Le détroit d’Ormuz est-il vraiment fermé, ou sommes-nous les spectateurs d’une gigantesque guerre psychologique ? Dans cette analyse percutante, l’amiral Christian Girard passe au crible de la rigueur militaire les réalités du blocus. Entre un minage iranien qui relève encore largement du fantasme virtuel et l’incapacité surprenante de l’hyperpuissance américaine à contrôler le littoral malgré sa suprématie technologique, l’amiral lève le voile sur les véritables intentions des belligérants.
Pourquoi Washington refuse-t-il de faire de la liberté de navigation une priorité absolue? Comment l’Iran utilise-t-il l’arme du droit et de l’économie pour prendre le monde à la gorge? Découvrez un décryptage technique et diplomatique sans langue de buis, qui appelle les puissances européennes – France et Royaume-Uni en tête – à cesser leur frilosité pour imposer une troisième voie diplomatique et militaire autonome.[01]
Sommaire
par le Vice-Amiral Christian Girard (2s) — Toulon, le 29 avril 2026.
Le détroit est bloqué, nous dit-on sans guère de précision, par l’Iran d’abord qui l’a décrété, par les Américains ensuite qui ont décidé un contre blocus en réaction, pour contraindre les Iraniens à la négociation. Il est avéré cependant, que des navires l’ont franchi ou le franchissent, soit avec l’accord des Iraniens suivant une route imposée à proximité de leurs côtes et après paiement d’un droit de passage, soit sans encombre apparent, par au moins deux destroyers américains qui ont certainement transité par le sud de la voie navigable pour pénétrer à l’intérieur du golfe arabo-persique. Le blocus américain ne semble être exercé qu’à l’égard des navires iraniens ou à destination des ports iraniens, mais vingt-six navires iraniens ont réussi à le contourner depuis la mi-avril selon la société Llyod List spécialisée dans le renseignement maritime.
Une décision politico-stratégique à l’effet déclaratoire
Le détroit n’est pas physiquement fermé. Il l’est l’objet d’une décision politico-stratégique, dont l’effet est d’abord déclaratoire.

Considérons l’aspect technique d’un éventuel blocus « physique ». La largeur du détroit varie entre environ 50 et 100 km. Seul, le minage pourrait constituer un véritable obstacle à la navigation. Encore faudrait-il qu’il soit effectif, c’est-à-dire qu’il soit réalisé dans tous les couloirs de navigation praticables par les grands navires qui assurent le transport maritime au travers du détroit, et qu’il ait été constaté, ne laissant aucune possibilité de le franchir sans courir des risques excessifs. Ce n’est pas le cas actuellement.

Une opération de blocage complet du détroit par des mines, si elle avait été réalisée, n’aurait pu échapper à la surveillance des riverains du golfe et des forces américaines en raison de l’ampleur de l’activité de surface qu’elle aurait nécessité. Le fait n’a pas été rapporté. Seules quelques opérations aléatoires de minage ont pu être réalisées discrètement par des navires iraniens, sans doute de nuit. Cela constitue une possibilité qui n’a pas été confirmée à ce jour. Il faut observer que le minage, s’il était pratiqué par l’Iran, risquerait de gêner son propre trafic, particulièrement après la cessation des hostilités.
Un blocus virtuel aux effets psychologiques bien réels
La réalité du minage donc reste aujourd’hui largement virtuelle. Elle doit être confirmée, ou récusée, rapidement, afin de permettre une saine appréciation d’une situation politico-stratégique grave dont l’issue constitue un enjeu essentiel pour l’économie mondiale. Elle nécessite pour cela le déploiement rapide de moyens spécialisés dont, étonnamment, il ne semble pas être question malgré l’urgence, faute de moyens disponibles, sans doute également faute de volonté du côté occidental, peut-être l’hypothèse de minage est-elle exclue mais ce serait prendre un sérieux risque de le faire. Rappelons que dans les années 70 et 80, la France avait prépositionné une division de dragueurs/chasseurs de mines à Djibouti qui était intervenue en différentes circonstances dans la région du golfe, en particulier lors de la guerre Iran Irak face aux mines dérivantes semées par l’Irak.

