France-Allemagne : Chercher d’autres horizons (8)

Podcast sur la série France-Allemagne

Sept volets ont suivi, depuis Iéna jusqu’à Stockholm, deux siècles et demi d’une relation franco-allemande faite de vengeance puis de réconciliation, de grands desseins puis de gestion prudente. Ce huitième volet prend de la hauteur : que reste-t-il, aujourd’hui, de l’horizon qu’a représenté ce « couple » pour toute une génération — et où faut-il, désormais, chercher la volonté qui lui a longtemps fait défaut ailleurs ?

Il remonte à la source d’un échec qui se répète depuis soixante ans — un renoncement allemand daté avec précision, en mai 1963 — et le confronte à trois miroirs qui en éclairent la vraie nature : un Royaume-Uni qui a fait, cinq mois plus tôt, exactement le même choix ; une Italie qui, sans jamais viser la fusion, a quand même su livrer et exporter ; une Suède qui, à l’inverse, a construit sur deux siècles l’autonomie que Bonn refusait de viser, et qui en récolte aujourd’hui les fruits, jusque dans les eaux de Brest et de Toulon.

Enfin, il pose la question que ni ce huitième volet ni les sept précédents n’avaient encore posée aussi frontalement : la France doit-elle continuer de chercher, dans le seul face-à-face avec Berlin, l’horizon que soixante ans n’ont pas suffi à atteindre ?

Les Essentiels

  • Un renoncement daté avec précision : en mai 1963, quatre mois après la signature du traité de l’Élysée, le Bundestag y adjoint un préambule qui vide le texte de sa portée stratégique — l’origine, jamais révoquée depuis, de soixante ans d’échecs franco-allemands sur tout enjeu de souveraineté.
  • Un miroir britannique presque au jour près : le 21 décembre 1962, aux accords de Nassau, Londres fait exactement le même choix que Bonn fera cinq mois plus tard — la dépendance américaine plutôt que l’autonomie, alors qu’il en avait, lui aussi, les moyens.
  • Un contre-exemple italien, imparfait mais solide : la coopération FREMM n’a jamais produit la fusion industrielle annoncée, mais elle a livré, sur vingt ans, deux flottes équipées et un succès à l’export que la France seule n’aurait peut-être pas obtenu.
  • Un modèle inverse, suédois : deux siècles de doctrine d’autosuffisance, aujourd’hui traduits en contrats concrets — quatre frégates vendues à la Suède le 31 août 2026, un système Global Eye acheté par la France en retour, et jusqu’à des vedettes suédoises protégeant les sous-marins nucléaires français à Brest et à Toulon.
  • Une myopie historique qui se prolonge : la Pologne de 1938, profitant du démembrement tchécoslovaque pour s’emparer de la Zaolzie avant d’en payer le prix un an plus tard, éclaire d’un jour cru ses choix d’armement d’aujourd’hui.
  • Une question, pas une rupture : le franco-allemand doit continuer — mais il ne peut plus rester, seul, l’horizon d’une politique étrangère française qui a désormais besoin d’en chercher d’autres.

Ce qu’il reste d’un horizon, deux cent vingt ans après

par Joël-François Dumont — Paris, le 29 août 2026.

Introduction

Le franco-allemand a été un horizon pour ma génération. Colombey, l’Élysée, Ludwigsburg, Verdun, la Brigade franco-allemande, Airbus. Je les ai vus se construire, certains je les ai couverts, d’autres on me les a racontés par ceux qui les avaient vécus de l’intérieur, du colonel Dr Heinrich Bucksch à l’ambassadeur Maillard. J’ai eu la chance de croiser ou d’interviewer presque tous les grands acteurs de cette période — jusqu’au général de Gaulle lui-même, venu tenir un Conseil des ministres à la préfecture du Nord où mon père était préfet : je m’y suis entretenu seul avec lui à deux reprises, les 24 et 25 avril 1966. Le premier de ces entretiens portait, par un hasard qui me touche encore aujourd’hui, sur le fait que j’avais été, à treize ans, le premier jeune Français échangé avec l’Allemagne — une décision prise deux jours à peine après le départ d’Adenauer de Colombey, lorsque le général demanda à mon père de développer les échanges de jeunes entre les deux pays, entre Dijon et Mayence.

Brigade Franco- Allemande à Mülheim — Photo Joël-François Dumont
Brigade Franco- Allemande à Mülheim — Photo Joël-François Dumont

Ce n’était, à l’époque, qu’un fil parmi d’autres — mais c’est de fils comme celui-là, tissés patiemment, qu’était fait l’horizon dont je parle.

C’était un horizon au sens propre : une ligne vers laquelle on avançait, sans jamais tout à fait l’atteindre, mais qui donnait une direction à soixante ans de politique étrangère française.

Ce n’en est plus un.

Cela ne signifie pas que Paris et Berlin doivent cesser de coopérer — les sept volets précédents ont montré tout ce que cette relation a produit de solide. Mais un horizon, par définition, se trouve devant soi, pas à côté. Et la volonté, dans la durée, qui a longtemps semblé faire défaut ailleurs en Europe, s’est logée, ces dernières années, plus discrètement qu’on ne l’aurait cru — du côté de Stockholm.

I. Ce qui a tenu

Deux catégories bien distinctes se dégagent de deux cent vingt ans d’histoire commune.

