Sept volets ont suivi, depuis Iéna jusqu’à Stockholm, deux siècles et demi d’une relation franco-allemande faite de vengeance puis de réconciliation, de grands desseins puis de gestion prudente. Ce huitième volet prend de la hauteur : que reste-t-il, aujourd’hui, de l’horizon qu’a représenté ce « couple » pour toute une génération — et où faut-il, désormais, chercher la volonté qui lui a longtemps fait défaut ailleurs ?
ll remonte à la source d’un échec qui se répète depuis soixante ans — un renoncement allemand daté avec précision, mai 1963 — et le confronte à trois miroirs qui en éclairent la vraie nature : un Royaume-Uni qui a fait, cinq mois plus tôt, exactement le même choix ; une Italie qui, sans jamais viser la fusion, a quand même su livrer et exporter ; une Suède qui, à l’inverse, a construit sur deux siècles l’autonomie que Bonn refusait de viser, et qui en récolte aujourd’hui les fruits, jusque dans les eaux de Brest et de Toulon. Il pose enfin la question que ni ce huitième volet ni les sept précédents n’avaient encore posée aussi frontalement : la France doit-elle continuer de chercher, dans le seul face-à-face avec Berlin, l’horizon que soixante ans n’ont pas suffi à atteindre ?
Ce qu’il reste d’un horizon, deux cents vingt ans après
Les Essentiels
- Un renoncement daté avec précision : en mai 1963, un mois après la signature du traité de l’Élysée, le Bundestag y adjoint un préambule qui vide le texte de sa portée stratégique — l’origine, jamais révoquée depuis, de soixante ans d’échecs franco-allemands sur tout enjeu de souveraineté.
- Un miroir britannique presque au jour près : le 21 décembre 1962, aux accords de Nassau, Londres fait exactement le même choix que Bonn fera cinq mois plus tard — la dépendance américaine plutôt que l’autonomie, alors qu’il en avait, lui aussi, les moyens.
- Un contre-exemple italien, imparfait mais solide : la coopération FREMM n’a jamais produit la fusion industrielle annoncée, mais elle a livré, sur vingt ans, deux flottes équipées et un succès à l’export que la France seule n’aurait peut-être pas obtenu.
- Un modèle inverse, suédois : deux siècles de doctrine d’autosuffisance, aujourd’hui traduits en contrats concrets — quatre frégates vendues à la Suède le 31 août 2026, un système Global Eye acheté par la France en retour, et jusqu’à des vedettes suédoises protégeant les sous-marins nucléaires français à Brest et à Toulon.
- Une myopie historique qui se prolonge : la Pologne de 1938, profitant du démembrement tchécoslovaque pour s’emparer de la Zaolzie avant d’en payer le prix un an plus tard, éclaire d’un jour cru ses choix d’armement d’aujourd’hui.
- Une question, pas une rupture : le franco-allemand doit continuer — mais il ne peut plus rester, seul, l’horizon d’une politique étrangère française qui a désormais besoin d’en chercher d’autres.
Sommaire
par Joël-François Dumont — Paris, le 28 août 2026.
Introduction
Le franco-allemand a été un horizon pour ma génération. Colombey, l’Élysée, Ludwigsburg, Verdun, la Brigade franco-allemande, Airbus — je les ai vus se construire, certains je les ai couverts, d’autres on me les a racontés par ceux qui les avaient vécus de l’intérieur, du colonel Bucksch à l’ambassadeur Maillard. J’ai eu la chance de croiser ou d’interviewer presque tous les grands acteurs de cette période — jusqu’au général de Gaulle lui-même, venu tenir un Conseil des ministres à la préfecture du Nord où mon père était préfet : je m’y suis entretenu seul avec lui à deux reprises, les 24 et 25 avril 1966. Le premier de ces entretiens portait, par un hasard qui me touche encore aujourd’hui, sur le fait que j’avais été, à treize ans, le premier jeune Français échangé avec l’Allemagne — une décision prise deux jours à peine après le départ d’Adenauer de Colombey, lorsque le général demanda à mon père de développer les échanges de jeunes entre les deux pays, entre Dijon et Mayence.