Le blocus est donc ici d’abord une décision « juridique » ou « administrative » du temps de guerre dont le premier objectif est de provoquer des effets d’ordre psychologique entraînant des conséquences économiques concrètes, comme la hausse des assurances maritimes et donc du fret, celle des prix du pétrole, du gaz ou des nombreux autres produits nécessaires au bon fonctionnement de l’économie mondiale.
C’est un élément majeur de la stratégie iranienne affichée par les gardiens de la révolution islamique. Elle se trouve naturellement en totale contradiction avec le droit maritime international issu de la convention de Montego Bay concernant la libre circulation dans les détroits internationaux, mais également avec le droit naval du blocus, lequel ne peut s’exercer qu’entre belligérants et non à l’égard des neutres.
Il ne fait pas de doute que la contre mesure américaine constitue un moyen de pression en vue d’obtenir un accord mettant fin à l’état actuel de belligérance. Son utilisation confirme, de facto, et sur le plan juridique, l’état de guerre provoqué par les Etats-Unis contre l’Iran au moment où ces derniers cherchent apparemment à s’en dégager. Il n’est pas étonnant que l’Iran conditionne l’ouverture de négociations à la cessation du blocus américain. L’art du deal n’apparaît-il pas là en contradiction avec le simple bon sens diplomatique ?
Mais bien sûr, l’effectivité du blocus, au-delà de sa dimension psychologique, est conditionnée par l’existence de moyens militaires de coercition. Elle seule crédibilise la décision politico-stratégique. Se pose alors la question du contrôle de la région par les moyens militaires des deux parties.

Il est pour le moins surprenant que les Américains, compte tenu de leur supériorité militaire aérienne et informationnelle, ne soient pas en mesure de surveiller en permanence et de contrôler étroitement la moindre activité maritime dans le détroit jusque à la côte iranienne. Cela leur permettrait de contrer immédiatement toute attaque iranienne contre le trafic, s’ils possédaient les moyens de riposte adaptés.
Les paradoxes de l’hyperpuissance américaine
La libre circulation dans le détroit ne constitue pas pour eux à l’évidence une priorité stratégique. La preuve en étant apportée par leur volonté de sous-traiter la question. Leur économie ne dépend pas directement des importations d’hydrocarbures transitant dans le détroit. Un tel comportement fournit, en même temps, le moyen d’attirer les Européens dans une guerre pour laquelle ils n’ont pas été consultés et dans laquelle ils ne veulent pas être entraînés à leur corps défendant.
Cependant, le déploiement des hélicoptères Apache de l’armée de terre américaine, à l’origine destinés à la lutte antichars, s’explique sans doute par la volonté de mettre en place les moyens de contrer la menace des vedettes rapides des pasdaran ou celle des drones. Il serait cependant bien préférable de détruire les points de lancement ou les abris côtiers, ou de priver les Iraniens des informations qui leurs sont nécessaires pour poursuivre et attaquer leurs cibles potentielles. Malgré la puissance des groupes aéronavals américains déployés, il apparaît, bel et bien, que les Etats-Unis n’ont pas la volonté ou ne sont pas en mesure d’assurer le contrôle permanent du littoral du détroit. Ils ne disposent pas de moyens nécessaires dans le domaine du déminage et ceux susceptibles de faire face aux drones et aux vedettes rapides doivent faire leurs preuves. Leur stratégie est actuellement et prioritairement celle de l’étouffement de l’économie iranienne. Cela n’exclut naturellement pas un retour aux bombardements des infrastructures industrielles civiles en cas d’échec mais permet d’économiser les moyens militaires et de limiter les effets négatifs de la guerre sur l’opinion publique.

La guerre de l’information : priver Téhéran de ses yeux
Du côté iranien, indépendamment des derniers moyens cités, compte tenu de l’anéantissement de la marine, il faut s’interroger sur l’origine des informations de détection, d’identification et de pistage des éléments du trafic maritime.


