allemand). En 16 ans, je n’ai rencontré aucun allemand même pour le penser. Et quand vous dites cela à des Allemands, ils mettent cela sur le compte des idées préconçues des Français sur l’Allemagne !

De toutes les analyses faites, à mes yeux, celle de Nicolas Baverez dans le Figaro du 29 novembre dernier me paraît la plus pertinente. Que dit Nicolas Baverez ?

« Après le départ du Royaume-Uni, le cœur de l’intégration du continent réside plus que jamais dans la relation franco-allemande. En apparence, la coalition entre le SPD, les Verts et les Libéraux, conduite par Olaf Scholz et placée sous le signe du pragmatisme et du progrès, semble plus proche des vues françaises sur l’Europe que les gouvernements d’Angela Merkel.

Il était de fait grand temps que l’Allemagne se réveille. Angela Merkel a en effet assis son exceptionnelle longévité sur un culte de la stabilité confinant à l’immobilisme. En dehors de ses décisions très contestables de sortie à marche forcée du nucléaire en 2011 et d’ouverture des frontières aux migrants en 2015, elle a prospéré sur la rente des réformes de Gerhard Schröder. Il en alla de même en Europe où son leadership s’exerçait par défaut, préférant réagir trop peu et trop tard plutôt qu’anticiper, ce qui se révéla notamment catastrophique au cours de la crise de l’euro.

Olaf Scholz a donc été élu pour renouer avec le mouvement. »

Jean-Michel Poulot : Joël-François, vous connaissez bien l’Allemagne, depuis de longues années. Quel regard porte un expatrié français sur ce pays. Est-il différent de celui que nous portons en France ?

Joël-François Dumont : Tout d’abord, Jean-Michel, je vous remercie de l’occasion que vous me donnez d’exprimer ici un point de vue personnel sur l’Allemagne.

L’Allemagne est un grand pays que je découvre chaque jour davantage, surtout depuis 5 ans que je réside à Berlin. Je regrette souvent que les Français sinon sous-estiment du moins mesurent parfois assez mal toute l’importance de l’apport français dans ce pays, du sud au nord et de l’ouest à l’est au cours de ces deux derniers siècles se limitant trop souvent outre-Rhin à ce qui fait le charme gaulois voire à ce qui continue d’agacer les Germains, comme l’arrogance gauloise. Ce qui nous fait parfois passer à côté de grandes choses.

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Angela Merkel et Emmanuel Macron signent le livre d’or à Compiègne – Photo Bundesregierung © Bergmann

Il est manifeste que les clichés ont la vie dure. Je dirais d’une manière générale, que je trouve les Allemands peut-être plus conscients que nous de nos qualités, de nos forces, de nos atouts et donc, aussi, de nos faiblesses. Qui a des qualités a aussi des défauts. Qui n’en a pas ? Je regrette, chez nous, que les Français n’aient d’une manière générale qu’une vision limitée de ce qui fait la force du système allemand et que pas davantage ils ne cherchent à en connaître les faiblesses.

Le regard que portent les expatriés Français qui vivent en Allemagne sur ce pays est souvent très différent – sinon à l’opposé – de celui que nos compatriotes portent en France. C’est assez normal, ce sont des observateurs privilégiés !

Le pouvoir politique, ici, est exercé très différemment. Le rôle du Parlement y est considérable, comparé à ce qu’il est dans la réalité en France. Les Alliés ont tout fait, après-guerre, pour imposer une démocratie exemplaire ; je peux vous dire qu’ils y ont souvent mieux réussi que chez eux !

Quels sont les pouvoirs d’un chancelier en Allemagne ?

Vous avez raison de la poser, cette question est importante. Outre-Rhin, le chancelier est un chef d’orchestre. Chaque ministre est responsable politiquement de son département et de son budget. Il n’y a pas de ministère du budget. Le chancelier ne s’exprime jamais sur un sujet important sans être tombé d’accord avec le ministre concerné, à moins que ce soit expressément dans ses prérogatives.

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Conférence de presse d’Angela Merkel et d’Olaf Scholz au G20 (01-12-2018) – Photo Bundesregierung © Bergmann

Le pouvoir du chancelier en temps de paix est strictement encadré. L’article 64 de la Loi fondamentale, la constiotutionédérale lui donne la possibilité de former le gouvernement en nommant les ministres qu’il peut également révoquer. Le chancelier est responsable du gouvernement. L’article 65 prévoit le partage des compétences et attributions qui seront les siennes avec chaque ministre, c’est que l’on appelle le « Ressortprinzip », en bon français le champ de compétences. L’article 68 lui permet également de poser la question de confiance au Bundestag. C’est lui qui choisit son vice-chancelier parmi un ministre fédéral et dans le cas d’une coalition, il désigne le chef de cette coalition. Chose rare, Olaf Scholz a exigé de récupérer des secteurs qui dépendaient de sa ministre écolo qui a pris le porte-feuille des affaires étrangères.

En temps de guerre, il devient le chef des Armées derrière lequel se range le cabinet.

Curieusement, avec ce système, les petites phrases et les « couacs » sont donc assez limités parce que les ministres allemands ne parlent que des choses qui les concernent et de préférence, quand ils ont vraiment quelque chose à dire. Les petites phrases ici sont donc rares et personnellement je trouve cela pas plus mal. Je remarque aussi que les Français qui vivent en Allemagne, rechignent à s’exprimer publiquement sur des sujets qu’ils ne dominent pas ou dont ils ne sont pas responsables ; ici mieux vaut éviter de marcher sur les plates-bandes des autres.

Jean-Michel Poulot : Dites nous en quoi consiste cette extrême droite, l’AFD, l’Alternative pour l’Allemagne ?

Joël-François Dumont : En France je dirais que l’AFD a été présentée d’une manière plutôt mensongère. Ce parti, au départ, a été créé à l’Est, par 342 professeurs d’économie, tous membres du SPD, de la CDU ou de la CSU qui se sont senti « trahis » en 2015 par Madame Merkel quand elle a ouvert les vannes de l’immigration. Ces gens se sont retrouvés côte à côte parce qu’il y avait un « vide politique ».

Présentés comme des nervis du nazisme et de l’extrême-droite, ils n’ont pas su en vérité fermer la porte à ces militants, des forts en gueule venus de l’extrême-droite qui les ont rejoints avant de s’imposer rapidement dans les media. 

Comme Madame Merkel répétait à l’envie, « il n’y a pas d’alternative pour l’Allemagne », ce parti, un beau jour, se cherchant un nom a eu l’idée de s’appeler « Alternative pour l’Allemagne ». Il n’y a pas d’alternative pour l’Allemagne, et bien si, il y a nous désormais !

Avec 100 députés élus, une partie de la presse étrangère n’a bien voulu voir que les 15% de militants d’extrême-droite, niant l’énorme majorité de ces déçus qui, sur un mouvement d’humeur, ont quitté leurs partis. Avant de le retrouver pour beaucoup fin 2021.

Jean-Michel Poulot : Parlez-nous Joël-François de cet « accord de gouvernement tricolore » 

Joël-François Dumont : Le 26 septembre dernier, l’Allemagne a donc élu son nouveau parlement. En deux mois, le SPD, le FDP et les Verts ont élaboré ensemble un accord de coalition en bonne et due forme pour les 4 années à venir.

Les sociaux-démocrates avec 25,7 % des suffrages et 206 sièges sont arrivés en tête pour la première fois depuis 2005. La CDU a connu un recul historique avec 24,1 % et 197 sièges. Les Verts et les libéraux ont quant à eux enregistré une hausse de leur résultat.

Le 15 octobre, les trois partis ont publié un document de 177 pages décrivant les grandes orientations politiques de la future « coalition feu tricolore » Ampelkoalition.

Les dirigeants des trois partis, Olaf Scholz (SPD), Christian Lindner (FDP), Robert Habeck et Annalena Baerbock (Grünen) ont alors annoncé un objectif ambitieux : arriver à un accord fin novembre pour obtenir le vote de confiance autour de la Saint-Nicolas, c’est-à-dire le 6 décembre.

Pas moins de 22 équipes de négociations ont élaboré les différentes parties du programme qui ont été rendues publiques, en attendant d’aplanir les différents survenus au sein des équipes thématiques.

Ce texte est marqué par un recours très important à l’idée de modernisation et de progrès, ainsi que par un choix récurrent de prendre l’Europe comme l’échelle pertinente pour l’analyse des défis et leurs solutions.

« Oser plus de progrès » 

Le titre de cet accord fait clairement référence à la célèbre injonction du chancelier Willy Brandt lors de son discours d’investiture « Nous voulons oser plus de démocratie », qui devint la devise informelle de son mandat entre 1969 et 1974.

« Une alliance pour la liberté, l’équité et le développement durable » : tout est dit ! En fait, dès le sous-titre on retrouve trois mots respectivement associés à un des trois partis. La liberté est une valeur cardinale du parti libéral-démocrate, l’équité (Gerechtigkeit) est le but de la politique sociale-démocrate et le développement durable (Nachhaltigkeit) représente le cœur du programme des Verts.

Avant de s’engager manquait plus qu’une déclaration de guerre à la COVID ! Une déclaration de guerre qui intervient dans un contexte politique de fin de la « loi d’urgence épidémique d’ampleur nationale » votée en mars 2021 et remplacée le 22 novembre dernier par une nouvelle « loi de protection contre l’infection » (Infektionsschutzgesetz) par la nouvelle majorité au Bundestag.

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Patrick Moreau – Photo © Joël-François Dumont

Comme le souligne Patrick Moreau, politologue et ancien chercheur au CNRS, l’un des rares à avoir analysé en profondeur, ligne par ligne, le texte de cet accord gouvernemental de 177 pages – en allemand – « la crise climatique n’est bien sûr pas oubliée ». 

D’après l’accord conclu, cette crise « met en péril les fondements de notre vie et menace la liberté, la prospérité et la sécurité. L’Allemagne et l’Europe doivent réaffirmer leur force économique face à une concurrence mondiale accrue. Dans la compétition systémique internationale, il s’agit de défendre résolument nos valeurs avec des partenaires démocratiques. Parallèlement, la numérisation modifie la manière dont nous gérons nos affaires, travaillons et communiquons entre nous. Notre société vieillit, devient plus diverse. Il nous faut également réduire les tensions sociales en période de changement rapide et renforcer la confiance dans notre démocratie. Des défis immenses, interdépendants et simultanés qui marqueront le pays et la société pour une longue période… La tâche de cette coalition est d’impulser politiquement les innovations nécessaires et de donner une orientation. Nous voulons ainsi créer une dynamique nouvelle qui se répercutera sur l’ensemble de la société. »

Patrick Moreau constate que « la politique de modernisation de l’État apparait à nouveau comme la première solution de la ‘coalition de progrès’ pour répondre aux défis du temps. »

« Plus de 30 ans après la réunification allemande », reprend le texte, « notre tâche reste d’achever l’unité intérieure sur le plan social et économique. Les conditions de vie dans nos régions, dans les villes et dans les zones rurales, ne sont pas identiques, mais elles devraient être équivalentes. De bonnes conditions de vie comprennent un logement abordable, un accès rapide à Internet, des soins de santé accessibles et des offres de mobilité durables et adaptées à la vie quotidienne. Atteindre les objectifs de l’accord de Paris en matière de protection climatique est pour nous une priorité absolue. »

Patrick Moreau veut voir dans cette « formule d’une économie de marché sociale et écologique, une allusion à la politique du gouvernement Adenauer (1949-1963) et, notamment, de son ministre de l’économie Ludwig Erhard qui mit en place « l’économie sociale de marché » (soziale Marktwirtschaft) et posa les bases du miracle économique allemand. L’objectif annoncé d’une sortie complète du charbon en 2030 constitue aussi une victoire tangible pour les Verts qui ont l’accord de l’ensemble des militants du parti contrairement aux deux autres partenaires de la coalition

Le texte poursuit : « Assurer notre prospérité dans la mondialisation n’est possible que si nous continuons à jouer dans la cour des grands sur le plan économique et technologique et si nous déployons les forces d’innovation de notre économie. Pour cela, il faut des conditions de concurrence équitables ; une fiscalité juste – nationale et internationale – ainsi qu’une lutte conséquente contre l’évasion fiscale en font également partie.»

