Faut-il sauver le soldat Trump ? ou une occasion pour les Européens d’affirmer leur autonomie stratégique — Le détroit d’Ormuz (2)

par le VA Christian Girard (2s) — Toulon, le 14 mai 2026

Nous avons commencé à subir les effets du blocage du détroit d’Ormuz en termes de croissance, d’inflation, de chômage, sans en percevoir les conséquences ultimes qui peuvent devenir catastrophiques pour l’économie mondiale. Cependant, la situation soulève des questions de stratégie militaire en amont de ses conséquences globales. Il ne semble pas que l’administration Trump en ait fait une bonne analyse.
La première est celle de la capacité d’une puissance maritime à imposer sa volonté à terre par la seule action de ses moyens aériens et maritimes. La conclusion en est bien connue au vu de nombreux précédents historiques et contemporains.

Les leçons de l’Histoire : l’illusion de la seule puissance aéronavale

Une victoire finale ne peut être emportée que sous la condition nécessaire, mais certainement pas suffisante, d’une intervention terrestre, avec tous les risques, pertes et conséquences ultimes, difficiles à envisager a priori, que celle-ci entraîne.

De Waterloo à Kaboul : pourquoi la mer ne commande pas la terre

Les exemples ne manquent pas. Les derniers en date étant les interventions occidentales en Irak en 2003, en Libye en 2011, celle piteusement achevée en 2021 en Afghanistan, dont les conséquences sont aujourd’hui évidentes : Daech, déstabilisation du Sahel, retour des taliban. C’est bien à Waterloo que l’Angleterre a battu définitivement Napoléon et non à Trafalgar. En 1898, à la suite de l’incident de Fachoda, la faiblesse de l’armée anglaise a certainement contribué à éviter un affrontement direct avec la France.

L’échec et mat américain et le nouveau statut d’Ormuz

La seconde question de stratégie militaire est celle, pour cette même puissance, des mers ou des espaces maritimes enclavés, que l’on retrouve en de nombreux endroits du monde, par exemple outre le golfe persique, la mer Noire, la mer Baltique, l’Adriatique et même la Méditerranée dans son ensemble. Ces espaces sont sous la menace des puissances riveraines. Leur contrôle par la puissance maritime, dont les bases leur sont initialement extérieures à l’espace géographique concerné, est particulièrement difficile, si elle n’y assoit pas fermement sa supériorité militaire à leur intérieur même de l’espace. Ce fut l’objectif stratégique constant de l’Angleterre en Méditerranée, dès le XVIIe siècle, avec son installation à Gibraltar en 1704, Minorque, Malte, la Corse, Chypre, la Grèce et l’Égypte.

Citons l’amiral Castex dans ses Mélanges stratégiques à propos de mers fermées :

« La terre y tient une place plus grande qu’ailleurs …. la maîtrise des rivages acquiert une importance toute particulière. Elle devient une conséquence sinon suffisante, du moins nécessaire de la domination de ce bassin fermé. Il faut conquérir le littoral en même temps que l’eau

L’impasse de Trump : quand l’Oncle Sam refuse la géographie

Donald Trump négligeant ou ignorant les considérations précédentes, a cédé à l’hubris de la puissance militaire, comme tant d’autres dirigeants avant lui, ainsi de Vladimir Poutin en Ukraine. L’opinion américaine qui l’a élu, ses propres promesses, tout autant que l’actuelle stratégie militaire générale des Etats-Unis, rendent quasiment impossible toute tentative de forcer l’issue du conflit par une intervention terrestre contre l’Iran. Les souvenirs du Vietnam, de l’Irak et de l’Afghanistan sont encore très présents. Les caractéristiques géographiques, par ses dimensions, sa population et son régime politique excluent de pouvoir la mener raisonnablement, en dehors d’actions ponctuelles d’ampleur limitée.
Malgré la présence de bases militaires dans le golfe, dont celle du commandement opérationnel (CENTCOM) est basé au Qatar, toute la rive septentrionale échappe sur plusieurs centaines de kilomètres au contrôle militaire américain. Ce dernier ne semble d’ailleurs pas être recherché malgré la totale supériorité informationnelle, aérienne et satellitaire de l’hyperpuissance. Les groupes aéronavals restent à l’extérieur du golfe à bonne distance des missiles et drones iraniens et d’éventuelles mines.
Faute donc d’avoir la volonté ou les moyens adaptés, mais avec l’espoir illusoire d’obtenir néanmoins un accord diplomatique, le président américain en est donc réduit à ses rodomontades habituelles : déclarations d’une victoire qui serait déjà acquise, annonce d’accords diplomatiques virtuels ou menaces sans effet. Le tout constitue un aveu d’échec.