Pour faire cesser le chantage iranien, il est évidemment impératif de les priver de toutes les sources d’information sur la situation tactique non seulement dans le détroit mais également dans tout le golfe. La diffusion mondiale sur des sites internet de la situation maritime devrait être activement proscrite, même si les renseignements russe et chinois fournissent certainement, et continueront de le faire, des informations d’origine satellitaire à l’Iran. Il est douteux que cela puisse se faire en temps réel. Il est également douteux par ailleurs que des radars subsistent sur la côte iranienne.
Le réveil nécessaire de la diplomatie navale européenne
Dans ce contexte, l’attitude des pays européens, et spécialement celle des deux puissances navales européennes, France et Royaume-Uni, traditionnellement attachées au principe de la liberté de navigation maritime, est particulièrement frileuse. Elle se limite, comme en Ukraine à propos de la force de réassurance, au rappel des principes généraux du droit international et à l’étude d’une participation opérationnelle active à la protection du trafic après la cessation des hostilités.
S’il est tout à fait compréhensible et justifié de ne pas entrer dans le conflit avec l’Iran en se rangeant du côté américain, il semblerait nécessaire cependant de jouer un rôle actif dans la réouverture du détroit sans attendre le résultat d’éventuelles négociations entre les belligérants, à la fois compte tenu de l’importance de l’enjeu pour l’économie mondiale mais également pour ne pas apparaître de facto comme incapable de jouer un rôle stratégique indépendamment de celui des Etats-Unis.
A cette fin, une négociation directe avec l’Iran est nécessaire. Sans doute, des contacts sont-ils pris, mais ils ne font aujourd’hui l’objet d’aucune déclaration officielle, malgré la toute récente observation du président de la République faite au cours d’une conversation informelle. N’est-il pas temps de redresser la tête pour les puissances européennes dans le contexte du Moyen Orient dans lequel ils ont joué naguère leur rôle ?
Encore faudrait-il qu’un agenda concret sur l’objectif de ces négociations directes soit établi et fasse l’objet d’un accord. Un allégement des sanctions pourrait constituer un élément de poids pour obtenir le respect de la libre navigation dans le détroit conformément au droit international, ce qui doit être leur objectif final. Cet objectif pourrait converger avec la stratégie iranienne qui tente de déconnecter la question du détroit des enjeux généraux de la guerre que leur impose le tandem américano-israélien, essentiellement la question du nucléaire.
En difficulté dans une situation qu’il a lui-même créée, pressé d’en sortir, Donald Trump qui s’agace de ne pouvoir obtenir aucun ralliement à ses vues de la part des Européens, en particulier sous la forme d’une intervention supplétive de moyens militaires, pourrait trouver avantage à l’intervention extérieure d’un tierce acteur dans des négociations diplomatiques dont l’objectif serait la réouverture du détroit.
Au-delà, le pré positionnement de moyens militaires européens, susceptibles de participer sous de faibles délais à la sécurisation du trafic maritime dans le golfe arabo-persique et le détroit, paraît un préalable à l’affranchissement de la stratégie européenne de l’insupportable arrogance et dangerosité de la politique de l’administration américaine.

Les moyens de déminage, malgré les incertitudes analysées précédemment sont une priorité. Même si, ceux en développement dans le domaine de la robotique sous-marine ne paraissent pas encore parfaitement opérationnels, ils seraient certainement plus facilement et rapidement projetables que les navires spécialisés qui existent aujourd’hui peu nombreux et éloignés du théâtre d’opération. Ils pourraient y faire leurs preuves./.
Christian Girard
[01] Voir le 2e volet de cette note stratégique : « Faut-il sauver le soldat Trump ? ou une occasion pour les Européens d’affirmer leur autonomie stratégique — Le détroit d’Ormuz » (2)
Voir également :
- « Le blocus du détroit d’Ormuz (1) » — (2026-0429)
- « The Blockade of the Strait of Hormuz (1) » — (2026-0429)
- « Die Blockade der Straße von Hormus (1) » — (2026-0429)
Analyses de l’amiral Christian Girard (2s) :
- « La revue nationale stratégique 2025 : mise à jour ou refondation ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2025-0725) —
- « Israël-Iran, juin 2025 » — Amiral Christian Girard (2s) — (2025-0620) —
- « Guerre d’Ukraine : Le temps de la diplomatie ?» — Amiral Christian Girard (2s) — (2025-0515) —
- « Quelle stratégie face aux États-Unis ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2025-0322) —
- « Une initiative des démocraties libérales face à la nouvelle situation géopolitique » — Amiral Christian Girard (2s) — (2025-0310) —
- « Début 2025, la véritable fin du concept d’Occident ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2025-0216) —
- « Point de situation de la La guerre d’Ukraine » — Amiral Christian Girard (2s) — (2024-1125) —
- « Percée vers Koursk : une nouvelle stratégie ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2024-0902) —
- « Le croisement des guerres » — Amiral Christian Girard (2s) — (2024-0422) —
- « Deux questions politico-stratégiques pour le XXIe siècle » — Amiral Christian Girard (2s) — (2024-0309) —
- « Ukraine : rupture ou continuité ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2024-0309) —
- « L’amiral Alfred Thayer Mahan, le Clausewitz américain » — Amiral Christian Girard (2s) — (2024-0110) —
- « Vilnius : jeu de rôles, contradictions, myopie ou hypocrisie ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2023-0713) —
- « Réflexions sur le cyber dans l’espace aéroterrestre en Ukraine » — Amiral Christian Girard (2s) — (2023-0224) —
- « Vers l’émancipation de la stratégie ukrainienne » — Amiral Christian Girard (2s) — (2023-0603) —
- « Relation et antisymétrie entre les situations de l’Ukraine et de Taïwan » — Amiral Christian Girard (2s) — (2023-0422) —
- « Quelle stratégie occidentale en Ukraine ? » — Amiral Christian Girard (2s) — (2023-0207) —
- « Torpille nucléaire Poséidon » — Amiral Christian Girard (2s) — (2023-0117) —
- « Point stratégique sur la guerre en Ukraine fin 2022 » — Amiral Christian Girard (2s) — (2022-1220) —
- « Ukraine : Leçons partielles pour avant, pendant et après la guerre » — Amiral Christian Girard (2s) — (2022-1230) —
- « Ukraine : une guerre de la fin de l’Histoire » — Amiral Christian Girard (2s) in Revue de Défense Nationale (RDN) — (2022-1001) —
- « Une analyse géopolitique de la guerre en Ukraine » — Amiral Christian Girard (2s) — (2022-0602)
- « Témoignages sur l’amiral Labouérie par le vice-amiral Christian Girard et les généraux d’armée Claude Coulon (Terre) et François Mermet (Air) in European-Security (2016-04-19) —
- « Hommage au VAE Guy Labouérie : incertitude et foudroyance » — Marine Nationale (2019-04-16)