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Olaf Scholtz – Photo © Bundesfinanzministerium / Thomas Koehler

Patrick Moreau y voit « une allusion à une fiscalité internationale plus juste et à la lutte contre l’évasion fiscale rappelle l’action du ministre des finances sortant et futur chancelier Olaf Scholz pour un impôt minimal sur les profits des entreprises de 15 % négocié au sein du G20. »

« Il faut investir massivement dans la modernisation du pays, tant au niveau privé que public. Nous garantirons les investissements publics, en particulier dans la protection du climat, la numérisation, l’éducation et la recherche, dans le cadre de la règle d’endettement existante de la Loi fondamentale, nous mettrons en place des incitations pour les investissements privés et nous créerons un espace pour l’audace entrepreneuriale afin de générer de la croissance.

Nous voulons attirer la main-d’œuvre qualifiée nécessaire en améliorant les possibilités de formation, en ciblant la formation continue, en augmentant la participation au marché du travail et en modernisant le droit de l’immigration.

Nous voulons collaborer plus étroitement avec les Länder. Nous voulons renforcer les familles et sortir davantage d’enfants de la pauvreté. Pour cela, nous introduisons une garantie de base pour les prestations familiales. Les enfants ont des droits qui leur sont propres et que nous inscrirons dans la loi fondamentale.

Pour Patrick Moreau, « la formule d’une ‘responsabilité globale de l’Allemagne’ apparait au fil du texte comme une devise de la politique étrangère de la future coalition pour créer un lien fort entre obligation morale et action politique. Les bouleversements auxquels l’Allemagne est confrontée ne peuvent pas être maîtrisés uniquement au niveau national

« Nous agissons » dit l’accord « dans un esprit européen, intégré dans le projet historique de paix et de liberté qu’est l’Union européenne. Une Union Europénne démocratiquement consolidée, capable d’agir et stratégiquement souveraine est le fondement de notre paix et de notre prospérité. Une UE qui protège ses valeurs et son État de droit à l’intérieur comme à l’extérieur et qui les défend avec détermination. Nous formerons un gouvernement qui définira les intérêts allemands à la lumière des intérêts européens. En tant que plus grand État membre, nous assumerons notre responsabilité particulière dans un esprit de service de l’UE dans son ensemble. »

« Le recours à l’expression de souveraineté stratégique », analyse Patrick Moreau, « déjà présente dans l’accord préliminaire, ressemble d’abord à une concession à la position de Paris. Le ministère des Affaires étrangères, qui sera aux mains des Grünen, devrait adopter une attitude plus favorable aux propositions françaises. Définir les intérêts allemands à la lumière des intérêts européens constitue la formule phare de la future politique européenne du gouvernement tricolore ».

On pourrait aussi y voir une discrète allusion à des ambitions de leadership européen ? Qui vivra, verra !

Je poursuis l’examen du texte de cet accord gouvernemental : « Ces dernières années, nous avons assisté à un abandon du multilatéralisme dans de nombreux pays. La coopération internationale doit donc être relancée. Nous sommes conscients de la responsabilité globale que l’Allemagne, quatrième économie mondiale, porte à cet égard. Nous l’assumons et, dans le cadre de notre politique étrangère, de sécurité et de développement, nous allons approfondir les partenariats, en créer de nouveaux et défendre nos valeurs de liberté, de démocratie et les droits de l’homme. Pour ce faire, nous recherchons une étroite collaboration avec nos partenaires démocratiques. »

Pour Patrick Moreau, « le thème de l’Europe qui protège fait son chemin en Europe depuis 2017. Il fait désormais partie du programme gouvernemental de la nouvelle coalition, qu’il s’agisse de protéger les valeurs ou les acquis sociaux

En matière de souveraineté, le texte précise : « Nous voulons accroître la souveraineté stratégique de l’Europe. Cela signifie en premier lieu établir sa propre capacité d’action dans le contexte mondial et être moins dépendant et moins vulnérable dans des domaines stratégiques importants, tels que l’approvisionnement énergétique, la santé, les importations de matières premières et la technologie numérique, sans pour autant isoler l’Europe. Nous protégerons mieux les technologies et les infrastructures critiques, nous adapterons les normes et les marchés publics en conséquence et nous lancerons un consortium européen open source 5/6G. Nous protégerons mieux les entreprises européennes contre les sanctions extraterritoriales.»

« La définition donnée de la souveraineté stratégique européenne est ici très étendue ». « Cela permet, nous dit Patrick Moreau « d’un côté une coopération accrue dans plusieurs domaines industriels-clés comme le numérique ou la santé, de l’autre la question des forces armées et de leurs équipements n’apparait pas de manière explicite, alors que du côté français elle constitue un des premiers piliers de l’autonomie stratégique

En matière de défense, quelle conception défend ce gouvernement ?

« Concernant la défense : Nous défendons une conception globale de la sécurité. Nous renforcerons tout particulièrement la prévention des crises et la gestion civile des crises, notamment en envoyant davantage de personnels civils.

Nous participerons de manière constructive aux travaux sur la « boussole stratégique » afin de définir de manière ambitieuse les objectifs et les moyens de l’UE en matière de sécurité et de défense dans le cadre de l’approche intégrée. Nous plaidons pour une coopération renforcée entre les armées nationales des membres de l’UE prêts à s’intégrer, notamment en matière de formation, de capacités, de missions et d’équipement, comme le prévoient déjà, par exemple, l’Allemagne et la France. Pour cela, nous voulons créer des structures de commandement communes et un quartier général civilo-militaire commun. Dans toutes ces étapes, l’interopérabilité et la complémentarité avec les structures de commandement et les capacités de l’OTAN doivent être assurées. Nous intégrons toujours les missions civiles et militaires de l’UE dans un concept politique global qui prend en compte les causes des conflits, prévoit une stratégie de sortie et est contrôlé par le Parlement. Lors de l’évaluation intermédiaire du règlement du fonds de défense, le PE doit obtenir des droits de participation et de contrôle.

« La coopération des forces armées avec des partenaires européens dans des structures, notamment dans le cadre franco-allemand, est entérinée par l’accord de coalition. Les annonces concrètes concernant le commandement commun apportent aussi un début de réponse aux propositions françaises. A noter que dans la coopération civilo-militaire, le Civil est clairement privilégié » nous dit Patrick Moreau qui précise, en ce qui concerne les relations franco-allemandes, qu’elles sont abordées de manière concise en se référant aux accords signés et aux institutions créées durant le mandat précédent, donnant l’impression que le caractére ‘privilégié’ du  couple franco-allemand n’existe que dans l’esprit des Français. La formulation concernant le triangle de Weimar représente une main tendue de l’Allemagne à la Pologne, auquel le texte accorde une importance au moins similaire à celle de son voisin de l’Ouest. Cette appel à Varsovie témoigne d’une volonté réelle de ne pas laisser la Pologne s’isoler.

Intégration, migration et réfugiés : « Nous souhaitons donner un nouveau départ à la politique d’immigration et d’intégration allemande, qui soit à la hauteur d’un pays d’immigration moderne. Pour ce faire, un changement de paradigme sera nécessaire. Nous nous attacherons à une approche des migrations à la fois active et structurante, prévoyante et réaliste. Nous réduirons la migration irrégulière et rendrons possible la migration régulière. Nous assumerons notre responsabilité humanitaire et les obligations découlant de la Loi fondamentale, de la Convention de Genève sur les réfugiés (CGR), de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) et du droit européen, afin de protéger les réfugiés et de lutter contre les causes qui les poussent à l’exil. »

Patrick Moreau considère « cette annonce d’un ‘changement de paradigme’ comme notable, dans la mesure où elle vient en réalité prolonger et approfondir – mais certainement pas contester – la dynamique d’ouverture et d’accueil engagée depuis 2015. La description de l’Allemagne comme ‘pays d’immigration moderne’ vise à inscrire dans la durée l’évolution de la décennie passée, en ancrant l’idée d’un pays dont l’ouverture aux migrations fait désormais partie intégrante de la culture politique et sociale – une idée déjà très largement acceptée au sein de l’électorat de la coalition, mais relativement nouvelle à l’échelle de l’histoire de l’Allemagne contemporainePour la première fois de l’histoire de l’Allemagne fédérale, le portefeuille des Affaires étrangères revient une femme, Annalena Baerbock. Le gouvernement de coalition semble vouloir utiliser ce moment historique pour promouvoir une politique étrangère féministe de promotion systématique du droit des femmes qui s’accompagne d’efforts en vue de la féminisation du personnel diplomatique.»

Jean-Michel Poulot : Poursuivons avec vous ce que dit ce programme de gouvernement. Que dit-il sur l’OTAN et sur le rôle de la Bundeswehr ?

Joël-François Dumont : A propos de l’OTAN, le texte précise que « L’OTAN reste le fondement indispensable de notre sécurité. Nous nous engageons à renforcer l’alliance transatlantique et à partager équitablement les charges. Nous nous impliquons activement dans le processus de développement d’un nouveau concept stratégique afin de relever les nouveaux défis de l’OTAN. Nous voulons remplir les objectifs de capacité de l’OTAN en étroite concertation avec nos partenaires et investir en conséquence. Nous nous engageons à renforcer la dimension politique de l’OTAN, notamment pour répondre aux tensions existantes au sein de l’Alliance. Tant que les armes nucléaires joueront un rôle dans le concept stratégique de l’OTAN, l’Allemagne a intérêt à participer aux discussions stratégiques et aux processus de planification. Dans le contexte de la menace persistante pour la sécurité de l’Allemagne et de l’Europe, nous prenons au sérieux les inquiétudes de nos partenaires d’Europe centrale et orientale en particulier, nous nous engageons à maintenir un potentiel de dissuasion crédible et nous voulons poursuivre les efforts de dialogue de l’Alliance. Nous soutenons les efforts de l’Alliance en matière de désarmement conventionnel et nucléaire et de contrôle des armements. Nous renforcerons le pilier européen au sein de l’OTAN et nous nous engagerons pour une coopération plus intense entre l’OTAN et l’UE. »

Autrement dit, L’Allemagne s’engage à nouveau à respecter les engagements de capacité de l’OTAN mais ne mentionne pas de chiffre exact concernant le niveau de dépense. En tout cas remarque Patrick Moreau, « Le débat interne au SPD concernant un potentiel retrait des armes stratégiques américaines du sol allemand avait pu inquiéter les partenaires de l’Allemagne au sein de l’OTAN, mais l’accord de coalition dissipe largement ces inquiétudes. La proposition d’un renforcement du pilier européen de l’OTAN et une coopération accrue avec l’UE apparaissent comme une réponse à la politique française en matière de défense européenne

Sur la Défense et la Bundeswehr, l’accord de gouvernement précise le rôle et les missions de celle-ci : « La Bundeswehr apporte une contribution essentielle à la protection et à la défense de notre pays ainsi que de nos partenaires et alliés. En tant qu’armée parlementaire,[3] elle est soumise au contrôle du Parlement.

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Le Reichstag à Berlin, siège du Bundestag – Photo BS © Stargazer

Outre les missions à l’étranger dans le cadre de la gestion internationale des crises et des conflits, qui se fondent sur le droit international public, en particulier sur les décisions de l’ONU, la défense du pays et de l’alliance a gagné en importance. Ces deux missions doivent être remplies de la même manière par la Bundeswehr. La mission et les tâches de la Bundeswehr doivent s’orienter sur les défis stratégiques et les menaces sécuritaires de notre époque. Le profil de capacités de la Bundeswehr doit en découler. La Bundeswehr doit être équipée de la meilleure manière possible en termes de personnel, de matériel et de financement, conformément à sa mission et à ses tâches.»