Ce n’était, à l’époque, qu’un fil parmi d’autres — mais c’est de fils comme celui-là, tissés patiemment, qu’était fait l’horizon dont je parle. C’était un horizon au sens propre : une ligne vers laquelle on avançait, sans jamais tout à fait l’atteindre, mais qui donnait une direction à soixante ans de politique étrangère française.
Ce n’en est plus un.
Cela ne signifie pas que Paris et Berlin doivent cesser de coopérer — les sept volets précédents ont montré tout ce que cette relation a produit de solide. Mais un horizon, par définition, se trouve devant soi, pas à côté. Et la volonté, dans la durée, qui a longtemps semblé faire défaut ailleurs en Europe, s’est logée, ces dernières années, plus discrètement qu’on ne l’aurait cru — du côté de Stockholm.
I. Ce qui a tenu
Deux catégories bien distinctes se dégagent de deux cents vingt ans d’histoire commune.
Les grands gestes fondateurs, d’abord — ponctuels mais structurants : la CECA en 1951, premier renoncement volontaire de souveraineté de l’histoire européenne ; le discours de Mitterrand au Bundestag en 1983 ; la poignée de main de Verdun en 1984 ; le règlement de la Sarre par référendum et traité plutôt que par la force, contraste total avec 1871 et 1940.
Les institutions entrées dans les mœurs, ensuite — moins spectaculaires, mais plus résistantes au temps, précisément parce qu’elles ont touché le quotidien plutôt que les seuls sommets d’État : la Brigade franco-allemande, opérationnelle dès 1989, décidée au sommet de Karlsruhe ; l’Eurocorps, né en 1992 au sommet de La Rochelle, aujourd’hui installé à Strasbourg et élargi à six nations cadres ; Arte et l’OFAJ, la culture et la jeunesse — les deux seuls domaines, on l’a vu au sixième volet, que le préambule de 1963 avait laissés intacts au traité de l’Élysée.
Le démonstrateur nEUROn, lancé par la France en 2003, mérite une place à part. Sur les six partenaires européens réunis autour de Dassault Aviation, c’est le suédois Saab qui a porté la charge la plus substantielle — conception du fuselage principal, avionique. Vingt ans plus tard, Saab construit directement sur cet acquis son propre démonstrateur de nouvelle génération. C’est, discrètement, la plus longue coopération industrielle réussie de tout ce corpus.
Le fil commun à ces réussites est net : elles ont tenu chaque fois qu’aucun des partenaires n’a eu à disputer à l’autre le leadership sur un enjeu de souveraineté stratégique.
II. Ce qui a cédé — et deux miroirs pour le comprendre
Dès qu’un tel enjeu apparaît, le duel franco-allemand échoue systématiquement. Le SCAF et le MGCS se sont effondrés sur des questions de propriété intellectuelle et de partage industriel. Le naval européen se fragmente en vingt-cinq classes différentes de frégates et destroyers, contre deux aux États-Unis.
La cause de cette récurrence a une date précise : mai 1963. Un mois après la signature du traité de l’Élysée, le Bundestag y adjoint un préambule réaffirmant la primauté de l’Alliance atlantique — un geste vécu, selon le témoignage de Georg Bucksch, comme une trahison par ses signataires. Ce n’est pas un simple aménagement protocolaire. C’est le moment où l’Allemagne fédérale renonce, sans jamais le formuler comme tel, à devoir un jour construire seule ce que la France construit alors avec sa force de frappe.
Ce renoncement n’a jamais été révoqué. Il explique, en ligne directe, que l’Allemagne ait acheté des F-35 plutôt que de soutenir une alternative européenne, alors même qu’elle en avait le pouvoir de choisir. Mais choisir l’alternative européenne aurait exigé un courage politique que Berlin ne s’est jamais donné les moyens d’exercer — et l’heure de ce choix n’est plus, aujourd’hui, une hypothèse d’école. Depuis mai 2026, Washington a déjà retiré environ 5 000 soldats du sol allemand, soit près de 15 % de ses effectifs, tout en repositionnant vers la Pologne son centre de gravité stratégique sur le flanc oriental — un mouvement encore inachevé, mais déjà amorcé. Le désengagement que ce corpus documente depuis le septième volet n’est donc plus, pour l’Allemagne, un scénario à anticiper. Il est en cours.