Les grands gestes fondateurs, d’abord — ponctuels mais structurants : la CECA en 1951, premier renoncement volontaire de souveraineté de l’histoire européenne ; le règlement de la Sarre par référendum et traité plutôt que par la force, contraste total avec 1871 et 1940 ; le premier voyage officiel du général de Gaulle en Allemagne fédérale, en septembre 1962, six jours de tournée triomphale couronnés par son discours à la jeunesse allemande à Ludwigsburg ; le discours de Mitterrand au Bundestag en 1983 ; la poignée de main de Verdun en 1984.

Angela Merkel et Emmanuel Macron main dans la main devant la plaque de l'Armistice, Rethondes, 10 novembre 2018 — le même geste que Kohl et Mitterrand à Verdun trente-quatre ans plus tôt, sans y ajouter de scène nouvelle — Photo © Bundesregierung/Bergmann
Angela Merkel et Emmanuel Macron main dans la main devant la plaque de l’Armistice, Rethondes, 10 novembre 2018 — le même geste que Kohl et Mitterrand à Verdun trente-quatre ans plus tôt, sans y ajouter de scène nouvelle — Photo © Bundesregierung/Bergmann

Rethondes, en 2018, en est l’écho le plus récent :[22] Macron et Merkel s’y retrouvent pour le centenaire de l’Armistice, dévoilent une plaque, signent le livre d’or dans une réplique du wagon — un geste sincère, mais qui rejoue, trente-quatre ans plus tard, la gestuelle même de Verdun sans y ajouter de scène nouvelle.

Le geste vraiment inédit, lui, n’est jamais venu du pouvoir réel.

C’est le pasteur Joachim Gauck, président fédéral sans pouvoir exécutif, qui devient en septembre 2013, aux côtés de François Hollande, le premier chef d’État allemand à se rendre à Oradour-sur-Glane, soixante-neuf ans après le massacre. Frank-Walter Steinmeier s’y rendra avec Emmanuel Macron en juin 2024, évoquant « un sentiment de honte ».[23] Aucun chancelier — ni Merkel en seize ans, ni Scholz, ni Merz — ne l’a jamais fait.

Pasteur Joachim Gauck, président de la République fédérale d’Allemagne — Photo © 2026 Bundespräsidialamt

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Les institutions entrées dans les mœurs, ensuite — moins spectaculaires, mais plus résistantes au temps, précisément parce qu’elles ont touché le quotidien plutôt que les seuls sommets d’État : la Brigade franco-allemande, opérationnelle dès 1989, décidée au sommet de Karlsruhe ; l’Eurocorps, né en 1992 au sommet de La Rochelle, aujourd’hui installé à Strasbourg et élargi à six nations cadres ;[01] Arte et l’OFAJ, la culture et la jeunesse — les deux seuls domaines, on l’a vu au sixième volet, que le préambule de 1963 avait laissés intacts au traité de l’Élysée.

Défilé de la Brigade franco-allemande sur les Champs-Élysées -- Photo © BFA.
Défilé de la Brigade franco-allemande sur les Champs-Élysées — Photo © BFA

Le démonstrateur nEUROn, lancé par la France en 2003, mérite une place à part.

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Le démonstrateur nEUROn (2003 à aujourd’hui) : alignement stratégique entre la France et la Suède, partage des charges entre Dassault Aviation et Saab — fuselage principal et avionique —, et un héritage direct que Saab prolonge aujourd’hui avec son propre démonstrateur de nouvelle génération, sans les déchirements de propriété intellectuelle du SCAF — Illustration IA © European-Security

Sur les six partenaires européens réunis autour de Dassault Aviation, c’est le suédois Saab qui a porté la charge la plus substantielle — conception du fuselage principal, avionique.[02] Vingt ans plus tard, Saab construit directement sur cet acquis son propre démonstrateur de nouvelle génération. C’est, discrètement, la plus longue coopération industrielle réussie de tout ce corpus.

Autonomous Collaborative Platform_Saab_ACP A3-001 — Photo © Saab
Autonomous Collaborative Platform Saab_ACP A3-001Photo © Saab AB

Le fil commun à ces réussites est net : elles ont tenu chaque fois qu’aucun des partenaires n’a eu à disputer à l’autre le leadership sur un enjeu de souveraineté stratégique.

II. Ce qui a cédé — et deux miroirs pour le comprendre

Dès qu’un tel enjeu apparaît, le duel franco-allemand échoue systématiquement. Le SCAF et le MGCS se sont effondrés sur des questions de propriété intellectuelle et de partage industriel. Le naval européen se fragmente en vingt-cinq classes différentes de frégates et destroyers, contre deux aux États-Unis.

La cause de cette récurrence a une date précise : mai 1963.[03] Quatre mois après la signature du traité de l’Élysée, le Bundestag y adjoint un préambule réaffirmant la primauté de l’Alliance atlantique — un geste vécu, selon le témoignage de Georg Bucksch, comme une trahison par ses signataires. Ce n’est pas un simple aménagement protocolaire. C’est le moment où l’Allemagne fédérale renonce, sans jamais le formuler comme tel, à devoir un jour construire seule ce que la France construit alors avec sa force de frappe.