Il a été observé précédemment que le réouverture du détroit d’Ormuz ne constituait pas pour les États-Unis une toute première priorité. L’abandon de l’opération Freedom Project au bout de 48 heures l’a confirmé. Ce nouvel exemple du « TACO »[01] s’explique par la conclusion partielle précédente à savoir l’impasse stratégique dans laquelle Donald Trump s’est mis lui-même faute d’une analyse correcte de la situation. Car, il a commis l’erreur plus grave encore, de ne faire porter son analyse que sur des paramètres militaires, aussi incomplets qu’ils l’aient été comme cela a été analysé précédemment, ne tenant pas compte de la géographie et de l’économie, donc sans intégrer dans son appréciation de situation tous les éléments d’une stratégie globale.

Répliquant sur le plan d’une stratégie mondiale, l’Iran, puissance régionale, a déplacé l’affrontement, par l’attaque des infrastructures pétrolières et gazières de ses voisins riverains du sud du golfe et en prenant le reste du monde à la gorge de son économie, qui demeure fondamentalement dépendante des énergies fossiles.

L’échec et mat américain et le nouveau statut d’Ormuz

Le politologue néoconservateur Robert Kagan [02] a tiré récemment les principales conclusions de l’échec et mat subi par les Américains qu’il estime déjà certain. Il considère que le blocus des ports iraniens ne sera pas plus efficace que les bombardements. La position américaine sortira fortement affaiblie du conflit, régionalement et par effet domino au niveau mondial. Le commentateur et ancien conseiller gouvernemental américain prévoit un renforcement géopolitique de l’Iran et de son régime honni, malgré les destructions que le pays a subies. Les riverains du golfe seront tentés de s’éloigner des États-Unis et de se rapprocher de la puissance qui tient le détroit et leurs installations industrielles sous la menace de leurs armes.

L’enjeu international majeur de la guerre, actuel et futur, est en effet le statut du détroit. Il prévaudra sur tous les autres qui ont servi à justifier la guerre, principalement le nucléaire en Iran. À l’arrêt des hostilités, Kagan pense peu probable que le détroit retrouve un régime de libre circulation car, quoi qu’il advienne, l’Iran demeurera sous le menace israélienne. Le contrôle de la circulation maritime dans le détroit constitue pour lui une ultime garantie de sécurité face à Israël qui, à la différence de Donald Trump veut aller au bout de la guerre.

La moins mauvaise des solutions pour les États-Unis serait dans ces conditions de se retirer. Mais si la libre circulation n’est pas rétablie dans le détroit, en droit et en fait, tous les pays qui ont besoin d’y faire transiter des ressources se trouveraient, de façon permanente sous la dépendance de l’Iran, contraints de transiger sur les conditions du passage avec lui. Ce dernier verrait sa position actuelle de « key player » reconnue et pérennisée dans le grand jeu mondial. Cela créerait, de plus, un précédent fâcheux pour le droit international maritime, réplicable ailleurs dans le monde.

Cette situation est-elle acceptable par le communauté internationale et particulièrement par les Européens ? Si pour l’éviter, la réouverture est une nécessité impérative, peut-elle être laissée aux seules foucades stratégiques américaines qui l’a provoquée ? Dans quel délais ? Existe-t-il une solution autre que l’ouverture par la force du détroit et l’internationalisation de sa sécurité ? Les États-Unis comprendront-ils que l’urgence stratégique de la libre réouverture du détroit prime sur celle de la récupération de l’uranium enrichi et de l’élimination de toute capacité nucléaire ou balistique iranienne au moyen d’un hypothétique accord diplomatique ? Les Européens peuvent-ils se contenter de refuser d’intervenir dans la résolution d’une crise qu’ils n’ont pas provoquée ? Faut-il sauver le soldat Trump confronté à une situation sans issue favorable pour lui ?