Le Royaume-Uni offre le miroir le plus exact de ce renoncement — presque au jour près. Le 21 décembre 1962, à Nassau, Kennedy et Macmillan concluent un accord par lequel les États-Unis fournissent au Royaume-Uni des missiles Polaris — et par lequel Londres, en échange, renonce à toute force de dissuasion pleinement autonome, alignant son emploi sur l’accord américain, sauf « intérêt national suprême ». De Gaulle en est furieux : il y voit la preuve que le Royaume-Uni reste tourné vers Washington plutôt que vers l’Europe. Quatre semaines plus tard, il oppose son premier veto à la candidature britannique à la CEE. Cinq mois séparent Nassau de la signature du traité de l’Élysée, et un mois à peine sépare cette signature du préambule allemand qui en vide le contenu. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier : c’est la même question, posée à trois pays en même temps — construire, ou dépendre — avec trois réponses différentes. La France choisit de construire. Le Royaume-Uni choisit de dépendre, en toute connaissance de cause, alors qu’il disposait déjà de ses propres vecteurs et aurait pu poursuivre seul. L’Allemagne, cinq mois plus tard, choisit la même dépendance — mais sans jamais avoir eu, comme le Royaume-Uni, à trancher explicitement entre deux options : le préambule de 1963 la dispense même d’avoir à choisir.
L’Italie, à l’inverse, montre qu’une coopération imparfaite vaut mieux qu’une ambition qui s’effondre. Le programme FREMM, lancé en 2005 entre Naval Group côté français et Fincantieri côté italien, n’a jamais produit l’intégration industrielle que son nom laissait espérer. L’ancien PDG de Naval Group, Patrick Boissier, l’a reconnu sans détour devant l’Assemblée nationale : la coopération n’a permis d’économiser que 30 millions d’euros, soit 1 à 1,5 % du coût total du programme — « nous n’avons pas affaire à un véritable programme en coopération », a-t-il tranché, jugeant que la France aurait pu mener le même projet seule, sans perte de temps ni de coût. Et pourtant : les deux marines ont été équipées, les deux chantiers ont produit leurs navires, et la FREMM italienne a connu un succès commercial que la version française n’a pas également rencontré — retenue par l’Égypte, par l’Indonésie, et choisie comme base de conception par l’US Navy elle-même pour ses futures frégates de la classe Constellation. Une coopération sans fusion réelle, mais qui n’a jamais explosé comme SCAF ou MGCS. La leçon est sobre, presque décevante : il suffit, pour qu’une coopération tienne, que personne n’y dispute vraiment le leadership à l’autre — même si cela veut dire, au fond, que chacun construit son propre navire à côté de l’autre plutôt qu’avec lui.
Mis côte à côte, ces deux miroirs disent la même chose que la question posée plus haut : l’Allemagne peut-elle se libérer du carcan américain ? Le Royaume-Uni avait le choix en 1962 et a choisi la dépendance. L’Italie, sans jamais viser l’autonomie complète, a quand même réussi à livrer et à exporter. Aucun de ces deux chemins n’était imposé par la taille du pays ou par sa géographie — contrairement à un petit État qui n’a structurellement pas les moyens de l’autonomie. L’Allemagne, avec son économie, son industrie, et désormais son fonds spécial de 100 milliards d’euros, n’a jamais été dans cette position de contrainte. Le carcan n’a jamais été extérieur.
III. Deux manières de ne jamais renoncer
Il faut se garder d’y voir un défaut proprement allemand. La Suède a fait, sur deux siècles, l’exact inverse. Sa doctrine de « défense totale », qui fusionne les approches civile et militaire, repose sur un principe documenté par la Revue Défense Nationale elle-même : une politique de non-alignement crédible exige une industrie d’armement suffisamment autonome pour ne dépendre d’aucun protecteur extérieur. Saab a reçu, dès la Guerre froide, un monopole d’État sur l’équipement de l’armée de l’air suédoise — choix délibéré, jamais démenti depuis.