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L’iceberg franco-allemand : à la surface, la culture, la mémoire et les institutions qui ont tenu — Élysée, OFAJ, Brigade franco-allemande, Eurocorps, Arte ; sous la ligne de flottaison, la souveraineté et la défense tactique qui ont cédé — SCAF, MGCS, vingt-cinq classes de frégates européennes contre deux aux États-Unis — Illustration IA © European-Security

Ce renoncement n’a jamais été révoqué. Il explique, en ligne directe, que l’Allemagne ait acheté des F-35 plutôt que de soutenir une alternative européenne, alors même qu’elle en avait le pouvoir de choisir.[04] Mais choisir l’alternative européenne aurait exigé un courage politique que Berlin ne s’est jamais donné les moyens d’exercer — et l’heure de ce choix n’est plus, aujourd’hui, une hypothèse d’école. Rheinmetall, dont le chiffre d’affaires visé pour 2030 atteint cinquante milliards d’euros, a choisi pour partenaire industriel privilégié Lockheed Martin plutôt qu’un homologue européen.[05] Et depuis mai 2026, Washington a déjà retiré environ 5 000 soldats du sol allemand, soit près de 15 % de ses effectifs, tout en repositionnant vers la Pologne son centre de gravité stratégique sur le flanc oriental — un mouvement encore inachevé, mais déjà amorcé.[06] Le désengagement que ce corpus documente depuis le septième volet n’est donc plus, pour l’Allemagne, un scénario à anticiper. Il est en cours.

Missile Polaris de la Royal Navy, exposé à l’Imperial War Museum de Londres — l’objet même du choix fait à Nassau le 21 décembre 1962 : la dépendance américaine plutôt que l’autonomie, cinq mois avant que Bonn ne fasse le même choix — Photo Emőke Dénes © Imperial War Museum

Le Royaume-Uni offre le miroir le plus exact de ce renoncement, presque au jour près.

Le 21 décembre 1962, à Nassau, Kennedy et Macmillan concluent un accord par lequel les USA fournissent au Royaume-Uni des missiles Polaris. Londres, en échange de quoi, renonce à toute force de dissuasion pleinement autonome, alignant son emploi sur l’accord américain, sauf « intérêt national suprême ». Une partie dee la flotte des bombardiers du Royal Air Force Bomber Command est même placée à la disposition du commandant suprême des forces alliées en Europe — poste que seul un général américain a jamais occupé depuis la création de l’OTAN.[07]

Missile Polaris de la Royal Navy, exposé à l’Imperial War Museum de Londres — l’objet même du choix fait à Nassau le 21 décembre 1962 : la dépendance américaine plutôt que l’autonomie, cinq mois avant que Bonn ne fasse le même choix — Photo Emőke Dénes © Imperial War Museum

De Gaulle en est furieux : il y voit la preuve que le Royaume-Uni reste tourné vers Washington plutôt que vers l’Europe. Quatre semaines plus tard, il oppose son premier veto à la candidature britannique à la CEE.[08] Un mois séparent Nassau de la signature du traité de l’Élysée, et quatre mois séparent cette signature du préambule allemand qui en vide le contenu. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier : c’est la même question, posée à trois pays en même temps — construire, ou dépendre — avec trois réponses différentes. La France choisit de construire. Le Royaume-Uni choisit de dépendre, en toute connaissance de cause, alors qu’il disposait déjà de ses propres vecteurs et aurait pu poursuivre seul. L’Allemagne, cinq mois plus tard, choisit la même dépendance — mais sans jamais avoir eu, comme le Royaume-Uni, à trancher explicitement entre deux options : le préambule de 1963 la dispense même d’avoir à choisir.

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Le miroir britannique : face à la même question — construire ou dépendre —, Londres choisit dès décembre 1962 le parapluie américain plutôt que ses propres vecteurs de dissuasion ; Bonn fera le même choix cinq mois plus tard, sans jamais avoir eu, comme Londres, à trancher explicitement entre les deux options — Illustration IA © European-Security

L’Italie, à l’inverse, montre qu’une coopération imparfaite vaut mieux qu’une ambition qui s’effondre. Le programme FREMM, lancé en 2005 entre Naval Group côté français et Fincantieri côté italien, n’a jamais produit l’intégration industrielle que son nom laissait espérer. L’ancien PDG de Naval Group, Patrick Boissier, l’a reconnu sans détour devant l’Assemblée nationale : la coopération n’a permis d’économiser que 30 millions d’euros, soit 1 à 1,5 % du coût total du programme — « nous n’avons pas affaire à un véritable programme en coopération », a-t-il tranché.[09] Et pourtant : les deux marines ont été équipées, les deux chantiers ont produit leurs navires, et la FREMM italienne a connu un succès commercial que la version française n’a pas également rencontré — retenue par l’Égypte, par l’Indonésie, et choisie comme base de conception par l’US Navy elle-même pour ses futures frégates de la classe Constellation.[10] Une coopération sans fusion réelle, mais qui n’a jamais explosé comme SCAF ou MGCS.

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Le Carlo Bergamini (F 590), tête de série des FREMM italiennes, au large de la Ligurie — le navire qui a donné son nom à toute une classe, symbole d’une coopération jamais fusionnée mais jamais rompue avec la France — Photo © Marina Militare

La leçon est sobre, presque décevante : il suffit, pour qu’une coopération tienne, que personne n’y dispute vraiment le leadership à l’autre — même si cela veut dire, au fond, que chacun construit son propre navire à côté de l’autre plutôt qu’avec lui.