Le texte de l’accord réaffirme, selon Patrick Moreau, « le régime légal strict des interventions militaires allemandes mais souligne un retour en force de la mission de défense du territoire de l’Alliance atlantique, et prend acte des regains de tension sur plusieurs des théâtres du continent

Sur la Bundeswehr, le texte annonce un inventaire critique : « Les structures de la Bundeswehr doivent être rendues plus efficaces dans le but d’augmenter la disponibilité opérationnelle. Pour ce faire, nous soumettons le personnel, le matériel et les finances à un inventaire critique. Le processus de modernisation et de numérisation de la Bundeswehr sera accompagné de manière appropriée par le Parlement.

Nos soldats apportent une contribution indispensable à la sécurité internationale. Nous améliorons leur équipement ainsi que celui de la Bundeswehr. Nous accélérons la modernisation des infrastructures. Nous orientons stratégiquement les priorités en matière d’acquisition de la Bundeswehr et modernisons le système d’acquisition et ses structures. Cela concerne également la responsabilité et l’utilisation du matériel. La numérisation, la capacité de commandement et l’interopérabilité revêtent une importance particulière dans le cadre des acquisitions.

Nous renforçons la coopération technique en matière d’armement en Europe, notamment par des projets de coopération de grande qualité, en tenant compte des technologies clés nationales et en permettant aux petites et moyennes entreprises de participer également à la concurrence. Les remplacements et les systèmes disponibles sur le marché doivent être priorisés lors de l’acquisition afin d’éviter les lacunes capacitaires.

Au début de la 20e législature, nous achèterons un système d’armes pour remplacer l’avion de combat Tornado. Nous suivrons de manière objective et consciencieuse le processus d’acquisition et de certification dans la perspective de la participation nucléaire de l’Allemagne.

Patrick Moreau voit ici une confirmation : « Le dossier du remplacement des avions d’attaque Tornado représente une priorité pour la Bundeswehr, l’engagement pris ici est donc, fait rare dans le texte, daté de manière assez précise comme une des premières actions concrètes du futur gouvernement. À nouveau, il est fait ici allusion de manière explicite à la participation allemande à la dissuasion nucléaire au sein de l’OTAN

Tornado de la Luftwaffe – Photo BS © VDW

Les drones armés : Pendant la campagne le sujet a souvent été évoqué : « Les drones armés peuvent contribuer à la protection des soldats en mission à l’étranger. Sous réserve de conditions contraignantes et transparentes et en tenant compte des aspects éthiques et de politique de sécurité, nous autoriserons donc l’armement des drones de la Bundeswehr au cours de cette législature. Lors de leur utilisation, les règles du droit international public s’appliquent, nous refusons les homicides extralégaux – y compris par des drones. »

Cette « question de l’acquisition de drones armés par la Bundeswehr » selon Patrick Moreau « a constitué pendant toute la législature précédente un contentieux important au sein du groupe parlementaire social-démocrate. Son inscription dans l’accord indique une victoire sous conditions de ses défenseurs au sein de la communauté de défense allemande

Sur le cyberespace, le texte dit : « Nous voulons faire face aux nouvelles menaces dans le cyberespace par une politique de cybersécurité ambitieuse. La Bundeswehr doit en outre être mise en mesure d’exister avec succès en tant qu’acteur dans le cyberespace et l’espace d’information en association avec d’autres autorités fédérales. Le contrôle parlementaire sur l’utilisation des cyber-capacités de la Bundeswehr doit être garanti.»

Côté français, on estimait que ce nouveau gouvernement serait sans doute très opposé au nucléaire, de quoi imaginer des désaccords. Ce « sujet qui fâche » a été gommé… pour l’instant. L’annonce, par contre, d’une nouvelle stratégie en matière de cyberdéfense était attendue et pas seulement à Paris. « L’annonce d’une nouvelle stratégie cyber pour l’armée allemande fait un écho franco-allemand aux orientations données par le chef d’état-major des armées, le general Thierry Burkhard comme le remarque Patrick Moreau, qui précise, « dans le domaine de la politique africaine, l’accent mis également sur la coopération européenne avant tout, ce qui laisse envisager un rapprochement avec la France

Jean-Michel Poulot : Nous venons d’évoquer le continuum Sécurité et Défense, pourriez-vous Joël-François, nous parler de la Bundeswehr, de cette “armée parlementaire” dont personne en France ne semble vouloir savoir ce que cela signifie…

La Bundeswehr, « une armée parlementaire » contrôlée par le Parlement

Joël-François Dumont : sur la Bundeswehr, il y a 10 choses que j’aimerais rappeler :

La première est de dire qu’en temps de paix, la Bundeswehr – les forces armées de la République fédérale d’Allemagne – sont contrôlées par le ministère de la Défense (das Verteidigungsministerium).

Le ministre de la Défense est le seul civil qui peut donner des ordres aux militaires, ce qui assure le primat du politique sur le militaire. Le chancelier n’exerce son autorité sur les armées qu’en temps de guerre.

La deuxième chose que les Français ont feint d’ignorer pendant plus de 50 ans : la Bundeswehr est, depuis sa création par les Alliés, « une armée parlementaire »…Une sorte d’animal à quatre pattes, chacune étant investie de 25% de pouvoirs et prérogatives dans un pays ou les plates-bandes sont farouchement gardées. Je ne connais aucun responsable Allemand qui se permettrait d’intervenir dans un domaine qui n’est pas le sien. C’est là encore une grande différence culturelle avec la France.

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Le Bourgmestre-régnant de Berlin remet à la Julius Leber Kaserne la fourragère au Régiment de la garde (Wachregiment) – la plus haute distinction du Land de Berlin – pour son action durant la pandémie (07-01-2021) – Photo © Joël-François Dumont

Alors, qui sont ces 4 responsables à responsabilité quasi-égale ?

Le ou la « ministre », responsable politique et qui, comme chaque ministre, est quasi souverain et responsable pour gérer le budget alloué à son ministère, une fois que celui-ci a été voté.

Le « Generalinspekteur » qui est l’équivalent de notre CEMA nommé pour une période assez longue (7-8 ans) ;

Le « président de la Commission de la défense » C’est lui par exemple qui donne le feu vert pour envoyer des soldats en OPEX.

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Dr Hans-Peter Bartels – Portrait © Joël-François Dumont

Enfin, le « Commissaire parlementaire aux forces armées » : une sorte d’ombudsman. L’actuel tenant du titre est Hans-Peter Bartels : En octobre 2019, j’ai organisé un entretien avec cet ancien député SPD pour trois confrères du Monde, des Échos et de l’AFP. Je peux vous dire qu’ils ont été stupéfaits d’apprendre de sa bouche, quinze jours avant qu’il ne publie un livre dans lequel tout un chapitre est consacré à la relation militaire avec la France qu’il n’avait « jamais été invité officiellement en France ». Son livre est passé parfaitement inaperçu à Paris.

Pour tout acte important (un accord cadre ou un traité par exemple), il faut l’unanimité des quatre.

Qui décide du budget, des achats d’armements, des interventions en OPEX, c’est la commission de la défense dans un Parlement qui est traditionnellement tout sauf une chambre d’enregistrement. Alors ignorer la commission de la défense pendant de si longues années a été plus qu’une erreur, côté français, quand on entendait favoriser des projets franco-allemands d’envergure.

Madame Françoise Parly s’en est d’ailleurs rendu compte l’année dernière, à Toulouse, quand elle a cherché à comprendre pourquoi son homologue rechignait à signer un accord important. Notre ministre – j’imagine – quand on a enfin trouvé quelqu’un pour lui expliquer ce que pouvait bien signifier une « armée parlementaire », un concept quasi inédit pour des esprits gaulois, a été la première à avoir eu l’idée de recourir à des parlementaires qui ont une vraie connaissance de l’Allemagne pour prolonger l’action de son ministère. En cherchant bien, on compte ces parlementaires sur les doigts d’une main… La bonne nouvelle est que les premiers résultats sont plutôt encourageants.

C’est donc un immense progrès. Le second serait, sans aucun doute, de nommer au cabinet du ministre un « conseiller Allemagne » qui ne soit pas seulement un ou une germaniste distingué(e).

La troisième chose est de ne pas oublier que la création de la Bundeswehr remonte à 1955. Un an après l’échec de la ratification du traité instaurant la CED – la Communauté européenne de défense. Cette armée fédérale voulue par les États-Unis a immédiatement été intégrée au dispositif de l’OTAN par les accords de Paris en 1955.

Les premiers effectifs de cette Bundeswehr furent constitués à partir d’officiers et de sous-officiers ayant servi dans la Wehrmacht. Tous les officiers d’un rang au moins égal au grade de colonel devaient obtenir l’assentiment du Personalgutachterausschuss, une commission de 38 personnalités de la vie publique choisies par le président sur proposition du gouvernement et après confirmation par le Bundestag (la chambre des députés). La fonction du Personalgutachterausschuss peut être considérée comme un succès puisqu’aucun officier supérieur ne fut poursuivi pour des crimes liés au nazisme.

La quatrième chose, également, à ne pas oublier est de rappeler que le projet de remilitarisation de l’Allemagne de l’Ouest face à la menace soviétique dans les années 1950 a provoqué une polémique majeure, essentiellement entre le SPD et la CDU : était-il moral qu’après la dictature hitlérienne, l’Allemagne puisse disposer de nouveau d’une armée ?

La cinquième découle de la précédente : la Bundeswehr a un sérieux déficit d’image. De fait, elle est perçue à tort par une très large partie de l’opinion comme « un mal nécessaire ». On est donc très loin de l’image de nos armées telle qu’elle est perçue en France par une immense majorité de nos compatriotes qui tiennent celles-ci en grande estime pour leur professionnalisme et qui lui vouent une reconnaissance méritée pour leur engagement 24 heures sur 24 au service de notre sécurité qu’elles assurent au quotidien bien au-delà de nos frontières.

La sixième chose concerne la relation difficile entre la Bundeswehr et le SPD :

Lors du débat en 1954 sur la création d’une nouvelle armée allemande, il ne faut pas oublier que le SPD a été un opposant farouche à l’idée même d’une armée fédérale. L’accouchement a donc été plus que difficile. « La chose militaire » a trop longtemps suggéré au mieux une certaine suspicion au pire un mépris certain, souvent affiché : c’est un fait.

L’époque où l’on disait que les officiers votaient pour la CDU-CSU, les sous-officiers et la troupe pour le SPD est certes révolue mais entre le SPD et la Bundeswehr le fossé reste large. Quant aux Verts, n’en parlons pas. Entre les uns et les autres, une chatte ne retrouverait pas ses petits. Il ne faut pas oublier que c’est à un Vert, ancien ministre des Affaires Étrangères, Joschka Fischer, que l’on a eu des avancées considérables notamment sur l’engagement de soldats allemands en Opérations extérieures.

Jean-Michel Poulot : Alors qu’en est-il au moment où, pour la première fois depuis 16 ans, le SPD reprend le portefeuille de la Défense ?

Joël-François Dumont : Je dirais que les relations entre le SPD et la Bundeswehr ont bien changé au fil des années. On le doit à trois des 17 ministres qui se sont succédé à ce poste depuis 1955. Trois hommes qui ont renversé la vapeur.