Ormuz 2026 : Le miroir du déclin américain et le crash-test de la souveraineté européenne.
Décryptage des 2 notes de l’amiral Girard
À travers ces deux notes stratégiques, l’amiral Christian Girard ne se contente pas d’analyser une crise locale ; il décrit la reconfiguration des rapports de force mondiaux à l’œuvre en 2026.

L’impasse du tout-technologique et de l’Hubris
Le premier enseignement de l’amiral est un rappel historique cruel : la maîtrise des mers et des airs ne suffit pas à imposer sa volonté à terre. En s’enfermant dans une analyse purement militaire et en négligeant la géographie et l’économie, l’administration Trump s’est condamnée à l’impuissance. L’Iran, en puissance régionale agile, a su déplacer le conflit sur le terrain des infrastructures énergétiques, prenant en otage un Occident toujours viscéralement dépendant des énergies fossiles. Le constat est amer : le blocus américain a échoué , et Washington cherche désormais à sous-traiter une sécurité maritime dont son économie, paradoxalement, ne dépend pas directement.
Les perspectives régionales : L’Iran incontournable, les USA affaiblis
Si le conflit s’arrête aujourd’hui, les perspectives pour le Moyen-Orient dessinent un paysage géopolitique profondément altéré :
- Un Iran renforcé : Quoi qu’il advienne des destructions matérielles, le régime de Téhéran sort politiquement grandit. En sanctuarisant le détroit d’Ormuz comme sa garantie ultime face aux velléités israéliennes , l’Iran pérennise son statut de « key player » mondial.
- Le basculement des pays du Golfe : Constatant l’échec américain à les protéger, les monarchies arabes de la rive sud seront inévitablement tentées de s’éloigner de Washington pour composer directement avec la puissance iranienne qui les menace.
- Un précédent dangereux pour le droit international : Si le principe de libre circulation issu de la convention de Montego Bay est durablement bafoué à Ormuz, c’est l’ensemble du droit maritime mondial qui risque de s’effondrer par effet domino.

Le choix de l’Europe : Exister ou disparaître
Pour l’Europe, cette crise est un avertissement dramatique. Rester passive au motif qu’elle n’a pas provoqué la crise serait une faute politique majeure. L’amiral Girard rappelle une vérité gaullienne : les États n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts. L’Europe a un besoin vital de la réouverture de ce verrou économique.
Les perspectives opérationnelles existent : déploiement de moyens de déminage (notamment la robotique sous-marine) , aveuglement des systèmes d’information tactiques iraniens et protection anti-drones. Mais la véritable clé est psychologique. Pour continuer à exister au XXIe siècle face aux empires prédateurs, l’Union européenne doit prolonger l’éveil géopolitique né de l’agression russe en Ukraine. Elle doit oser la confrontation militaire autonome, non pas pour « sauver le soldat Trump » , mais pour faire respecter le droit international et défendre, enfin, ses propres intérêts