L’automobile offre un troisième miroir, civil cette fois, et il dit exactement la même chose. En 1993, Renault et Volvo annoncent en grande pompe une fusion complète, prévue pour le 1er janvier 1994. Le 2 décembre 1993, les actionnaires suédois rejettent le projet, y voyant « une OPA déguisée » ; le PDG de Volvo, artisan de l’accord, démissionne.[24] Sept ans plus tard, en 2000-2001, un montage bien plus modeste réussit là où la fusion avait échoué : Renault vend simplement sa division poids lourds à Volvo, qui en prend le contrôle plein et entier, Renault devenant actionnaire du groupe en échange. Personne, cette fois, ne conteste le leadership : Volvo dirige, Renault Trucks s’intègre. Le montage tient depuis vingt-cinq ans. Renault, ayant appris de cet échec, bâtira dès 1999 l’alliance avec Nissan sur une gouvernance clarifiée dès l’origine — une alliance aujourd’hui citée en exemple.

Frégate Amiral Ronarc'h (Frégate de défense et d'"intervention) FDI — Photo © naval Group
Frégate Amiral Ronarc’h (Frégate de défense et d’intervention Amiral Ronarc’h, tête de série des frégates de défense et d’intervention (FDI), livrée à la Marine nationale le 17 octobre 2025 — le point de départ d’un programme déjà vendu treize fois, huit exemplaires rien qu’à l’étranger : la formule que la France cherchait depuis les FREMM — Photo © Naval Group

Mis côte à côte, ces deux miroirs disent la même chose que la question posée plus haut : l’Allemagne peut-elle se libérer du carcan américain ? Le Royaume-Uni avait le choix en 1962 et a choisi la dépendance. L’Italie, sans jamais viser l’autonomie complète, a quand même réussi à livrer et à exporter. Aucun de ces deux chemins n’était imposé par la taille du pays ou par sa géographie — contrairement à un petit État qui n’a structurellement pas les moyens de l’autonomie. L’Allemagne, avec son économie, son industrie, et désormais son fonds spécial de 100 milliards d’euros, n’a jamais été dans cette position de contrainte. Le carcan n’a jamais été extérieur.

III. Deux manières de ne jamais renoncer

Il faut se garder d’y voir un défaut proprement allemand. La Suède a fait, sur deux siècles, l’exact inverse. Sa doctrine de « défense totale », qui fusionne les approches civile et militaire, repose sur un principe documenté par la Revue Défense Nationale elle-même : une politique de non-alignement crédible exige une industrie d’armement suffisamment autonome pour ne dépendre d’aucun protecteur extérieur.[11] Saab a reçu, dès la Guerre froide, un monopole d’État sur l’équipement de l’armée de l’air suédoise — choix délibéré, jamais démenti depuis.[12]

Que la Suède ait rejoint l’OTAN en 2024, mettant fin à deux siècles de neutralité, ne dément pas cette leçon : elle y est entrée en pleine possession de ses moyens, non en quête d’un parapluie qu’elle n’aurait jamais su se donner elle-même.[13]

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Le Global Eye et le Gripen E de Saab en vol au-dessus de la Suède — deux symboles d’une doctrine d’autosuffisance vieille de deux siècles, aujourd’hui au cœur du partenariat retrouvé avec la France — Photo © Saab AB

La réciprocité navale franco-suédoise

Le résultat se lit dans l’actualité de cette semaine même. Le 31 août 2026, le président Macron se rend à Stockholm pour signer la vente de quatre frégates de défense et d’intervention à la Suède — 4,3 milliards d’euros, le plus gros investissement militaire suédois depuis les années 1980.[14] La France a, de son côté, choisi le système suédois Global Eye pour renouveler sa flotte de surveillance aérienne. Naval Group réalisait zéro euro de chiffre d’affaires en Europe en 2019 ; elle en réalise aujourd’hui un milliard, grâce notamment à la Suède, aux Pays-Bas, à la Belgique et à la Grèce.[15]

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Le CB90 NG (« Next Generation ») de Saab, construit par le chantier suédois Dockstavarvet, lancé à pleine vitesse — le même modèle d’embarcation d’assaut aujourd’hui prêté à la Marine nationale pour la protection des sous-marins nucléaires français — Photo © Saab AB

La comparaison avec son propre programme précédent est éclairante. Les FREMM françaises, dix exemplaires construits, n’ont trouvé qu’un seul véritable client à l’export — le Maroc ; la seconde unité souvent comptée comme « exportée », vendue en urgence à l’Égypte en 2015, n’était en réalité qu’une frégate française déjà en construction pour la Marine nationale, jamais entrée en service sous pavillon national.[25] Avec la FDI, Naval Group semble avoir trouvé la formule inverse : treize exemplaires déjà vendus, dont huit rien qu’à l’étranger, pour cinq construits en France. Là où la génération précédente avait dû improviser une vente de circonstance pour exister à l’export, celle-ci convainc, par construction, davantage à l’étranger qu’elle n’équipe la Marine nationale elle-même.

La réciprocité va jusque dans les détails opérationnels. En 2025, alors que le programme français de vedettes de fusiliers marins s’enlisait — deux exemplaires livrés sur douze prévus, le chantier breton chargé du marché ayant buté sur la flambée des coûts —, c’est la marine suédoise qui a comblé le vide : trois embarcations d’assaut CB90, produites par Saab, prêtées pour dix-huit mois à la Marine nationale, équipages français formés par leurs homologues suédois.[16] Elles protègent aujourd’hui les sous-marins nucléaires français à Brest et à Toulon. Ce n’est plus seulement un partenariat industriel. C’est, très concrètement, la Suède venant pallier une défaillance française — l’inverse exact de la dépendance que ce corpus reproche à l’Allemagne.