Helmut Schmidt a été le premier social-démocrate à prendre le portefeuille de la défense de 1969 à 1972. La réussite à ce poste de l’ancien lieutenant de la Luftwaffe le conduira jusqu’à la chancellerie. Son successeur de 1972 à 1978 Georg Leber sera surnommé « le père des soldats ». Le dernier ministre fédéral de la Défense SPD de 2002 à 2005 à avoir réussi est Peter Struck. A son départ, de nombreux militaires de tous grades fondront en larmes. Du jamais vu…

A chaque ministre ou presque a correspondu une nouvelle phase de développement ou de modernisation de la Bundeswehr. Les trois hommes que je viens de citer resteront l’exemple qui doit inspirer Olaf Scholz pour s’affirmer pendant ces quatre années dans un domaine aussi régalien que le FDP voulait absolument récupérer et que le SPD a voulu reprendre pour réussir là où la CDU avait, ces dernières années, échoué. Je dois dire que la personne qui a été désignée comme ministre n’est pas dans la lignée des trois ministres dont j’ai parlé.

La septième chose est que, depuis 2021, pour la première fois de son histoire, le budget de la Bundeswehr dépasse celui de nos Armées de 4 milliards d’euros. Avec près de 49 milliards d’euros. Quand on sait que l’entretien et la modernisation de nos forces nucléaires stratégiques accapare un bon tiers de notre budget militaire, on se demande ce que les Allemands vont bien pouvoir faire de ce budget puisqu’ils n’ont pas de forces nucléaires à entretenir et à moderniser, étant entièrement dépendants du parapluie militaire américain. Avec ce chiffre qui n’a pas manqué d’aiguiser des appétits, vous comprenez mieux également pourquoi l’industrie de défense allemande entend désormais récupérer tout ce qu’elle peut de cette manne…

La huitième chose à noter est qu’il y a deux domaines dans lesquels Angela Merkel a refusé de s’investir pendant ses 16 années de mandature, « même pas le minimum syndical », ce sont les domaines de la sécurité et de la défense. Dans un pays, l’Allemagne, où l’on parle toujours de « politique de sécurité » alors qu’en France où l’on parle plus volontiers de « politique de défense », mieux vaut s’en souvenir.

L’autre vérité est de dire que cela n’a pas choqué grand monde ici. Il faudra attendre mai 2021 pour que les experts de la CDU le regrettent amèrement et que la fondation des Verts sorte un document implorant les Américains de conserver leurs armes nucléaires sur le sol allemand !

La neuvième choseest de tenter d’évaluer les chances de développer une coopération franco-allemande dans le domaine militaire ; seront-elles meilleures ou moins grandes sous l’ère Scholz que sous l’ère Merkel ? A mon avis oui, mais à deux conditions. Que l’on cesse à la fois de parler de « couple franco-allemand », auquel seul les Français croient encore, que l’on cesse de vanter les mérites de « l’Europe de la Défense », perçu comme un concept franco-français qui insupporte la plupart de nos voisins qui ne demandent qu’à entendre parler de « la Défense de l’Europe », même si très peu d’entre eux sont sérieux sur le sujet.

Enfin, la dixième chose, last but not least : un ours peut traîner des boulets au pied. C’est le cas de la République fédérale qui est ligotée par les traités secrets qu’elle a dû signer avec Washington. Ceci explique pourquoi l’Allemagne depuis longtemps n’est pas entièrement maître de sa souveraineté. Sous Schröder, elle a essayé de s’en affranchir : parions que Scholz profitera de Biden pour tenter de négocier lui aussi un nouveau partage des tâches.

Jean-Michel Poulot : En conclusion, quels ont été les premières décisions de ce nouveau gouvernement ?

Joël-François Dumont : La première et cela n’a pas traîné, c’est la décision d’abandonner très rapidement le nucléaire. SPD et Verts ne sont toujours pas d’accord sur l’exploitation du gazoduc russe Nord Stream II. Après quelques déclarations remarquées contre Moscou, la ministre a mis de la limonade dans sa bière et très récemment le gouvernement allemand a interdit le survol de 2 C-17 britanniques apportant des moyens militaires pour sécuriser la frontière ukrainienne. On n’a pas entendu Madame Annalena Baerbock protester. Un dossier sur lequel l’inefficacité pour ne pas parler comme nos partenaires d’Europe centrale et orientale  observateurs de la lâcheté de Paris et de Berlin depuis deux ans ont donné l’impression à tous que l’interlocuteur désormais était à Washington. Le drame est que là-bas après un fou-furieux, on est tombé sur un autre extrême ? Alors comme on dit en anglais « du mauvais côté de la Manche » mais cette fois, c’est vu depuis la France, Wait & see !

Alors, que disent les faits ?

La première des choses à dire que l’on peut regretter quand on parle de la France et de l’Allemagne est que l’on doit, encore aujourd’hui, malheureusement, compter sur des clichés qui ont toujours fleuri des deux côtés du Rhin, faussant notre perception de la réalité. Avec d’un côté ou de l’autre, des images d’Épinal qui ont évolué mais qui n’ont fait que prolonger des mythes. Alors, cette réalité, ces réalités, Jean-Michel, quelle est-elle, quelles sont-elles ?

La première de ces réalités, ne l’oublions jamais, c’est qu’entre 1870 et 1945, nous avons vécu en 75 ans en guerre des deux côtés du Rhin. Avec cette nouvelle Allemagne nous venons de vivre 75 ans en paix.  Ce n’est pas rien !

La deuxième de ces réalités est que sans la France et l’Allemagne, il ne saurait y avoir de construction européenne. Le général de Gaulle en était convaincu. Il l’a écrit noir sur blanc en 1934 dans vers l’armée de métier ! Quatre longues pages d’une rare lucidité sur « la complémentarité » entre la France et l’Allemagne. C’est un fait aujourd’hui avéré depuis plus de 50 ans. C’est pourquoi la réconciliation franco-allemande est un véritable succès historique. C’est le modèle qui a été étudié minutieusement en Afrique du Sud pour éviter lors de fin du régime de l’Apartheid une guerre civile. C’est encore ce modèle que les Coréens ont étudié à la loupe en préparant au Sud une éventuelle réunification. Ces deux réalités sont fondamentales, mais il y en a d’autres.

Entre la France et l’Allemagne, à mes yeux, il est primordial aujourd’hui de poursuivre ces actions bilatérales qui ont conduit à de grandes réalisations franco-allemandes, souvent élargies à l’Europe, comme l’ont imaginé ensemble les pères fondateurs, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Mais il est tout aussi important de tirer finement les enseignements de ce qui ne fonctionne pas ou mal pour voir si et surtout imaginer comment on pourrait y remédier, ensemble, de préférence, sans perdre de vue comme le disait si bien Brigitte Sauzay qui était devenue Conseiller du Chancellier d’Allemagne, Gerhard Schröder, à Berlin. Elle avait observé que « Quelque chose avait changé avec le temps. Le regard notamment que les Allemands portaient sur les Français avait évolué, tout comme celui porté par les Français sur les Allemands. Le côté ‘exotique’ avait disparu », me disait-elle« laissant la place à un certain pragmatisme européen ».

Le franco-allemand s’est installé durablement dans la construction européenne. A nous de ne pas l’oublier et de ne pas négliger le regard parfois différent que les Allemands peuvent poser sur ces mêmes réalités pour que la dynamique franco-allemande reprenne et relance cette construction européenne dans des domaines où elle est bien absente ou bien en panne.

Joël-François : Revenons à la situation politique allemande : le 26 septembre dernier ont eu lieu des élections fédérales pour renouveler le Parlement allemand. Rappelez-nous ce qui s’est-il passé ?

Souvenez-vous, Jean-Michel, nous avions accueilli sur la Voix du Béarn, Patrick Moreau, fin février 2021.[4] Patrick Moreau, chercheur au CNRS, que je suis depuis 30 ans qui est l’un des meilleurs observateurs de la politique allemande.

Que disait-il ?

A l’époque, en février dernier, la CDU était créditée dans l’opinion de 42 à 44% des suffrages. L’union des démocrates chrétiens et l’union des chrétiens sociaux de Bavière avaient le vent en poupe. Les deux partis semblaient encore repartir pour trois ou quatre mandats consécutifs pour la troisième fois consécutive. Après 32 ans de règne, partagé certes avec le SPD et parfois le FDP, 32 ans ! 16 avec Kohl, 16 avec Merkel – et que disions-nous : Angela Merkel vient d’imposer à la CDU, son parti, Armin Laschet pour diriger la campagne.

Nous l’avons dit à l’époque. Avec Laschet, un homme lige de Valdimir Poutine à droite comme Schröder l’était à gauche, la CDU perdra les élections. Seul le Bavarois Markus Söder pouvait sauver la situation. Il avait contre lui d’être bavarois !

Madame Merkel s’est obstinée, elle qui en 16 ans s’était toujours désintéressée de la CDU. La confirmation de Laschet en mars nous a fait prédire une déroute historique de la CDU aux élections, c’est ce qui s’est produit. Et c’est un homme du SPD – contre la volonté de son propre parti – qui a décidé de se lancer dans la bataille, remportera une nette victoire, qui entraînera une redistribution des cartes avec une nouvelle coalition, dite « tricolore » : Avec les Verts et les Libéraux. Du jamais vu. Tandis que la CDU partait dans les oubliettes de l’histoire politique allemande pour au moins 8 à 12 ans !

Pourquoi, dites-nous pourquoi, la CDU ne pouvait-elle pas reconduire une nouvelle fois une grande coalition entre CDU-CSU d’un côté et SPD de l’autre ?

Pour une raison simple, Jean-Michel. Depuis quelques années, la CDU et le SPD étaient au moins d’accord sur une chose : ne plus vouloir gouverner ensemble l’État fédéral alors même que des Länder sont constitués d’une telle coalition, dite GroKo pour Große Koalition ?

Je rappellerai également qu’à la CDU-CSU, on avait fait comprendre à Madame Merkel que c’était son dernier mandat. Angela Merkel s’était donc inclinée en disant souhaiter se retirer après les élections qui se tiendraient le 26 septembre. La campagne d’Armin Laschet a été aussi terne que misérable alors qu’Olaf Scholz a mené, lui, une excellente campagne. Son parti, le parti social-démocrate que l’on donnait pour moribond depuis des années, à la surprise générale, l’a emporté, haut la main !

Après la proclamation des résultats, il est vite apparu que les Grünen, les Verts et le FDP qui avaient fait peau neuve en obtenant de bons scores allaient devenir les « faiseurs de rois » : du jamais vu. Ayant à choisir entre la CDU et le SPD pour former un nouveau gouvernement – c’est finalement une coalition tricolore, inédite jusqu’ici, entre le SPD, les Verts et les Libéraux démocrates qui l’a emporté.

Ensemble, le SPD, les Verts et le FDP ont donc élaboré un programme de gouvernement. Les choses sont allées assez vite. Dès qu’il a été signé, le 8 décembre dernier, Olaf Scholz ancien ministre fédéral des finances, SPD, ancien maire de Hambourg est donc devenu chancelier fédéral d’Allemagne, remettant en selle le parti social-démocrate qui s’était un peu dilué au cours des ans. Succédant ainsi à Angela Merkel qui – comme le chancelier Kohl – a atteint un record de longévité à ce poste ; 16 ans. Kohl restera dans l’histoire le père de l’unification allemande, un européen dynamique et convaincu mais aussi, un ami et un partenaire loyal avec la France dans les moments difficiles.

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Je ne sais pas quelle sera l’image que l’on retiendra d’Angela Merkel dans 15-20 ans, mais je doute fort à la CDU qu’on souhaite se souvenir d’une époque qui restera funeste pour un grand parti, aujourd’hui terrassé, qui a pourtant dominé la politique allemande d’après-guerre et qui, aujourd’hui, n’est plus aux commandes au niveau national pour la troisième fois de son histoire.

Samedi dernier, le 22 janvier, s’est tenu virtuellement le 34e congrès de la CDU au siège berlinois du parti, c’est Friedrich Merz qui a été élu président avec près de 95% des voix. Du jamais vu ! La page Merkel a été tournée. Si c’était une porte, on dirait claquée.

