L’offensive militaire américaine contre l’Iran a été reprise au mois de février 2026, après la guerre des douze jours de juin 2025 initiée par Israël. Les deux derniers mois ont été marqués par les incertitudes géostratégiques, entre menaces réciproques de destruction, revendications juridiques, bombardements dans le golfe, affrontements dans le détroit, un cessez-le-feu conclu et rapidement dénoncé. Mais, un statuquo incertain et instable semble s’être mis en place entre l’Iran et les Etats-Unis ; spécialement à propos du détroit d’Ormuz, également à celui des autres enjeux du conflit, chacun restant fermement sur ses positions et revendications.
par le Vice-amiral Christian Girard ‘2s) — Toulon, le 29 août 2026
Selon les toutes récentes annonces de l’amiral Cooper, responsable des opérations américaines dans la région (CENTCOM), le détroit aurait été déminé par les Américains dans sa partie centrale avec l’aide de sociétés privées. Avec quels types de moyens, mis en œuvre depuis quand ? L’absence d’information concrète en réponse à ces questions soulève de sérieux doutes, non pas sur le résultat, mais sur la nature des actions conduites et sur leur finalité réelle.

L’annonce participe prioritairement de la guerre de l’information dont les résonnances économiques mondiales sont plus importantes que la réalité opérationnelle. Les multiples et contradictoires déclarations du président Trump ont perdu toute crédibilité et l’approche des élections de « mid terms » le conduit à détourner l’attention médiatique, et donc son propre discours, d’un enjeu qui reste prioritaire pour l’économie mondiale.
La réalité même du minage n’a pas été prouvée. Elle a fait précédemment l’objet de commentaires[1], qu’accompagnait le constat des conséquences économiques mondiales bien réelles des annonces politiques et juridiques faites quant à la situation juridique du détroit sur les assurances du transport maritime et sur le marché mondial des produits pétroliers.

Sur le plan opérationnel, même considérablement réduit le trafic maritime pétrolier reprend depuis quelque temps, sous la protection probable de la marine américaine avec néanmoins des attaques iraniennes sporadiques. Est-ce à dire que les Iraniens n’ont plus les moyens d’information qui leur permettraient de contrôler effectivement le trafic en l’identifiant et l’attaquant de façon systématique ? C’est certainement le cas, en partie tout au moins, après les attaques aériennes américaines sur le littoral du détroit conduites récemment. Les capacités offensives de forces iraniennes ont probablement été considérablement réduites, faute d’avoir été totalement détruites. Il demeure que, malgré leur supériorité militaire, les Etats-Unis se refusent à prendre le contrôle du littoral iranien du golfe et spécialement du détroit, ce que l’on peut comprendre au vu de l’histoire récente de leurs interventions à terre et leur situation politique intérieure.
Le faux cessez-le-feu qui prévaut peut-il durer ?
Il convient à la stratégie américaine d’étranglement progressif de l’économie iranienne et aux perspectives électorales prochaines, mais aussi à la fatigue des moyens militaires américains dont la logistique montre des signes de faiblesse. La stratégie américaine actuelle ne pourra produire des effets déterminants que dans la durée. Les analyses précédentes ont montré qu’historiquement de telles stratégies ne sont pas victorieuses.[2] L’enjeu opérationnel est désormais celui de la résilience de la puissance militaire iranienne, du maintien de sa capacité à contrôler le détroit alors que le rapport de force lui est de moins en moins favorable. L’Iran continue toujours pourtant à prétendre contrôler le trafic tout en négociant les modalités avec Oman.