Que la Suède ait rejoint l’OTAN en 2024, mettant fin à deux siècles de neutralité, ne dément pas cette leçon : elle y est entrée en pleine possession de ses moyens, non en quête d’un parapluie qu’elle n’aurait jamais su se donner elle-même.
Le résultat se lit dans l’actualité de cette semaine même. Le 31 août 2026, le président Macron se rend à Stockholm pour signer la vente de quatre frégates de défense et d’intervention à la Suède — 4,3 milliards d’euros, le plus gros investissement militaire suédois depuis les années 1980. La France a, de son côté, choisi le système suédois Global Eye pour renouveler sa flotte de surveillance aérienne. Naval Group réalisait zéro euro de chiffre d’affaires en Europe en 2019 ; elle en réalise aujourd’hui un milliard, grâce notamment à la Suède, aux Pays-Bas, à la Belgique et à la Grèce.
C’est le football qui rend peut-être le mieux cette différence : il y a les clubs qui forment leurs propres talents depuis la base — la France et son centre de formation nucléaire, la Suède et le sien, industriel autant que civique — et il y a les clubs richement dotés qui, faute d’avoir jamais eu à se former eux-mêmes, peinent à transformer le budget en titre.
IV. La myopie qui coûte cher
Le cas polonais illustre un troisième chemin — ni le renoncement assumé, ni l’autosuffisance patiente, mais une myopie au cycle étonnamment court, et déjà ancienne.
Le 30 septembre 1938, le jour même où Prague capitule aux accords de Munich, Varsovie adresse à son tour un ultimatum à la Tchécoslovaquie et s’empare de la Zaolzie, région disputée autour de Teschen. Plutôt que de voir dans le démembrement tchécoslovaque l’avant-poste d’une menace qui la visait elle aussi, la Pologne y voit une occasion territoriale à saisir. Le calcul est catastrophique : le 1er septembre 1939 — jour pour jour un an plus tard, et jour même où l’Allemagne envahit la Pologne — la Zaolzie repasse sous contrôle allemand. Le pays qui avait profité de l’isolement d’un voisin se retrouve, presque au jour près, seul face au même sort.
[Citation Françoise Thom / Laure Mandeville à insérer ici]
Ce que cet épisode donne à voir, ce n’est pas une incapacité polonaise à identifier ses intérêts — la Pologne d’aujourd’hui, avec 4,7 % de son PIB consacrés à la défense, ne manque ni de lucidité stratégique ni de moyens. C’est un réflexe plus profond, qui traverse son histoire : préférer la solidité apparente d’un rapport bilatéral avec le plus fort du moment — l’Allemagne en 1938, les États-Unis et la Corée du Sud aujourd’hui — à la solidarité plus lente, plus incertaine, mais plus durable, d’une coalition entre égaux. La France, offrant en vain le système Mamba et le char Leclerc XLR, en a fait l’expérience directe.
V. Chercher d’autres horizons
La question posée par ce huitième volet n’est donc plus celle du sixième — le couple franco-allemand n’a jamais existé comme fusion, ce constat-là est acquis. Elle est ailleurs : la France doit-elle continuer de chercher, dans ce seul face-à-face, l’horizon que soixante ans n’ont pas suffi à atteindre ?
Rien n’impose une réponse unique. Le Triangle de Weimar, relancé par la Fondation Genshagen, offre un cadre à trois — France, Allemagne, Pologne — pour naviguer là où l’abstraction européenne, selon le mot de l’amiral Girard, ne peut porter seule une décision stratégique. Mais c’est la Suède qui, cette semaine encore, apporte la démonstration la plus concrète qu’une volonté tenue dans la durée finit par produire des résultats — et qui mérite, à ce titre, d’être choyée sans précipitation plutôt que négligée comme le furent, trop longtemps, les « petits » partenaires de l’Europe.
Mieux vaut des partenariats resserrés et courageux qu’un grand attelage qui n’avance plus.