On peut parler d’un exercice inédit de démocratie partisane ?

Tout à fait ? Pour la première fois dans l’histoire de ce parti chrétien-démocrate, 400 000 adhérents, soit plus de 2/3 des inscrits ont voté directement pour « un homme qui entend remettre la CDU à droite », désignant directement l’homme qui, pendant plus de 15 ans, a été le plus farouche opposant d’Angela Merkel, son « ennemi intime » déclaré, dont il a critiqué l’immobilisme et le « centrisme mou ». Sur les 1001 délégués, l’opposant de toujours a été adoubé lors de ce par 94,62% des voix. 915 délégués sur 967 ont voté Merz ! Un triomphe pour Merz qui a des allures de cuisante défaite pour Angela Merkel.

Armin Laschet dont le programme était de poursuivre l’action de Madame Merkel, après avoir été laminé aux élections vient d’être éjecté de son siège de président de la CDU. Certains prédisent qu’on le retrouvera bientôt avec son ami Gerhard Schröder siégeant comme François Fillon dans un conseil d’administration en Russie avec quelques oligarques poutiniens.

Quand on pense qu’Angela Merkel a refusé d’être nommée présidente d’honneur de la CDU, c’est tout dire de la révolution que vit la CDU en ce moment. Vous voyez qu’on est biens loin des cris supposés dans la rue de « Maman Maman», « Mutti, Mutti » comme on l’a répété à l’envie dans certains journaux français. Je pense que Valérie Pécresse qui disait que son programme, c’était Thatcher et Merkel, peut et doit oublier Merkel parce que Friedrich Merz, c’est un tout autre programme. Les Républicains ont toutes les chances de renouer avec la CDU, ce ne sera pas un problème Merz n’étant pas « Macron compatible.»

Il est vrai qu’à part les militants SPD ou verts, qui regrettera la politique Merkel ? Une femme qui a réussi, sur deux coups de tête, à aller bien au-delà des espérances des Sociaux-démocrates et des verts dans les domaines du nucléaire et de l’immigration.

La première déclaration, avant-hier de Merz a tout de suite installé l’ambiance. On a tiré un grand trait sur l’ère Merkel. Comme le dit la presse allemande, « la CDU à genoux va devoir panser ses plaies » et repartir dans l’opposition pour au moins 4 à 8 ans ! Les plus proches d’Angela Merkel ont abandonné la politique, qu’il s’agisse de son fidèle Peter Altmaier, ministre fédéral de l’Économie et de l’énergie ou Annegret Kramp-Karrenbauer, qui avait pris le portefeuille de la défense après avoir échoué à reprendre en main la CDU.

Je vous propose de faire une courte pause, ensuite nous reviendrons avec vous sur le bilan d’Angela Merkel !

Alors, Joël-François, quel bilan dressez-vous de ces 16 années d’Angela Merkel à la Chancellerie d’Allemagne ? Comment expliquer que les sondages réalisés en Allemagne sur Madame Merkel aient pu donner jusqu’à 80% de satisfaits ?

Je dresserai, Jean Michel, un bilan en demi-teinte, avec deux images fortes :

La première image, c’est celle d’une femme discrète, qui parlait peu, d’une très grande probité. Jamais son honnêteté n’a été prise en défaut, tout comme Margaret Thatcher, mais c’est bien le seul lien qu’elles ont eu en commun. Donc, j’ai un très grand respect pour la personne d’Angela Merkel. Ceci explique sans aucun doute sa très grande popularité. Il faut préciser qu’en Allemagne, un homme politique qui est pris la main dans le pot de confiture est mort politiquement en un temps record.

La deuxième image forte que je conserverai d’Angela Merkel est celle d’un certain immobilisme et d’un désintérêt complet pour des secteurs régaliens par excellence comme la défense et la sécurité. Une femme intelligente, une ancienne physicienne, fille d’un pasteur qui avait quitté la République fédérale pour aller en RDA communiste où il a entretenu les meilleures relations avec les autorités.

J’ai beaucoup aimé l’expression employée dans le Point par Hélène Miard-Delacroix,[2] une éminente germaniste, historienne de formation. Quand on lui a posé la question de définir la vision qu’avait Angela Merkel pour son pays, elle a répondu que « clairement », elle n’en avait pas. « à moins qu’on ne considère comme une vision ce qu’en allemand on nomme ‘durchwursteln’, expression intraduisible qui signifie ‘pousser la viande dans la saucisse’, autrement dit s’en sortir en slalomant. Cela ne veut pas dire ne rien faire, mais maintenir des acquis et des certitudes. Aucun grand projet. Mais on peut aussi estimer que c’est avoir une vision que de ne pas en avoir

Peut-on dès lors « la considérer comme une gestionnaire » lui demande François-Guillaume Lorrain ?[2] « Elle l’aura été, en effet, (gestionnaire) de l’héritage et des acquis de l’Allemagne. Elle a réalisé la réforme du travail lancée par Schröder dans le cadre de l’agenda 2010, elle a conservé l’orientation vers l’exportation des PME, et continué à pratiquer le multilatéralisme, notamment en matière de politique étrangère, sans jamais se mettre en avant. » Sa méthode ? « L’économie en toutes choses. Quand elle pouvait s’exprimer en cinq mots, elle n’en employait pas six, l’inverse complet d’Emmanuel Macron et de ses longs discours

A son actif, ses seize années ont été marquées par une très grande stabilité. Et cela pour les Allemands, cela compte. Et à mon avis c’est ce qui explique ces sondages.

Là où l’image d’Angela Merkel est la plus mauvaise, c’est paradoxalement dans la partie orientale de l’Allemagne, dans ces länder de l’ancienne RDA où elle est arrivée enfant de Hambourg avec ses parents, un père pasteur, qui a préféré venir vivre en RDA communiste que de rester à l’Ouest. Après la chute du mur, elle a réussi à s’imposer dans la CDU qui avait besoin de s’installer dans des régions où le parti communiste avait régné en maître absolu pendant 50 ans. Les femmes étaient recherchées dans cet univers d’hommes. Elle a su en tirer profit.

Les habitants de cette ancienne Allemagne communiste ont été comblés de voir « une des leurs » accéder à la tête de la magistrature fédérale. Ils attendaient d’elle qu’elle réussisse au mieux leur insertion dans un ensemble économique des plus modernes, leur faisant oublier le déclassement qu’ils ressentaient. Ils se sont tellement sentis trahis que seuls les anciens communistes ou l’extrême-droite ont su profiter de cet abandon relatif en obtenant des scores importants dans les urnes.

Et que dire des secteurs dans lesquels elle ne s’est jamais investie ! La défense, la sécurité, la digitalisation de l’économie et que dire de la CDU où elle ne s’est jamais impliquée personnellement se contentant de tirer les ficelles pour finir par imposer le choix d’Ermin Laschet un pro-russe comme Schröder, de droite, certes, qui s’est avéré le plus mauvais des choix et qui a abouti à un désastre historique de la CDU. Du jamais vu depuis la création de l’Allemagne fédérale, la CDU créditée en février de 42 à 44 % des voix finira fin novembre avec plus de 20 points en dessous !

Alors qu’attendre de l’arrivée de Scholtz et de son équipe assez disparate, entre des écolos et des libéraux qui s’entendent comme l’eau et le feu comme on dit en Allemagne.

Sans oublier, Jean-Michel, un parti SPD plus divisé que jamais entre les pragmatiques et les tenants de ceux qui avaient entraîné une déroute annoncée. Rappelons que la décomposition du social-démocrate en Allemagne est due aux mêmes raisons qui, en France, ont vu le parti socialiste agoniser pour avoir préféré le sociétal au social et pour avoir privilégié des intellectuels à son électorat traditionnel.

Comme moi vous avez pu lire dans des grands journaux français qu’on appelait en Allemagne familièrement Angela Merkel ; Mutti (mère en allemand). En 16 ans, je n’ai rencontré aucun allemand même pour le penser. Et quand vous dites cela à des Allemands, ils mettent cela sur le compte des idées préconcues des Français sur l’Allemagne !

De toutes les analyses faites, à mes yeux, celle de Nicolas Baverez dans le Figaro du 29 novembre dernier me paraît la plus pertinente. Que dit Nicolas Baverez ?

« Après le départ du Royaume-Uni, le cœur de l’intégration du continent réside plus que jamais dans la relation franco-allemande. En apparence, la coalition entre le SPD, les Verts et les Libéraux, conduite par Olaf Scholz et placée sous le signe du pragmatisme et du progrès, semble plus proche des vues françaises sur l’Europe que les gouvernements d’Angela Merkel.

Il était de fait grand temps que l’Allemagne se réveille. Angela Merkel a en effet assis son exceptionnelle longévité sur un culte de la stabilité confinant à l’immobilisme. En dehors de ses décisions très contestables de sortie à marche forcée du nucléaire en 2011 et d’ouverture des frontières aux migrants en 2015, elle a prospéré sur la rente des réformes de Gerhard Schröder. Il en alla de même en Europe où son leadership s’exerçait par défaut, préférant réagir trop peu et trop tard plutôt qu’anticiper, ce qui se révéla notamment catastrophique au cours de la crise de l’euro.

Olaf Scholz a donc été élu pour renouer avec le mouvement. »

Joël-François Dumont, vous connaissez bien l’Allemagne, depuis de longues années. Quel regard porte un expatrié français sur ce pays, est-il différend de celui que nous portons en France ?

Tout d’abord, Jean-Michel,je vous remercie de l’occasion que vous me donnez d’exprimer ici un point de vue personnel sur l’Allemagne.

L’Allemagne est un grand pays que je découvre chaque jour davantage, surtout depuis 5 ans que je réside à Berlin. Je regrette souvent que les Français sinon sous-estiment du moins mesurent parfois assez mal toute l’importance de l’apport français dans ce pays, du sud au Nord et de l’ouest à l’est au cours de ces deux derniers siècles se limitant trop souvent outre-Rhin à ce qui fait le charme gaulois voire à ce qui continue d’agacer les Germains, comme l’arrogance gauloise. Ce qui nous fait parfois passer à côté de grandes choses.

Il est manifeste que les clichés ont la vie dure. Je dirais d’une manière générale, que je trouve les Allemands peut-être plus conscients que nous de nos qualités, de nos forces, de nos atouts et donc, aussi, de nos faiblesses. Qui a des qualités a aussi des défauts. Qui n’en a pas ? Je regrette, chez nous, que les Français n’aient d’une manière générale qu’une vision limitée de ce qui fait la force du système allemand et que pas davantage ils ne cherchent à en connaître les faiblesses.

Le regard que portent les expatriés Français qui vivent en Allemagne sur ce pays est souvent très différent – sinon à l’opposé – de celui que nos compatriotes portent en France. C’est assez normal, ce sont des observateurs privilégiés !

Le pouvoir politique, ici, est exercé très différemment. Le rôle du Parlement y est considérable, comparé à ce qu’il est en réalité en France. Les Alliés ont tout fait, après-guerre, pour imposer une démocratie exemplaire ; je peux vous dire qu’ils y ont souvent mieux réussi que chez eux !

Jean-Michel Poulot : Quels sont les pouvoirs d’un chancelier en Allemagne ?

Vous avez raison de la poser, cette question est importante. Outre-Rhin, le chancelier est un chef d’orchestre. Chaque ministre est responsable politiquement de son département et de son budget. Il n’y a pas de ministère du budget. Le chancelier ne s’exprime jamais sur un sujet important sans être tombé d’accord avec le ministre concerné, à moins que ce soit expressément dans ses prérogatives.