La réaction initiale des Européens, négative, aux sollicitations de Donald Trump pour assurer la libre circulation dans le détroit, est bien compréhensible. Cependant, la nature de l’enjeu milite pour qu’ils interviennent dans le jeu pour la rétablir et la maintenir, au nom du droit international tout autant qu’en fonction de leurs propres intérêts économiques. Les Iraniens ont parfaitement et rapidement compris l’enjeu en menaçant la France et le Royaume-Uni de représailles en cas d’intervention.
Avant une analyse technique du sujet, c’est une prise de décision politique de leur part qui serait nécessaire. Il a été précédemment souhaité que les anciennes puissances européennes sortent de leur léthargie géopolitique et entreprennent une action autonome par rapport aux États-Unis, de la même façon que certains États de l’UE l’ont fait avec l‘opération Aspides en mer Rouge face aux Houthis. Il ne pourrait s’agir, en aucun cas, de s’aligner sur les buts de guerre israélo-américains mais de défendre les intérêts économiques internationaux ou européens mis en jeu par la fermeture du détroit, au nom du droit international issu de la Convention de Montego Bay.

Le grand jeu mondial : l’Iran en « Key Player » incontournable

La proposition franco-britannique de sécurisation du détroit d’Ormuz à l’issue du sommet international du 17 avril, qui s’appliquerait dès lors qu’un cessez-le-feu durable existerait, paraît doublement insuffisante. Si la libre circulation est rétablie et un cessez-le-feu en vigueur, la mission deviendrait sans objet, sauf à titre d’observateur ou de garant. Mais dans l’hypothèse où l’Iran maintiendrait ses exigences quant à la navigation dans le détroit, il deviendrait nécessaire de faire respecter le droit. C’est cette dernière qui paraît la plus probable. Elle ne semble pas avoir été retenue lors de la récente conférence internationale qui s’est contentée d’appeler à un règlement diplomatique de la question. La force d’intervention internationale, telle que sa mission est présentée, n’aurait donc aucun effet pour limiter les conséquences négatives déjà amorcées de l’assujettissement de l’économie mondiale au blocus iranien. Il faut donc aller plus loin et afficher la détermination internationale à faire respecter le droit indépendamment de l’issue du conflit américano-israélo-iranien. Cela pourrait effectivement paraître comme une opération de sauvetage du président américain. Mais cela ne serait en aucun cas la raison de l’intervention. Le refus de la conduire, au prétexte qu’elle pourrait apparaître comme telle, irait à l’encontre de l’intérêt des États susceptibles d’y participer. Le ressentiment ne peut, en aucun cas, être un facteur décisionnel en matière de stratégie. Les États n’ont pas de sentiments mais seulement des intérêts comme le rappelait De Gaulle. La symétrie avec l’opération de protection du trafic maritime dans le détroit de Bab-el-Mandeb devrait emporter toute objection, dès lors que la dimension opérationnelle aurait été correctement évaluée et les moyens nécessaires adaptés et dimensionnés.

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Infographie © European-Security

La problématique du contrôle militaire de l’espace maritime de détroit nécessaire pour libérer la circulation maritime dans le détroit a également déjà été esquissée précédemment face à la menace iranienne. Sa composante virtuellement la plus dangereuse serait celle des mines, bien qu’elle ne soit pas avérée à ce jour. La première action serait de déployer le plus rapidement possible des moyens anti-mines, d’abord de surveillance et ensuite d’intervention. Il paraît peu probable que les petits sous-marins n’aient pas été détruits par les Américains. Mais leur menace ne doit pas être paralysante en absence de certitude. Il faut, s’ils existent encore, les débusquer et naturellement les détruire, ce qui dans un espace fermé et dans une eau peu profonde n’est pas techniquement difficile. Le reste de la menace iranienne, aujourd’hui résiduelle, se situe au-dessus de la surface de la mer. Il ne peut être mis en oeuvre qu’à partir d’un système d’information permettant de surveiller la zone et d’élaborer la situation tactique. Il doit être aveuglé en toute première priorité. La menace des missiles, des drones et des vedettes rapides en serait considérablement réduite, ne pouvant s’appuyer sur un système d’information tactique permettant la désignation des objectifs. Il faudrait naturellement ne pas craindre « in fine » de l’affronter et il serait donc nécessaire de disposer des moyens adaptés. Outre les moyens de déminage déjà cités, des moyens anti-drones, des hélicoptères ou des avions de chasse pour détruire les vedettes rapides et des navires de défense anti-aérienne devront être prévus.

L’heure du choix : l’Europe face aux empires prédateurs

Mais, c’est d’abord une bascule psychologique qui doit s’opérer, en priorité chez les Européens : celle de l’abandon de la pusillanimité qui interdit de légitimer l’affrontement militaire en d’autres circonstances que l’immédiate légitime défense et tout autant de s’affirmer en toute liberté d’action face à l’oncle Sam. Le réveil du « fighting spirit » est devenu une nécessité pour que la concrétisation de l’éveil géopolitique de l’Union européenne, entraîné par l’agression russe en Ukraine, franchisse les limites du continent. La transformation du monde la rend indispensable. C’est une occasion exceptionnelle et urgente de le faire.