Joël-François Dumont
Sources
[01] « France-Allemagne : L’engrenage de la haine 1805-1871 (1) » — (2026-0814)
[02] « France-Allemagne : Je t’aime, moi non plus 1990-2025 (6) » — (2026-0824)
[03] « France-Allemagne : Quo vadis ? 2025-2026 (7) » — (2026-0826)
[04] Accords de Nassau, 21 décembre 1962 — Wikipédia ; Oxford Reference
[05] « L’Allemagne envisagerait de contribuer financièrement à la dissuasion nucléaire britannique » — Zone Militaire/Opex360, 27 août 2026
[06] Déclaration conjointe Macron-Merz sur la coopération franco-allemande en matière de dissuasion, 2 mars 2026 — Élysée
[07] « La politique de sécurité de la Suède » — Revue Défense Nationale, École militaire
[08] « 4,3 milliards d’euros pour 4 frégates » — Presse-citron, 27 août 2026 ; « La Suède officialise l’achat de quatre frégates à la France » — Euronews, 19 mai 2026
[09] Dassault Aviation, « L’organisation du programme nEUROn »
[10] Accords de Munich et occupation de la Zaolzie, 30 septembre-1er octobre 1938 — Wikipédia ; Radio Prague International
[11] « La stratégie industrielle de Rheinmetall séduit l’Allemagne mais inquiète la France » — Meta-Défense, août 2026
[12] « Frégates FREMM : le mirage de la coopération franco-italienne » — IHEDN Région Lyonnaise, témoignage Patrick Boissier
[13] « Il y aura moins de troupes américaines stationnées en Europe » — Enderi, mai 2026
[14] [Citation Thom/Mandeville — référence à ajouter]
Voir également :
- « France-Allemagne : L’engrenage de la haine 1805-1871 (1) » — (2026-0814)
- « France-Allemagne : La marche vers l’abîme 1871-1914 (2) » — (2026-0816)
- « France-Allemagne : Le paroxysme 1914-1945 (3) » — (2026-0819)
- « France-Allemagne : Des ruines à l’Europe naissante 1945-1959 (4) » — (2026-0820)
- « France-Allemagne : L’axe et ses épreuves 1958-1989 (5) » — (2026-0821)
- « France-Allemagne : Je t’aime, moi non plus 1990-2025 (6) » (2026-0824)
- « France-Allemagne : Quo vadis ? 2025-2026 (7) » — (2026-0826)
- « France-Allemagne : Chercher d’autres horizons (8) » — (2026-0830)
Décryptage : L’horizon déplacé
Deux cent vingt ans séparent Iéna de la signature suédoise de Naval Group. Deux cent vingt ans pendant lesquels la France et l’Allemagne se sont haïes, réconciliées, mariées sur le papier, puis lentement désaccordées — sans qu’aucun des sept volets qui précèdent celui-ci n’ait jamais nommé, d’un seul mot, la cause qui traverse tout le second XXe siècle jusqu’à cette dernière semaine d’août 2026 : le renoncement de mai 1963.
Il ne faut pourtant pas s’y tromper : ce renoncement n’a rien d’une fatalité allemande. La Suède, à la même époque, faisait le choix inverse — construire, seule, l’autonomie que Bonn refusait de viser. Et la Pologne, en 1938 déjà, illustrait un troisième chemin, plus dangereux encore : la myopie de celui qui profite d’un voisin affaibli sans voir qu’il sera, l’année suivante, le prochain sur la liste.
Il y a pourtant, dans ce même mois d’août 2026, une première fissure qui mérite d’être notée pour ce qu’elle est : un chancelier allemand qualifiant publiquement la sortie du nucléaire civil de son pays de grave erreur stratégique. C’est peu, mesuré à soixante ans de renoncement. Mais c’est le premier aveu venu de Berlin même que le problème n’est pas seulement l’absence de moyens — l’Allemagne les a désormais, en abondance — mais l’absence, plus ancienne, d’une doctrine que le préambule de 1963 avait rendue presque impensable à formuler.
Si l’Allemagne devait un jour comprendre qu’elle vit encore sur ce renoncement fondateur — non comme un verdict, mais comme un diagnostic qu’elle a désormais les moyens de dépasser — alors ce huitième volet n’aura pas seulement refermé deux siècles d’histoire. Il aura adressé à l’Allemagne d’aujourd’hui ce que de Gaulle adressait déjà à sa jeunesse en 1962 : la reconnaissance sincère d’un grand peuple, et l’exigence, tout aussi sincère, qu’il s’assume enfin comme tel.