Le pouvoir du chancelier en temps de paix est strictement encadré. L’article 64 de la Loi fondamentale, la constiotutionédérale lui donne la possibilité de former le gouvernement en nommant les ministres qu’il peut également révoquer. Le chancelier est responsable du gouvernement. L’article 65 prévoit le partage des compétences et attributions qui seront les siennes avec chaque ministre, c’est que l’on appelle le « Ressortprinzip », en bon français le champ de compétences. L’article 68 lui permet également de poser la question de confiance au Bundestag. C’est lui qui choisit son vice-chancelier parmi un ministre fédéral et dans le cas d’une coalition, il désigne le chef de cette coalition. Chose rare, Olaf Scholz a exigé de récupérer des secteurs qui dépendaient de sa ministre écolo qui a pris le porte-feuille des affaires étrangères.

En temps de guerre, il devient le chef des Armées derrière lequel se range le cabinet.

Curieusement, avec ce système, les petites phrases et les « couacs » sont donc assez limités parce que les ministres allemands ne parlent que des choses qui les concernent et de préférence, quand ils ont vraiment quelque chose à dire. Les petites phrases ici sont donc rares et personnellement je trouve cela pas plus mal. Je remarque aussi que les Français qui vivent en Allemagne, rechignent à s’exprimer publiquement sur des sujets qu’ils ne dominent pas ou dont ils ne sont pas responsables ; ici mieux vaut éviter de marcher sur les plates-bandes des autres.

Dites nous en quoi consiste cette extrême droite, l’AFD, l’Alternative pour l’Allemagne ?

En France je dirais que l’AFD a été présentée d’une manière plutôt mensongère. Ce parti, au départ, a été créé à l’Est, par 342 professeurs d’économie, tous membres du SPD, de la CDU ou de la CSU qui se sont senti « trahis » en 2015 par Madame Merkel quand elle a ouvert les vannes de l’immigration. Ces gens se sont retrouvés côte à côte parce qu’il y avait un « vide politique ».

Présentés comme des nervis du nazisme et de l’extrême-droite, ils n’ont pas su en vérité fermer la porte à ces militants, des forts en gueule venus de l’extrême-droite qui les ont rejoints avant de s’imposer rapidement dans les media. 

Comme Madame Merkel répétait à l’envie, « il n’y a pas d’alternative pour l’Allemagne », ce parti, un beau jour, se cherchant un nom a eu l’idée de s’appeler « Alternative pour l’Allemagne ». Il n’y a pas d’alternative pour l’Allemagne, et bien si, il y a nous désormais !

Avec 100 députés élus, une partie de la presse étrangère n’a bien voulu voir que les 15% de militants d’extrême-droite, niant l’énorme majorité de ces déçus qui, sur un mouvement d’humeur, ont quitté leurs partis. Avant de le retrouver pour beaucoup fin 2021.

Jean-Michel Poulot : Parlez-nous Joël-François de cet « accord de gouvernement tricolore » 

Joël-François Dumont : Le 26 septembre dernier, l’Allemagne a donc élu son nouveau parlement. En deux mois, le SPD, le FDP et les Verts ont élaboré ensemble un accord de coalition en bonne et due forme pour les 4 années à venir.

Les sociaux-démocrates avec 25,7 % des suffrages et 206 sièges sont arrivés en tête pour la première fois depuis 2005. La CDU a connu un recul historique avec 24,1 % et 197 sièges. Les Verts et les libéraux ont quant à eux enregistré une hausse de leur résultat.

Le 15 octobre, les trois partis ont publié un document de 177 pages décrivant les grandes orientations politiques de la future « coalition feu tricolore » Ampelkoalition.

Les dirigeants des trois partis, Olaf Scholz (SPD), Christian Lindner (FDP), Robert Habeck et Annalena Baerbock (Grünen) ont alors annoncé un objectif ambitieux : arriver à un accord fin novembre pour obtenir le vote de confiance autour de la Saint-Nicolas, c’est-à-dire le 6 décembre.

Pas moins de 22 équipes de négociations ont élaboré les différentes parties du programme qui ont été rendues publiques, en attendant d’aplanir les différents survenus au sein des équipes thématiques.

Ce texte est marqué par un recours très important à l’idée de modernisation et de progrès, ainsi que par un choix récurrent de prendre l’Europe comme l’échelle pertinente pour l’analyse des défis et leurs solutions.

« Oser plus de progrès » 

Le titre de cet accord fait clairement référence à la célèbre injonction du chancelier Willy Brandt lors de son discours d’investiture « Nous voulons oser plus de démocratie », qui devint la devise informelle de son mandat entre 1969 et 1974.

« Une alliance pour la liberté, l’équité et le développement durable » : tout est dit ! En fait, dès le sous-titre on retrouve trois mots respectivement associés à un des trois partis. La liberté est une valeur cardinale du parti libéral-démocrate, l’équité (Gerechtigkeit) est le but de la politique sociale-démocrate et le développement durable (Nachhaltigkeit) représente le cœur du programme des Verts.

Avant de s’engager manquait plus qu’une déclaration de guerre à la COVID ! Une déclaration de guerre qui intervient dans un contexte politique de fin de la « loi d’urgence épidémique d’ampleur nationale » votée en mars 2021 et remplacée le 22 novembre dernier par une nouvelle « loi de protection contre l’infection » (Infektionsschutzgesetz) par la nouvelle majorité au Bundestag.

Comme le souligne Patrick Moreau, politologue et ancien chercheur au CNRS, l’un des rares à avoir analysé en profondeur, ligne par ligne, le texte de cet accord gouvernemental de 177 pages en allemand, « la crise climatique n’est bien sûr pas oubliée ». 

D’après l’accord conclu, cette crise « met en péril les fondements de notre vie et menace la liberté, la prospérité et la sécurité. L’Allemagne et l’Europe doivent réaffirmer leur force économique face à une concurrence mondiale accrue. Dans la compétition systémique internationale, il s’agit de défendre résolument nos valeurs avec des partenaires démocratiques. Parallèlement, la numérisation modifie la manière dont nous gérons nos affaires, travaillons et communiquons entre nous. Notre société vieillit, devient plus diverse. Il nous faut également réduire les tensions sociales en période de changement rapide et renforcer la confiance dans notre démocratie. Des défis immenses, interdépendants et simultanés qui marqueront le pays et la société pour une longue période… La tâche de cette coalition est d’impulser politiquement les innovations nécessaires et de donner une orientation. Nous voulons ainsi créer une dynamique nouvelle qui se répercutera sur l’ensemble de la société. »

Patrick Moreau constate que « la politique de modernisation de l’État apparait à nouveau comme la première solution de la ‘coalition de progrès’ pour répondre aux défis du temps. »

« Plus de 30 ans après la réunification allemande », reprend le texte, « notre tâche reste d’achever l’unité intérieure sur le plan social et économique. Les conditions de vie dans nos régions, dans les villes et dans les zones rurales, ne sont pas identiques, mais elles devraient être équivalentes. De bonnes conditions de vie comprennent un logement abordable, un accès rapide à Internet, des soins de santé accessibles et des offres de mobilité durables et adaptées à la vie quotidienne. Atteindre les objectifs de l’accord de Paris en matière de protection climatique est pour nous une priorité absolue. »

Patrick Moreau veut voir dans cette « formule d’une économie de marché sociale et écologique, une allusion à la politique du gouvernement Adenauer (1949-1963) et, notamment, de son ministre de l’économie Ludwig Erhard qui mit en place « l’économie sociale de marché » (soziale Marktwirtschaft) et posa les bases du miracle économique allemand. L’objectif annoncé d’une sortie complète du charbon en 2030 constitue aussi une victoire tangible pour les Verts qui ont l’accord de l’ensemble des militants du parti contrairement aux deux autres partenaires de la coalition

Le texte poursuit : « Assurer notre prospérité dans la mondialisation n’est possible que si nous continuons à jouer dans la cour des grands sur le plan économique et technologique et si nous déployons les forces d’innovation de notre économie. Pour cela, il faut des conditions de concurrence équitables ; une fiscalité juste – nationale et internationale – ainsi qu’une lutte conséquente contre l’évasion fiscale en font également partie.»

Patrick Moreau y voit « une allusion à une fiscalité internationale plus juste et à la lutte contre l’évasion fiscale rappelle l’action du ministre des finances sortant et futur chancelier Olaf Scholz pour un impôt minimal sur les profits des entreprises de 15 % négocié au sein du G20. »

« Il faut investir massivement dans la modernisation du pays, tant au niveau privé que public. Nous garantirons les investissements publics, en particulier dans la protection du climat, la numérisation, l’éducation et la recherche, dans le cadre de la règle d’endettement existante de la Loi fondamentale, nous mettrons en place des incitations pour les investissements privés et nous créerons un espace pour l’audace entrepreneuriale afin de générer de la croissance.

Nous voulons attirer la main-d’œuvre qualifiée nécessaire en améliorant les possibilités de formation, en ciblant la formation continue, en augmentant la participation au marché du travail et en modernisant le droit de l’immigration.

Nous voulons collaborer plus étroitement avec les Länder. Nous voulons renforcer les familles et sortir davantage d’enfants de la pauvreté. Pour cela, nous introduisons une garantie de base pour les prestations familiales. Les enfants ont des droits qui leur sont propres et que nous inscrirons dans la loi fondamentale.

Pour Patrick Moreau, « la formule d’une ‘responsabilité globale de l’Allemagne’ apparait au fil du texte comme une devise de la politique étrangère de la future coalition pour créer un lien fort entre obligation morale et action politique. Les bouleversements auxquels l’Allemagne est confrontée ne peuvent pas être maîtrisés uniquement au niveau national

« Nous agissons » dit l’accord « dans un esprit européen, intégré dans le projet historique de paix et de liberté qu’est l’Union européenne. Une Union Europénne démocratiquement consolidée, capable d’agir et stratégiquement souveraine est le fondement de notre paix et de notre prospérité. Une UE qui protège ses valeurs et son État de droit à l’intérieur comme à l’extérieur et qui les défend avec détermination. Nous formerons un gouvernement qui définira les intérêts allemands à la lumière des intérêts européens. En tant que plus grand État membre, nous assumerons notre responsabilité particulière dans un esprit de service de l’UE dans son ensemble. »

« Le recours à l’expression de souveraineté stratégique », analyse Patrick Moreau, « déjà présente dans l’accord préliminaire, ressemble d’abord à une concession à la position de Paris. Le ministère des Affaires étrangères, qui sera aux mains des Grünen, devrait adopter une attitude plus favorable aux propositions françaises. Définir les intérêts allemands à la lumière des intérêts européens constitue la formule phare de la future politique européenne du gouvernement tricolore ».

On pourrait aussi y voir une discrète allusion à des ambitions de leadership européen ? Qui vivra, verra !

Je poursuis l’examen du texte de cet accord gouvernemental : « Ces dernières années, nous avons assisté à un abandon du multilatéralisme dans de nombreux pays. La coopération internationale doit donc être relancée. Nous sommes conscients de la responsabilité globale que l’Allemagne, quatrième économie mondiale, porte à cet égard. Nous l’assumons et, dans le cadre de notre politique étrangère, de sécurité et de développement, nous allons approfondir les partenariats, en créer de nouveaux et défendre nos valeurs de liberté, de démocratie et les droits de l’homme. Pour ce faire, nous recherchons une étroite collaboration avec nos partenaires démocratiques. »

Pour Patrick Moreau, « le thème de l’Europe qui protège fait son chemin en Europe depuis 2017. Il fait désormais partie du programme gouvernemental de la nouvelle coalition, qu’il s’agisse de protéger les valeurs ou les acquis sociaux

En matière de souveraineté, le texte précise : « Nous voulons accroître la souveraineté stratégique de l’Europe. Cela signifie en premier lieu établir sa propre capacité d’action dans le contexte mondial et être moins dépendant et moins vulnérable dans des domaines stratégiques importants, tels que l’approvisionnement énergétique, la santé, les importations de matières premières et la technologie numérique, sans pour autant isoler l’Europe. Nous protégerons mieux les technologies et les infrastructures critiques, nous adapterons les normes et les marchés publics en conséquence et nous lancerons un consortium européen open source 5/6G. Nous protégerons mieux les entreprises européennes contre les sanctions extraterritoriales.»