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Le CB90H de Saab file à plus de 40 nœuds — un engin que son propre constructeur qualifie de « produit vraiment unique », capable de s’arrêter net en 2,5 longueurs de coque. capable à la fois d’échouage sur plage, de commandement et contrôle, d’évacuation médicale, de plongée, de reconnaissance et d’escorte, dans un seul et même châssis. Plus de 250 exemplaires équipent aujourd’hui les marines de Suède, Norvège, Grèce, Mexique, Malaisie et des États-Unis — la meilleure preuve que rien d’équivalent n’existe ailleurs — Photo © Saab AB

La Suède est l’exemple même de ces « petits pays » capables d’identifier très tôt les niches et les technologies innovantes, celles qui feront la différence sur le terrain.

Une coopération tripartite qui dure : les dragueurs de mines

La guerre des mines offre un autre exemple, moins connu, de coopération européenne qui dure. En février 1974, les marines française, belge et néerlandaise lancent ensemble le programme des chasseurs de mines tripartites — trente-cinq bâtiments, tâches réparties par spécialité industrielle entre les trois pays, sans qu’aucun n’impose sa direction aux deux autres.

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Le M940 Oostende, premier chasseur de mines du programme rMCM, construit à Concarneau par Naval Group, rallie Zeebrugge pour la première fois — le bâtiment a entamé ses essais à la mer — Photo © Jorn Urbain / Naval Group

Cinquante ans plus tard, la coopération se poursuit : Belgique et Pays-Bas commandent en 2019 leurs successeurs, les rMCM, confiés au consortium Belgium Naval & Robotics — Naval Group comme architecte, Exail pour les drones, production partagée entre Concarneau et Lanester. La France, elle, rejoint le programme en 2022 plutôt que d’en dicter les termes : pour une fois, c’est elle qui adopte l’architecture conçue par ses partenaires, non l’inverse.

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Le chasseur de mines de classe City ne drague plus lui-même : il déploie ses essaims de drones aériens, de surface et sous-marins pour détecter, classifier et neutraliser les mines à distance — Illustration IA © European-Security

Ces bâtiments ne draguent plus les mines eux-mêmes : ils déploient des essaims de drones de surface, sous-marins et aériens pour détecter, classifier et neutraliser à distance. En août 2026, la revue Proceedings de l’US Naval Institute — l’une des publications navales les plus respectées au monde — consacre à la classe City un jugement sans détour, sous la plume d’Eric Wertheim : les chasseurs de mines franco-belgo-néerlandais sont désormais « les plus avancés du monde ».

Le précédent Sperwer/Ugglan : qui a vu juste, et depuis quand

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Ugglan des Hussards K3 au musée de l’Armée à Stockholm — Photo © Joshua06

L’exemple de l’Ugglan (la chouette) est révélateur… L’équipementier Sagem (aujourd’hui Safran) avait développé sur fonds propres un drone tactique révolutionnaire à la fin des années 1990, après le Crécerelle : le Sperwer (l’épervier), plus puissant et nettement plus performant, équipé de navigation inertielle — comme le Crécerelle — mais aussi d’un GPS et surtout d’un système optique unique avec une caméra retransmettant une image de grande qualité en temps réel.

Quels sont les deux premiers pays qui l’ont acquis : les Pays-Bas et la Suède, cinq ans avant la France puis la Grèce et après la France, le Canada et le Danemark. Les artilleurs suédois l’ont confié aux Hussards « K3 » de Karlsborg et c’est l’armée de l’Air néerlandaise qui a réussi une première mondiale, faire certifier un drone pour qu’il puisse intégrer la circulation aérienne.

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Sperwer au Nationaal Militair Museum de Soesterberg — Photo © HendrikHeuvelrug

Patrick Durieux, directeur commercial de l’activité drones chez Sagem interrogé par Eric Bias à Satory avait reconnu que « la France » n’avait été que leur « quatrième client ». L’armée française, de son côté, n’équipera son 61ᵉ RA de Chaumont, le fameux régiment des Diables noirs qui nous avait invités en 2006, qu’à partir de 2005, sous la désignation SDTI (Système de Drone Tactique Intérimaire).

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Predator dans le stand du MinDef au 43e Salon du Bourget en 1999 à côté du Sperwer (Système SDTI) A l’époque le projet Horus de Sagem visait à doter l’armée de l’Air française du Predator, un drone MALE, en version francisée, un projet qui sera vite abandonné — Archives © Joël-François Dumont

Pourquoi ne pas rendre à César ce qui est à César ? Le premier a avoir été sérieux en la matière a été le patron de l’USAF lors de la guerre du Vietnam. On estime que leur emploi au dessus du Nord-Vietnam et de la Chine a sauvé la vie de plus de 70 à 100 pilotes de reconnaissance l’US Air Force. Le second a été Amédée de Montchal le CEMAT français, un artilleur qui forçait l’admiration de ses subordonnés. Et pourquoi ne pas rappeler que les deux premiers régiments de drones dans le monde étaient belge et français. Cela n’enlève rien aux Israéliens qui ont vite compris l’usage qu’ils pouvaient en faire en en déclinant de nombreuses variétés et en les utilisant 24/24. Et puis, un jour, les Ukrainiens s’y sont mis, comme chacun sait. Les Russes n’ont pas eu d’autre choix que de suivre le mouvement. Mais voir que les Turcs pour ne pas dire aussi les Iraniens avaient investi en la matière plus que nous qui avions une certaine avance, c’est admettre qu’en France il y a des « responsables » qui ont failli.