Quitter Vénus pour Mars : le crash-test du Fighting Spirit européen

En fonction de la célèbre thèse de Kagan, les Européens doivent quitter le monde de Venus et de Kant pour revenir dans celui de Mars et de Hobbes, s’ils veulent continuer à exister en tant qu’acteurs autonomes dans le XXIe siècle, qui voit les États-Unis basculer du côté des empires prédateurs, se partageant le monde et remettant en cause les valeurs universelles de la démocratie et du droit international. L’enjeu est réellement vital pour eux. Cela permettrait sans doute à Donald Trump de ne pas perdre la face mais cela lui montrerait qu’il n’est pas le seul à avoir « des cartes en main » , ce dont il saurait certainement tenir compte, mais n’aurait en aucune manière pour but de le « sauver », ni d’approuver ses propres et dangereux projets./. CG

[01] TACO : Trump always chicken out ; Trump se déballonne toujours.

[02] Site The Atlantic : « Check mate in Iran » -10 mai 2025

[03] Voir également le 2e volet de cette note stratégique : « Faut-il sauver le soldat Trump ? ou une occasion pour les Européens d’affirmer leur autonomie stratégique — Le détroit d’Ormuz » (2)

Ormuz 2026 : Le miroir du déclin américain et le crash-test de la souveraineté européenne.

Décryptage des 2 notes de l’amiral Girard

À travers ces deux notes stratégiques, l’amiral Christian Girard ne se contente pas d’analyser une crise locale ; il décrit la reconfiguration des rapports de force mondiaux à l’œuvre en 2026.

L’impasse du tout-technologique et de l’Hubris

Le premier enseignement de l’amiral est un rappel historique cruel : la maîtrise des mers et des airs ne suffit pas à imposer sa volonté à terre. En s’enfermant dans une analyse purement militaire et en négligeant la géographie et l’économie, l’administration Trump s’est condamnée à l’impuissance. L’Iran, en puissance régionale agile, a su déplacer le conflit sur le terrain des infrastructures énergétiques, prenant en otage un Occident toujours viscéralement dépendant des énergies fossiles. Le constat est amer : le blocus américain a échoué , et Washington cherche désormais à sous-traiter une sécurité maritime dont son économie, paradoxalement, ne dépend pas directement.

Les perspectives régionales : L’Iran incontournable, les USA affaiblis

Si le conflit s’arrête aujourd’hui, les perspectives pour le Moyen-Orient dessinent un paysage géopolitique profondément altéré :

  • Un Iran renforcé : Quoi qu’il advienne des destructions matérielles, le régime de Téhéran sort politiquement grandit. En sanctuarisant le détroit d’Ormuz comme sa garantie ultime face aux velléités israéliennes , l’Iran pérennise son statut de « key player » mondial.
  • Le basculement des pays du Golfe : Constatant l’échec américain à les protéger, les monarchies arabes de la rive sud seront inévitablement tentées de s’éloigner de Washington pour composer directement avec la puissance iranienne qui les menace.
  • Un précédent dangereux pour le droit international : Si le principe de libre circulation issu de la convention de Montego Bay est durablement bafoué à Ormuz, c’est l’ensemble du droit maritime mondial qui risque de s’effondrer par effet domino.

Le choix de l’Europe : Exister ou disparaître

Pour l’Europe, cette crise est un avertissement dramatique. Rester passive au motif qu’elle n’a pas provoqué la crise serait une faute politique majeure. L’amiral Girard rappelle une vérité gaullienne : les États n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts. L’Europe a un besoin vital de la réouverture de ce verrou économique.

Les perspectives opérationnelles existent : déploiement de moyens de déminage (notamment la robotique sous-marine) , aveuglement des systèmes d’information tactiques iraniens et protection anti-drones. Mais la véritable clé est psychologique. Pour continuer à exister au XXIe siècle face aux empires prédateurs, l’Union européenne doit prolonger l’éveil géopolitique né de l’agression russe en Ukraine. Elle doit oser la confrontation militaire autonome, non pas pour « sauver le soldat Trump » , mais pour faire respecter le droit international et défendre, enfin, ses propres intérêts