« La définition donnée de la souveraineté stratégique européenne est ici très étendue ». « Cela permet, nous dit Patrick Moreau « d’un côté une coopération accrue dans plusieurs domaines industriels-clés comme le numérique ou la santé, de l’autre la question des forces armées et de leurs équipements n’apparait pas de manière explicite, alors que du côté français elle constitue un des premiers piliers de l’autonomie stratégique

En matière de défense, quelle conception défend ce gouvernement ? « Concernant la défense : Nous défendons une conception globale de la sécurité. Nous renforcerons tout particulièrement la prévention des crises et la gestion civile des crises, notamment en envoyant davantage de personnels civils.

Nous participerons de manière constructive aux travaux sur la « boussole stratégique » afin de définir de manière ambitieuse les objectifs et les moyens de l’UE en matière de sécurité et de défense dans le cadre de l’approche intégrée. Nous plaidons pour une coopération renforcée entre les armées nationales des membres de l’UE prêts à s’intégrer, notamment en matière de formation, de capacités, de missions et d’équipement, comme le prévoient déjà, par exemple, l’Allemagne et la France. Pour cela, nous voulons créer des structures de commandement communes et un quartier général civilo-militaire commun. Dans toutes ces étapes, l’interopérabilité et la complémentarité avec les structures de commandement et les capacités de l’OTAN doivent être assurées. Nous intégrons toujours les missions civiles et militaires de l’UE dans un concept politique global qui prend en compte les causes des conflits, prévoit une stratégie de sortie et est contrôlé par le Parlement. Lors de l’évaluation intermédiaire du règlement du fonds de défense, le PE doit obtenir des droits de participation et de contrôle.

« La coopération des forces armées avec des partenaires européens dans des structures, notamment dans le cadre franco-allemand, est entérinée par l’accord de coalition. Les annonces concrètes concernant le commandement commun apportent aussi un début de réponse aux propositions françaises. A noter que dans la coopération civilo-militaire, le Civil est clairement privilégié » nous dit Patrick Moreau qui précise, en ce qui concerne les relations franco-allemandes, qu’elles sont abordées de manière concise en se référant aux accords signés et aux institutions créées durant le mandat précédent, donnant l’impression que le caractére ‘privilégié’ du  couple franco-allemand n’existe que dans l’esprit des Français. La formulation concernant le triangle de Weimar représente une main tendue de l’Allemagne à la Pologne, auquel le texte accorde une importance au moins similaire à celle de son voisin de l’Ouest. Cette appel à Varsovie témoigne d’une volonté réelle de ne pas laisser la Pologne s’isoler.

Intégration, migration et réfugiés : « Nous souhaitons donner un nouveau départ à la politique d’immigration et d’intégration allemande, qui soit à la hauteur d’un pays d’immigration moderne. Pour ce faire, un changement de paradigme sera nécessaire. Nous nous attacherons à une approche des migrations à la fois active et structurante, prévoyante et réaliste. Nous réduirons la migration irrégulière et rendrons possible la migration régulière. Nous assumerons notre responsabilité humanitaire et les obligations découlant de la Loi fondamentale, de la Convention de Genève sur les réfugiés (CGR), de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) et du droit européen, afin de protéger les réfugiés et de lutter contre les causes qui les poussent à l’exil. »

Patrick Moreau considère « cette annonce d’un ‘changement de paradigme’ comme notable, dans la mesure où elle vient en réalité prolonger et approfondir – mais certainement pas contester – la dynamique d’ouverture et d’accueil engagée depuis 2015. La description de l’Allemagne comme ‘pays d’immigration moderne’ vise à inscrire dans la durée l’évolution de la décennie passée, en ancrant l’idée d’un pays dont l’ouverture aux migrations fait désormais partie intégrante de la culture politique et sociale – une idée déjà très largement acceptée au sein de l’électorat de la coalition, mais relativement nouvelle à l’échelle de l’histoire de l’Allemagne contemporainePour la première fois de l’histoire de l’Allemagne fédérale, le portefeuille des Affaires étrangères revient une femme, Annalena Baerbock. Le gouvernement de coalition semble vouloir utiliser ce moment historique pour promouvoir une politique étrangère féministe de promotion systématique du droit des femmes qui s’accompagne d’efforts en vue de la féminisation du personnel diplomatique.»

Jean-Michel Poulot : Poursuivons avec vous ce que dit ce programme de gouvernement. Que dit-il sur l’OTAN et sur le rôle de la Bundeswehr ?

Joël-François Dumont : A propos de l’OTAN, le texte précise que « L’OTAN reste le fondement indispensable de notre sécurité. Nous nous engageons à renforcer l’alliance transatlantique et à partager équitablement les charges. Nous nous impliquons activement dans le processus de développement d’un nouveau concept stratégique afin de relever les nouveaux défis de l’OTAN. Nous voulons remplir les objectifs de capacité de l’OTAN en étroite concertation avec nos partenaires et investir en conséquence. Nous nous engageons à renforcer la dimension politique de l’OTAN, notamment pour répondre aux tensions existantes au sein de l’Alliance. Tant que les armes nucléaires joueront un rôle dans le concept stratégique de l’OTAN, l’Allemagne a intérêt à participer aux discussions stratégiques et aux processus de planification. Dans le contexte de la menace persistante pour la sécurité de l’Allemagne et de l’Europe, nous prenons au sérieux les inquiétudes de nos partenaires d’Europe centrale et orientale en particulier, nous nous engageons à maintenir un potentiel de dissuasion crédible et nous voulons poursuivre les efforts de dialogue de l’Alliance. Nous soutenons les efforts de l’Alliance en matière de désarmement conventionnel et nucléaire et de contrôle des armements. Nous renforcerons le pilier européen au sein de l’OTAN et nous nous engagerons pour une coopération plus intense entre l’OTAN et l’UE. »

Autrement dit, L’Allemagne s’engage à nouveau à respecter les engagements de capacité de l’OTAN mais ne mentionne pas de chiffre exact concernant le niveau de dépense. En tout cas remarque Patrick Moreau, « Le débat interne au SPD concernant un potentiel retrait des armes stratégiques américaines du sol allemand avait pu inquiéter les partenaires de l’Allemagne au sein de l’OTAN, mais l’accord de coalition dissipe largement ces inquiétudes. La proposition d’un renforcement du pilier européen de l’OTAN et une coopération accrue avec l’UE apparaissent comme une réponse à la politique française en matière de défense européenne

Sur la Défense et la Bundeswehr, l’accord de gouvernement précise le rôle et les missions de celle-ci : « La Bundeswehr apporte une contribution essentielle à la protection et à la défense de notre pays ainsi que de nos partenaires et alliés. En tant qu’armée parlementaire, elle est soumise au contrôle du Parlement. Outre les missions à l’étranger dans le cadre de la gestion internationale des crises et des conflits, qui se fondent sur le droit international public, en particulier sur les décisions de l’ONU, la défense du pays et de l’alliance a gagné en importance. Ces deux missions doivent être remplies de la même manière par la Bundeswehr. La mission et les tâches de la Bundeswehr doivent s’orienter sur les défis stratégiques et les menaces sécuritaires de notre époque. Le profil de capacités de la Bundeswehr doit en découler. La Bundeswehr doit être équipée de la meilleure manière possible en termes de personnel, de matériel et de financement, conformément à sa mission et à ses tâches.»

Le texte de l’accord réaffirme, selon Patrick Moreau, « le régime légal strict des interventions militaires allemandes mais souligne un retour en force de la mission de défense du territoire de l’Alliance atlantique, et prend acte des regains de tension sur plusieurs des théâtres du continent

Sur la Bundeswehr, le texte annonce un inventaire critique : « Les structures de la Bundeswehr doivent être rendues plus efficaces dans le but d’augmenter la disponibilité opérationnelle. Pour ce faire, nous soumettons le personnel, le matériel et les finances à un inventaire critique. Le processus de modernisation et de numérisation de la Bundeswehr sera accompagné de manière appropriée par le Parlement.

Nos soldats apportent une contribution indispensable à la sécurité internationale. Nous améliorons leur équipement ainsi que celui de la Bundeswehr. Nous accélérons la modernisation des infrastructures. Nous orientons stratégiquement les priorités en matière d’acquisition de la Bundeswehr et modernisons le système d’acquisition et ses structures. Cela concerne également la responsabilité et l’utilisation du matériel. La numérisation, la capacité de commandement et l’interopérabilité revêtent une importance particulière dans le cadre des acquisitions.

Nous renforçons la coopération technique en matière d’armement en Europe, notamment par des projets de coopération de grande qualité, en tenant compte des technologies clés nationales et en permettant aux petites et moyennes entreprises de participer également à la concurrence. Les remplacements et les systèmes disponibles sur le marché doivent être priorisés lors de l’acquisition afin d’éviter les lacunes capacitaires.

Au début de la 20e législature, nous achèterons un système d’armes pour remplacer l’avion de combat Tornado. Nous suivrons de manière objective et consciencieuse le processus d’acquisition et de certification dans la perspective de la participation nucléaire de l’Allemagne.

Patrick Moreau voit ici une confirmation : « Le dossier du remplacement des avions d’attaque Tornado représente une priorité pour la Bundeswehr, l’engagement pris ici est donc, fait rare dans le texte, daté de manière assez précise comme une des premières actions concrètes du futur gouvernement. À nouveau, il est fait ici allusion de manière explicite à la participation allemande à la dissuasion nucléaire au sein de l’OTAN

Les drones armés : Pendant la campagne le sujet a souvent été évoqué : « Les drones armés peuvent contribuer à la protection des soldats en mission à l’étranger. Sous réserve de conditions contraignantes et transparentes et en tenant compte des aspects éthiques et de politique de sécurité, nous autoriserons donc l’armement des drones de la Bundeswehr au cours de cette législature. Lors de leur utilisation, les règles du droit international public s’appliquent, nous refusons les homicides extralégaux – y compris par des drones. »

Cette « question de l’acquisition de drones armés par la Bundeswehr » selon Patrick Moreau « a constitué pendant toute la législature précédente un contentieux important au sein du groupe parlementaire social-démocrate. Son inscription dans l’accord indique une victoire sous conditions de ses défenseurs au sein de la communauté de défense allemande

Sur le cyberespace, le texte dit : « Nous voulons faire face aux nouvelles menaces dans le cyberespace par une politique de cybersécurité ambitieuse. La Bundeswehr doit en outre être mise en mesure d’exister avec succès en tant qu’acteur dans le cyberespace et l’espace d’information en association avec d’autres autorités fédérales. Le contrôle parlementaire sur l’utilisation des cyber-capacités de la Bundeswehr doit être garanti.»

Côté français, on estimait que ce nouveau gouvernement serait sans doute très opposé au nucléaire, de quoi imaginer des désaccords. Ce « sujet qui fâche » a été gommé… pour l’instant. L’annonce, par contre, d’une nouvelle stratégie en matière de cyberdéfense était attendue et pas seulement à Paris. « L’annonce d’une nouvelle stratégie cyber pour l’armée allemande fait un écho franco-allemand aux orientations données par le chef d’état-major des armées, le general Thierry Burkhard comme le remarque Patrick Moreau, qui précise, « dans le domaine de la politique africaine, l’accent mis également sur la coopération européenne avant tout, ce qui laisse envisager un rapprochement avec la France

Jean-Michel Poulot : Nous venons d’évoquer le continuum Sécurité et Défense, pourriez-vous Joël-François, nous parler de la Bundeswehr, de cette “armée parlementaire” dont personne en France ne semble vouloir savoir ce que cela signifie…

Joël-François Dumont : sur la Bundeswehr, il y a 10 choses que j’aimerais rappeler :

La première est de dire qu’en temps de paix, la Bundeswehr – les forces armées de la République fédérale d’Allemagne – sont contrôlées par le ministère de la Défense (das Verteidigungsministerium).