Mais qui croyait aux drones en France en 1999, personne à par nos artilleurs dans l’armée de Terre et dans l’armée de l’Air, le drone (bourdon) était tout sauf la priorité jusqu’à la nomination du général Paloméros comme CEMAA. Et là, la France a recommencé à jouer dans la cour des grands, mais elle avait perdu quinze ans en faux débats, notamment s’il fallait ou pas armer nos drones MALE après les avoir enfin achetés…

Le constat vaut d’être posé : sur les six premiers clients du Sperwer identifiés dans les années 1990-2000, trois — la Suède, la Grèce, les Pays-Bas — se retrouvent aujourd’hui, une génération plus tard, parmi les clients ou partenaires navals les plus actifs de la France. Le Danemark et le Canada, eux, ont disparu du tableau. Ce n’est sans doute pas un hasard : ce sont les mêmes pays, ni assez grands pour vouloir disputer le leadership industriel à la France, ni assez petits pour se contenter d’acheter sans exiger l’excellence, qui reviennent chercher chez elle ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs.

C’est le football qui rend peut-être le mieux cette différence : il y a les clubs qui forment leurs propres talents depuis la base — la France et son centre de formation nucléaire, la Suède et le sien, industriel autant que civique — et il y a les clubs richement dotés qui, faute d’avoir jamais eu à se former eux-mêmes, peinent à transformer le budget en titre.

IV. La myopie qui coûte cher

Le cas polonais illustre un troisième chemin — ni le renoncement assumé, ni l’autosuffisance patiente, mais une myopie au cycle étonnamment court, et déjà ancienne. Le 30 septembre 1938, le jour même où Prague capitule aux accords de Munich, Varsovie adresse à son tour un ultimatum à la Tchécoslovaquie et s’empare de la Zaolzie, région disputée autour de Teschen. Plutôt que de voir dans le démembrement tchécoslovaque l’avant-poste d’une menace qui la visait elle aussi, la Pologne y voit une occasion territoriale à saisir.

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Munich, le 29 septembre 1938 : Chamberlain, Daladier, Hitler et Mussolini scellent le dépeçage de la Tchécoslovaquie — la Pologne, absente de cette photo, en profitera le jour même pour s’emparer de la Zaolzie — Photo © Bundesarchiv

Le calcul est catastrophique : le 1er septembre 1939 — jour pour jour un an plus tard, et jour même où l’Allemagne envahit la Pologne — la Zaolzie repasse sous contrôle allemand.[17][18] Le pays qui avait profité de l’isolement d’un voisin se retrouve, presque au jour près, seul face au même sort.

« La Zaolzie est à nous ! » (« Zaolzie nasze ! »)

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Sous le titre Zaolzie nasze ! (La Zaolzie est à nous !), le quotidien de Cracovie annonce : « Czechosłowacja zwraca dwa powiaty za Olzą Dziś wkraczamy do Cieszyna!» (La Tchécoslo-vaquie restitue deux districts au-delà de l’Olza et proclame Aujourd’hui, nous entrons à Cieszyn !)

L’article, citant l’agence polonaise PAT depuis Varsovie, rapporte que la note du 30 septembre, celle-là même de l’ultimatum adressé à Prague vient d’être acceptée dans son intégralité par le gouvernement tchécoslovaque. « La région de Cieszyn doit être remise aux autorités militaires polonaises avant 14 heures le 2 octobre ; l’évacuation complète du territoire suivra dans les dix jours.»

Une du Kuryer Codzienny, Cracovie, datée du 3 octobre 1938 (Domaine public)

Un second article, titré « Zwyciężyliśmy ! » (« Nous avons vaincu ! »), célèbre en des termes lyriques le retour de « terres piastes ancestrales » perdues après la Première Guerre mondiale, la disparition d’une « frontière artificielle » qui divisait deux nations slaves, et la détermination polonaise, « ferme et inflexible ». La une publie les portraits du président Ignacy Mościcki, du maréchal Edward Śmigły-Rydz, du Premier ministre Felicjan Sławoj-Składkowski et du vice-Premier ministre Eugeniusz Kwiatkowski. En bas de page, un dernier entrefilet note l’arrivée d’un général tchécoslovaque au quartier général polonais de Cieszyn, venu régler l

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*Le miroir polonais : cycle de la myopie stratégique — de l’annexion de la Zaolzie en septembre 1938 à l’invasion allemande un an jour pour jour plus tard, jusqu’au réflexe polonais d’aujourd’hui, préférant le bilatéralisme avec Washington et Séoul aux systèmes européens — Illustration IA © European-Security

Comme le remarquait récemment Françoise Thom, « le nationalisme est toujours myope », qu’il frappe de l’intérieur out qu’il soit instrumentalisé de l’extérieur. Le nationalisme n’est pas seulement une passion : c’est une myopie stratégique qui frappe aussi bien celui qui la vit de l’intérieur.[19]

Ce que cet épisode donne à voir, ce n’est pas une incapacité polonaise à identifier ses intérêts — la Pologne d’aujourd’hui, avec 4,7 % de son PIB consacrés à la défense, ne manque ni de lucidité stratégique ni de moyens.[20] C’est un réflexe plus profond, qui traverse son histoire : préférer la solidité apparente d’un rapport bilatéral avec le plus fort du moment — l’Allemagne en 1938, les États-Unis et la Corée du Sud aujourd’hui — à la solidarité plus lente, plus incertaine, mais plus durable, d’une coalition entre égaux. La France, offrant en vain le système Mamba et le char Leclerc XLR, en a fait l’expérience directe.[21]