Lorsque Donald Trump publie des cartes du détroit sous pavillon américain. Il signifie par-là que le détroit passe progressivement sous contrôle des Etats-Unis. Les semaines qui viennent confirmeront, ou non, cette réalité qui se mesurera à la reprise effective du trafic pétrolier.
Quant aux autres et véritables enjeux de la guerre américano-israélienne, (relation avec Israël, nucléaire et balistique, nature du régime) ils n’ont certainement pas disparu et continueraient à faire l’objet de tractations diplomatiques par l’intermédiaire du Pakistan. Ils sont passés soudainement sous les radars des médias, les pays européens étant toujours et regrettablement absents des négociations avec l’Iran.
L’Iran sera-t-il efficacement soutenu par la Russie et la Chine, notamment sur le plan militaire ? C’est probable, la guerre risque de durer comme en Ukraine, non seulement dans le brouillard mais surtout dans l’indécision avec un bilan à court terme très négatif et une perspective de long terme défavorable pour les Etats-Unis, mais aussi pour les Européens dont l’absence ne les protègera pas des conséquences de la transformation géopolitique majeure que connaît le Moyen-Orient à laquelle ils ne participent pas, alors qu’ils étaient au premier plan des négociations avec l’Iran sur le nucléaire en 2015./.
Christian Girard
[1] Le blocus du détroit d’Ormuz 1- 29 avril 2026
[2] Faut-il sauver le soldat Trump ?-Ormuz 2- 14 mai 2026
Décryptage : la guerre des chiffres derrière la guerre de l’information
L’amiral Girard a raison de se méfier des effets d’annonce. Les données disponibles à la date de son article confirment, chiffres à l’appui, l’écart qu’il pointe entre la communication américaine et la réalité du trafic.
Avant le conflit, le détroit d’Ormuz écoulait en moyenne 21,6 millions de barils par jour au quatrième trimestre 2025. Au deuxième trimestre 2026, en pleine guerre, ce volume s’est effondré à 4,9 millions de barils par jour — une chute de plus de 75 %. Le pic de la crise, début mars, a vu le trafic tomber à un seul navire commercial le 7 mars, contre une moyenne historique de 138 navires par jour. (U.S. Energy Information Administration)
C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’annonce de l’amiral Cooper à laquelle réagit l’amiral Girard. Au 28 août 2026 — jour même de la publication de son article —, les sources se contredisent frontalement : CENTCOM affirme, via CBS News et IranWire, que les voies de navigation du détroit ont été débarrassées des mines du CGRI et sont ouvertes, mais les compagnies maritimes ne sont pas convaincues. Les données de trafic elles-mêmes divergent selon la source : le dernier relevé publié de PortWatch, daté du 23 août, enregistre trois transits contre un niveau de référence d’avant-crise de 85 par jour, tandis que Lloyd’s List Intelligence, citée par USNI News comme source unique non vérifiée, rapporte 114 transits sur la semaine du 17 au 24 août, en hausse de plus de 30 % sur une semaine. Un tel écart entre deux relevés du même trafic, à la même date, en dit long sur l’opacité que dénonce l’amiral Girard. (Straits)
Le marché pétrolier, lui, tranche sans ambiguïté : le baril de Brent cotait 88,29 dollars le 28 août, loin des standards d’avant-guerre. Les exportations du Golfe persique, selon Goldman Sachs, ont certes remonté à 15-16 millions de barils par jour, mais restent inférieures de 7 à 8 millions de barils aux volumes d’avant-conflit, même si elles dépassent largement le point bas de 5-6 millions atteint en mars.
L’armée américaine, de son côté, revendique un rôle actif dans cette reprise partielle : elle affirme avoir aidé à transporter plus de 660 millions de barils de pétrole à travers le détroit depuis début mai, soit environ 7 millions de barils par jour sur les dernières semaines — mais une analyste de RBC citée par CNBC estimait, à la même période, que la guerre continuait de coûter environ 8 millions de barils par jour au marché mondial. (Straits)
Ces chiffres valident donc, point par point, l’intuition de l’amiral Girard : le déminage annoncé n’a pas encore produit d’effet mesurable et vérifiable sur le trafic réel, et la reprise progressive des exportations tient davantage à l’attrition des capacités offensives iraniennes et aux tractations Iran-Oman qu’à une quelconque « libération » du détroit. La communication politique court, comme souvent, plus vite que les données AIS des tankers.