Le ministre de la Défense est le seul civil qui peut donner des ordres aux militaires, ce qui assure le primat du politique sur le militaire. Le chancelier n’exerce son autorité sur les armées qu’en temps de guerre.

La deuxième chose que les Français ont feint d’ignorer pendant plus de 50 ans : la Bundeswehr est, depuis sa création par les Alliés, « une armée parlementaire »…Une sorte d’animal à quatre pattes, chacune étant investie de 25% de pouvoirs et prérogatives dans un pays ou les plates-bandes sont farouchement gardées. Je ne connais aucun responsable Allemand qui se permettrait d’intervenir dans un domaine qui n’est pas le sien. C’est là encore une grande différence culturelle avec la France.

Alors, qui sont ces 4 responsables à responsabilité quasi-égale ?

Le ou la « ministre », responsable politique et qui, comme chaque ministre, est quasi souverain et responsable pour gérer le budget alloué à son ministère, une fois que celui-ci a été voté.

Le « Generalinspekteur » qui est l’équivalent de notre CEMA nommé pour une période assez longue (7-8 ans) ;

Le « président de la Commission de la défense » C’est lui par exemple qui donne le feu vert pour envoyer des soldats en OPEX.

Enfin, le « Commissaire parlementaire aux forces armées » : une sorte d’ombudsman. L’actuel tenant du titre est Hans-Peter Bartels : En octobre 2019, j’ai organisé un entretien avec cet ancien député SPD pour trois confrères du Monde, des Échos et de l’AFP. Je peux vous dire qu’ils ont été stupéfaits d’apprendre de sa bouche, quinze jours avant qu’il ne publie un livre dans lequel tout un chapitre est consacré à la relation militaire avec la France qu’il n’avait « jamais été invité officiellement en France ». Son livre est passé parfaitement inaperçu à Paris.

Pour tout acte important (un accord cadre ou un traité par exemple), il faut l’unanimité des quatre.

Qui décide du budget, des achats d’armements, des interventions en OPEX, c’est la commission de la défense dans un Parlement qui est traditionnellement tout sauf une chambre d’enregistrement. Alors ignorer la commission de la défense pendant de si longues années a été plus qu’une erreur, côté français, quand on entendait favoriser des projets franco-allemands d’envergure.

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La Brigade franco-allemande en Afghanistan – Archives BFA (2006)

Madame Françoise Parly s’en est d’ailleurs rendu compte l’année dernière, à Toulouse, quand elle a cherché à comprendre pourquoi son homologue rechignait à signer un accord important. Notre ministre – j’imagine – quand on a enfin trouvé quelqu’un pour lui expliquer ce que pouvait bien signifier une « armée parlementaire », un concept quasi inédit pour des esprits gaulois, a été la première à avoir eu l’idée de recourir à des parlementaires qui ont une vraie connaissance de l’Allemagne pour prolonger l’action de son ministère. En cherchant bien, on compte ces parlementaires sur les doigts d’une main… La bonne nouvelle est que les premiers résultats sont plutôt encourageants.

C’est donc un immense progrès. Le second serait, sans aucun doute, de nommer au cabinet du ministre un « conseiller Allemagne » qui ne soit pas seulement un ou une germaniste distingué(e).

La troisième chose est de ne pas oublier que la création de la Bundeswehr remonte à 1955. Un an après l’échec de la ratification du traité instaurant la CED – la Communauté européenne de défense. Cette armée fédérale voulue par les États-Unis a immédiatement été intégrée au dispositif de l’OTAN par les accords de Paris en 1955.

Les premiers effectifs de cette Bundeswehr furent constitués à partir d’officiers et de sous-officiers ayant servi dans la Wehrmacht. Tous les officiers d’un rang au moins égal au grade de colonel devaient obtenir l’assentiment du Personalgutachterausschuss, une commission de 38 personnalités de la vie publique choisies par le président sur proposition du gouvernement et après confirmation par le Bundestag (la chambre des députés). La fonction du Personalgutachterausschuss peut être considérée comme un succès puisqu’aucun officier supérieur ne fut poursuivi pour des crimes liés au nazisme.

La quatrièmechose, également, à ne pas oublier est de rappeler que le projet de remilitarisation de l’Allemagne de l’Ouest face à la menace soviétique dans les années 1950 a provoqué une polémique majeure, essentiellement entre le SPD et la CDU : était-il moral qu’après la dictature hitlérienne, l’Allemagne puisse disposer de nouveau d’une armée ?

La cinquième découle de la précédente : la Bundeswehr a un sérieux déficit d’image. De fait, elle est perçue à tort par une très large partie de l’opinion comme « un mal nécessaire ». On est donc très loin de l’image de nos armées telle qu’elle est perçue en France par une immense majorité de nos compatriotes qui tiennent celles-ci en grande estime pour leur professionnalisme et qui lui vouent une reconnaissance méritée pour leur engagement 24 heures sur 24 au service de notre sécurité qu’elles assurent au quotidien bien au-delà de nos frontières.

La sixième chose concerne la relation difficile entre la Bundeswehr et le SPD :

Lors du débat en 1954 sur la création d’une nouvelle armée allemande, il ne faut pas oublier que le SPD a été un opposant farouche à l’idée même d’une armée fédérale. L’accouchement a donc été plus que difficile. « La chose militaire » a trop longtemps suggéré au mieux une certaine suspicion au pire un mépris certain, souvent affiché : c’est un fait.

L’époque où l’on disait que les officiers votaient pour la CDU-CSU, les sous-officiers et la troupe pour le SPD est certes révolue mais entre le SPD et la Bundeswehr le fossé reste large. Quant aux Verts, n’en parlons pas. Entre les uns et les autres, une chatte ne retrouverait pas ses petits. Il ne faut pas oublier que c’est à un Vert, ancien ministre des Affaires Étrangères, Joschka Fischer, que l’on a eu des avancées considérables notamment sur l’engagement de soldats allemands en Opérations extérieures.

Jean-Michel Poulot : Alors qu’en est-il au moment où, pour la première fois depuis 16 ans, le SPD reprend le portefeuille de la Défense ?

Joël-François Dumont : Je dirais que les relations entre le SPD et la Bundeswehr ont bien changé au fil des années. On le doit à trois des 17 ministres qui se sont succédé à ce poste depuis 1955. Trois hommes qui ont renversé la vapeur.

Helmut Schmidt a été le premier social-démocrate à prendre le portefeuille de la défense de 1969 à 1972. La réussite à ce poste de l’ancien lieutenant de la Luftwaffe le conduira jusqu’à la chancellerie. Son successeur de 1972 à 1978 Georg Leber sera surnommé « le père des soldats ». Le dernier ministre fédéral de la Défense SPD de 2002 à 2005 à avoir réussi est Peter Struck. A son départ, de nombreux militaires de tous grades fondront en larmes. Du jamais vu…

A chaque ministre ou presque a correspondu une nouvelle phase de développement ou de modernisation de la Bundeswehr. Les trois hommes que je viens de citer resteront l’exemple qui doit inspirer Olaf Scholz pour s’affirmer pendant ces quatre années dans un domaine aussi régalien que le FDP voulait absolument récupérer et que le SPD a voulu reprendre pour réussir là où la CDU avait, ces dernières années, échoué. Je dois dire que la personne qui a été désignée comme ministre n’est pas dans la lignée des trois ministres dont j’ai parlé.

La septième chose est que, depuis 2021, pour la première fois de son histoire, le budget de la Bundeswehr dépasse celui de nos Armées de 4 milliards d’euros. Avec près de 49 milliards d’euros. Quand on sait que l’entretien et la modernisation de nos forces nucléaires stratégiques accapare un bon tiers de notre budget militaire, on se demande ce que les Allemands vont bien pouvoir faire de ce budget puisqu’ils n’ont pas de forces nucléaires à entretenir et à moderniser, étant entièrement dépendants du parapluie militaire américain. Avec ce chiffre qui n’a pas manqué d’aiguiser des appétits, vous comprenez mieux également pourquoi l’industrie de défense allemande entend désormais récupérer tout ce qu’elle peut de cette manne…

La huitième chose à noter est qu’il y a deux domaines dans lesquels Angela Merkel a refusé de s’investir pendant ses 16 années de mandature, « même pas le minimum syndical », ce sont les domaines de la sécurité et de la défense. Dans un pays, l’Allemagne, où l’on parle toujours de « politique de sécurité » alors qu’en France où l’on parle plus volontiers de « politique de défense », mieux vaut s’en souvenir.

L’autre vérité est de dire que cela n’a pas choqué grand monde ici. Il faudra attendre mai 2021 pour que les experts de la CDU le regrettent amèrement et que la fondation des Verts sorte un document implorant les Américains de conserver leurs armes nucléaires sur le sol allemand !

La neuvième chose est de tenter d’évaluer les chances de développer une coopération franco-allemande dans le domaine militaire ; seront-elles meilleures ou moins grandes sous l’ère Scholz que sous l’ère Merkel ? A mon avis oui, mais à deux conditions. Que l’on cesse à la fois de parler de « couple franco-allemand », auquel seul les Français croient encore et que l’on cesse de vanter les mérites de « l’Europe de la Défense », perçue comme un concept franco-français qui insupporte la plupart de nos voisins qui ne demandent qu’à entendre parler de « la Défense de l’Europe », même si très peu d’entre eux sont sérieux sur le sujet.

Enfin, la dixième chose, last but not least : un ours peut traîner des boulets au pied. C’est le cas de la République fédérale qui est ligotée par les traités secrets qu’elle a dû signer avec Washington. Ceci explique pourquoi l’Allemagne depuis longtemps n’est pas entièrement maître de sa souveraineté. Sous Schröder, elle a essayé de s’en affranchir : parions que Scholz profitera de Biden pour tenter de négocier lui aussi un nouveau partage des tâches.

Jean-Michel Poulot : En conclusion, quels ont été les premières décisions de ce nouveau gouvernement ?

Joël-François Dumont : La première et cela n’a pas traîné, c’est la décision d’abandonner très rapidement le nucléaire. SPD et Verts ne sont toujours pas d’accord sur l’exploitation du gazoduc russe Nord Stream II. Après quelques déclarations remarquées contre Moscou, la ministre a mis de la limonade dans sa bière et, très récemment, le gouvernement allemand a interdit le survol de 2 C-17 britanniques apportant des moyens militaires pour sécuriser la frontière ukrainienne. On n’a pas entendu Madame Annalena Baerbock protester. Un dossier sur lequel l’inefficacité – pour ne pas parler comme nos partenaires d’Europe centrale et orientale qui sont de fins observateurs – est plus perçu comme une forme de la lâcheté, voire de trahison, de Paris et de Berlin depuis deux ans sur ce dossier, donnant l’impression à tous que l’interlocuteur désormais était à Washington. Le drame est que là-bas après un fou-furieux, on est tombé sur un autre extrême… Alors comme on dit en anglais « du mauvais côté de la Manche » mais cette fois vu depuis la France, Wait & see !

Jean-Michel Poulot : Et bien ce sera le mot de la fin. Merci Joël-François Dumont de nous avoir fait partager le regard que vous portez sur la politique allemande.

[1] La relation franco-allemande à l’épreuve du temps (1) : (23-02-2010)

[2] « Angela Merkel n’a rien changé fondamentalement à l’Allemagne » : Entretien : Éminente germaniste, l’historienne française Hélène Miard-Delacroix dresse un portrait sans fard de l’ancienne chancelière. Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain in Le Point (17-12-2021)

[3] La Bundeswehr, une armée parlementaire : (14-10-2019)

[4] Podcast de l’émission avec Patrick Moreau (02-03-2021)