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Quatre miroirs tendus à l’axe franco-allemand fissuré : la Suède du drakkar, fidèle à deux siècles de doctrine d’autosuffisance ; le Royaume-Uni du voilier, qui a choisi dès 1962 la dépendance consentie à Washington ; l’Italie de la colonne, pragmatique sans jamais chercher la fusion ; la Pologne de l’aigle, prise dans la même myopie cyclique qu’en 1938-1939 — Illustration IA © European-Security

V. Chercher d’autres horizons

La question posée par ce huitième volet n’est donc plus celle du sixième — le couple franco-allemand n’a jamais existé comme fusion, ce constat-là est acquis. Elle est ailleurs : la France doit-elle continuer de chercher, dans ce seul face-à-face, l’horizon que soixante ans n’ont pas suffi à atteindre ?

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Trois principes pour une nouvelle doctrine française : faire le deuil de la fusion totale, privilégier le pragmatisme capacitaire, s’appuyer sur la volonté des partenaires plus petits mais constants — Illustration IA © European-Security

Rien n’impose une réponse unique. Le Triangle de Weimar, relancé par la Fondation Genshagen, offre un cadre à trois — France, Allemagne, Pologne — pour naviguer là où l’abstraction européenne, selon le mot de l’amiral Girard, ne peut porter seule une décision stratégique. Mais c’est la Suède qui, cette semaine encore, apporte la démonstration la plus concrète qu’une volonté tenue dans la durée finit par produire des résultats — et qui mérite, à ce titre, d’être choyée sans précipitation plutôt que négligée comme le furent, trop longtemps, les « petits » partenaires de l’Europe.

Mieux vaut des partenariats resserrés et courageux qu’un grand attelage qui n’avance plus.

Joël-François Dumont

Sources

[01] « L’Eurocorps » — CVCE ; « Corps européen » — Wikipédia

[02] Dassault Aviation, « L’organisation du programme nEUROn »

[03] « France-Allemagne : Je t’aime, moi non plus 1990-2025 (6) » — (2026-0824)

[04] « France-Allemagne : Quo vadis ? 2025-2026 (7) » — (2026-0826)

[05] « La stratégie industrielle de Rheinmetall séduit l’Allemagne mais inquiète la France » — Meta-Défense, août 2026

[06] « Il y aura moins de troupes américaines stationnées en Europe » — Enderi, mai 2026

[07] « Accords de Nassau » — Wikipédia

[08] « Nassau Agreement » — Oxford Reference

[09] « Frégates FREMM : le mirage de la coopération franco-italienne » — IHEDN Région Lyonnaise, témoignage Patrick Boissier

[10] « La Grèce trouve un accord avec l’Italie pour se procurer au moins deux frégates multimissions » — Zone Militaire/Opex360, septembre 2025

[11] « La politique de sécurité de la Suède » — Revue Défense Nationale, École militaire

[12] « Le rôle de l’armée de l’air dans la stratégie suédoise pendant la guerre froide » — Cairn.info

[13] « Le modèle suédois de Défense totale » — IHEDN, juin 2026

[14] « 4,3 milliards d’euros pour 4 frégates » — Presse-citron, 27 août 2026

[15] « Emmanuel Macron va signer un contrat à 4,3 milliards d’euros en Suède » — La Libre, 27 août 2026 ; « Défense : la Suède officialise l’achat de quatre frégates à la France » — Euronews, 19 mai 2026

[16] « Fusiliers marins : un appel d’offres en préparation pour de nouvelles vedettes » ; « Les CB90 suédois prêtés aux fusiliers marins français en action » — Mer et Marine, 2025-2026

[17] « 1938 : l’occupation de Teschen, la Tchécoslovaquie dépecée » — RetroNews-BnF

[18] « Silésie de Cieszyn » — Wikipédia

[19] Il y a d’un côté le nationalisme comme aveuglement auto-infligé : c’était la Pologne en 1938 qui s’est associée au démembrement de la Tchécoslovaquie après Munich en annexant Teschen, c’est Trump aujourd’hui avec le Canada. Ou comment des pays se nuisent à eux-mêmes en cédant à un réflexe identitaire plutôt qu’au calcul rationnel de leurs intérêts à long terme. Il y a aussi le nationalisme comme arme entre les mains d’un adversaire plus rusé : Staline ne subissait pas les nationalismes, il les cultivait chez les autres pour diviser ce qui aurait dû rester uni. « Staline a vaincu ses rivaux en jouant la carte du nationalisme russe (notamment contre Trotski). C’est ce qui explique son prestige en Russie encore aujourd’hui.» … « Je dirai qu étant une passion il empêche de raisonner et notamment de raisonner sur le long terme. Exemple: la Russie acharnée à détruire l’Ukraine court à sa propre ruine mais la passion nationaliste allumée par Poutine l’empêche de voir les conséquences de ses actes » (Françoise Thom). Et que dire de l’exemple de la CED : le nationalisme gaulliste et l’internationalisme communiste, en apparence opposés, qui ont convergé en 1954 pour saborder ensemble le premier projet de défense européenne intégrée — offrant, sans le vouloir consciemment côté gaulliste, exactement le résultat que Moscou espérait.

[20] « Défense : un général américain propose de déployer une brigade de combat en Pologne » — Euronews, mai 2026

[21] « Réarmement de la Pologne : l’Europe en profite-t-elle vraiment ? » — armees.com

[22] « Centenaire de l’Armistice : Macron et Merkel réunis à Rethondes » — France 24, 10 novembre 2018

[23] « Oradour-sur-Glane : Hollande et le président allemand main dans la main » — France 24, 4 septembre 2013 ; « 80 ans du massacre d’Oradour » — France Bleu, 10 juin 2024

[24] « L’échec de la fusion Renault-Volvo de 1993 » — Carjager ; « Fusion Renault-Volvo : le divorce avant même le mariage » — L’Automobile Ancienne.

[25] « FDI : Naval Group remporte un succès majeur en Suède » — Mer et Marine, mai 2026 ; « Naval Group livre à la marine hellénique sa première FDI » — Naval Group ; « Tahya Misr (frégate) » — Wikipédia ; « La FREMM Tahya Misr prête à rejoindre l’Égypte. » — Mer et Marine, juillet 2015.

Voir également :

Décryptage : L’horizon déplacé

Deux cent vingt ans séparent Iéna de la signature suédoise de Naval Group. Deux cent vingt ans pendant lesquels la France et l’Allemagne se sont haïes, réconciliées, mariées sur le papier, puis lentement désaccordées — sans qu’aucun des sept volets qui précèdent celui-ci n’ait jamais nommé, d’un seul mot, la cause qui traverse tout le second XXe siècle jusqu’à cette dernière semaine d’août 2026 : le renoncement de mai 1963.

Il ne faut pourtant pas s’y tromper : ce renoncement n’a rien d’une fatalité allemande. La Suède, à la même époque, faisait le choix inverse — construire, seule, l’autonomie que Bonn refusait de viser. Et la Pologne, en 1938 déjà, illustrait un troisième chemin, plus dangereux encore : la myopie de celui qui profite d’un voisin affaibli sans voir qu’il sera, l’année suivante, le prochain sur la liste.

Il y a pourtant, dans ce même mois d’août 2026, une première fissure qui mérite d’être notée pour ce qu’elle est : un chancelier allemand qualifiant publiquement la sortie du nucléaire civil de son pays de grave erreur stratégique. C’est peu, mesuré à soixante ans de renoncement. Mais c’est le premier aveu venu de Berlin même que le problème n’est pas seulement l’absence de moyens — l’Allemagne les a désormais, en abondance — mais l’absence, plus ancienne, d’une doctrine que le préambule de 1963 avait rendue presque impensable à formuler.

Si l’Allemagne devait un jour comprendre qu’elle vit encore sur ce renoncement fondateur — non comme un verdict, mais comme un diagnostic qu’elle a désormais les moyens de dépasser — alors ce huitième volet n’aura pas seulement refermé deux siècles d’histoire. Il aura adressé à l’Allemagne d’aujourd’hui ce que de Gaulle adressait déjà à sa jeunesse en 1962 : la reconnaissance sincère d’un grand peuple, et l’exigence, tout aussi sincère, qu’il s’assume enfin comme tel.

Analys: Den förskjutna horisonten

Tvåhundratjugo år skiljer Jena från den svenska undertecknandet med Naval Group. Tvåhundrat-jugo år under vilka Frankrike och Tyskland har hatat varandra, försonats, gift sig på pappret, och sedan sakta glidit isär — utan att någon av de sju tidigare delarna någonsin med ett enda ord har namngivit den orsak som löper genom hela andra hälften av 1900-talet fram till denna sista vecka i augusti 2026: avsägelsen i maj 1963.

Man ska dock inte missta sig: denna avsägelse är ingen tysk ödesbestämmelse. Sverige gjorde, under samma period, det motsatta valet — att på egen hand bygga upp den självständighet som Bonn vägrade sikta mot. Och Polen, redan 1938, illustrerade en tredje väg, ännu farligare: kortsyntheten hos den som utnyttjar en försvagad granne utan att inse att man själv, året därpå, blir nästa på listan.

Ändå finns det, under just denna augustimånad 2026, en första spricka som förtjänar att noteras för vad den är: en tysk förbundskansler som offentligt kallar sitt lands avveckling av civil kärnkraft för ett allvarligt strategiskt misstag. Det är litet, mätt mot sextio års avsägelse. Men det är det första erkännandet från Berlin självt att problemet inte bara är brist på resurser — Tyskland har dem nu i överflöd — utan en äldre brist: avsaknaden av en doktrin som 1963 års preambel gjorde nästan otänkbar att formulera.

Om Tyskland en dag skulle förstå att landet fortfarande lever med denna grundläggande avsägelse — inte som en dom, utan som en diagnos som man nu har medlen att övervinna — då kommer denna åttonde del inte bara att ha avslutat två sekler av historia. Den kommer att ha riktat till dagens Tyskland samma budskap som de Gaulle redan riktade till landets ungdom 1962: det uppriktiga erkännandet av ett stort folk, och kravet, lika uppriktigt, att det äntligen ska ta sitt fulla ansvar som ett sådant.

Frankrike–Tyskland: På jakt efter nya horisonter (8)

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Skiftet 2026: fyra franska FDI-fregatter till Sverige, ett svenskt Global Eye till Frankrike, och CB90-stridsbåtar som skyddar franska kärnvapenubåtar i Brest och Toulon — en äkta ömsesidighet, den exakta motsatsen till det tyska beroendet — AI-Infografik © European-Security