Merci Donald : Le chaos qui a rebattu les cartes du Monde

Dix-huit mois de désordre : un président qui humilie ses alliés, épuise ses propres stocks de munitions, normalise l’aide russe à un adversaire qui tue des soldats américains — et qui, sans le vouloir, a peut-être fait plus pour l’autonomie stratégique de l’Europe que dix ans de discours. Reste à savoir combien de temps encore le monde attendra, les bras croisés, que quelqu’un le lui dise en face.

Les Essentiels

  • 15 septembre 2026 : l’inspecteur général du Pentagone confirme que la guerre iranienne a coûté 33,4 milliards de dollars entre fin février et fin juin, dont 22,3 milliards en munitions seules ; le stock de THAAD est épuisé à près de 80 %, celui des Patriot à plus de 60 %.[01]
  • Mai 2026 : le secrétaire adjoint à la Marine Hung Cao reconnaît devant le Sénat que les livraisons d’armes à Taïwan sont mises en pause, faute de munitions disponibles.[02]
  • 14 septembre 2026 : la Finlande devient le 10ᵉ pays européen à rejoindre l’initiative française de dissuasion nucléaire avancée — un pays qui n’avait rejoint l’OTAN qu’en 2023 après des décennies de neutralité.[03]
  • Semaine du 15 septembre : deux dépôts pétroliers bloqués en France (Fos-sur-Mer, Frontignan) ; une station-service sur dix en rupture de carburant ; le Washington Post annonce que le pire est encore à venir, y compris aux États-Unis.[04][05]
  • Cette semaine : l’Arabie saoudite mène plus de 300 frappes aériennes en cinq jours contre les Houthis — seule, sans attendre Washington.[06]
  • Interrogé sur une éventuelle aide russe à l’Iran, Donald Trump répond : « C’est comme s’ils le font et nous on le fait, en toute honnêteté. »[07]

par François de Vries | Bruxelles, le 17 septembre 2026 —

Le chaos comme méthode

Il faut se rendre à l’évidence : en dix-huit mois, Donald Trump a réussi ce que ni la Russie ni la Chine n’étaient parvenues à faire en vingt ans — convaincre une partie substantielle du monde occidental que la garantie américaine n’est plus une donnée, mais une variable. La liste est longue et elle s’allonge chaque semaine : Abqaiq laissé sans réponse en creux du souvenir collectif, l’humiliation publique de MBS à Miami, le refus d’appuyer Riyad contre les Houthis en septembre, la suspension des livraisons d’armes à Taïwan « faute de munitions »,[02] les menaces réitérées d’annexion du Canada, et maintenant l’aveu, sans détour, que la Russie aide peut-être l’Iran à cibler des soldats américains — « en toute honnêteté », comme s’il s’agissait d’une règle du jeu acceptée entre grandes puissances plutôt que d’une trahison.[07]

Ce que le chaos a précipité, malgré lui

C’est là que l’ironie devient presque insoutenable : chaque manquement a produit, en miroir, un sursaut.

Donald Trump et le chaos — Illustration © European-Security
Donald Trump et le chaos : en abandonnant ses alliés, un par un, Trump les a poussés à se passer de lui— Illustration © European-Security

La Finlande, l’un des pays les plus prudents d’Europe, a fait voter par son Parlement la levée de l’interdiction historique des armes nucléaires sur son sol pour rejoindre le parapluie français — pas américain.[03] Le Canada de Mark Carney a signé un pacte de sécurité et de défense avec l’Union européenne, après avoir constaté que 75 cents de chaque dollar d’investissement de défense partait vers les États-Unis — « ce n’est pas malin », a-t-il tranché.[08]

Quentin Dickinson, sur euradio, a même osé ce matin la question que personne n’aurait sérieusement formulée il y a deux ans : « Et si le Canada devenait le 28ᵉ État-membre de l’Union européenne – et non pas le 51ᵉ État des États-Unis, comme le voudrait Donald Trump ? »[17] Ottawa n’en est certes pas là — les traités européens ne le permettent d’ailleurs pas — mais qu’on puisse sérieusement poser la question à voix haute en dit long sur le chemin parcouru en dix-huit mois. Reste à espérer, pour les Canadiens, qu’avant de rêver d’un strapontin à Strasbourg, ils mesurent bien ce qu’implique ce rite mensuel bien connu des eurodéputés : plier bagage chaque mois pour un aller-retour Bruxelles-Strasbourg dont même Bruxelles peine encore à expliquer l’utilité.

L’Ukraine, en pleine guerre pour sa propre survie, a envoyé 200 spécialistes antidrones dans cinq pays du Golfe pour transmettre une expertise que l’Amérique ne fournissait plus.[09] Et l’Arabie saoudite, cette semaine encore, a démontré qu’elle savait agir seule quand il le fallait : plus de 300 frappes en cinq jours contre les Houthis, sans feu vert de Washington.[06]

Le paradoxe est total : c’est en abandonnant ses alliés, un par un, que Trump les a poussés à se passer de lui.

Le prix payé à la maison

Mais ce sursaut a un coût, et ce coût, c’est l’opinion publique qui le paie — des deux côtés de l’Atlantique. En France, deux dépôts pétroliers ont été bloqués coup sur coup cette semaine par des pêcheurs à bout ; une station sur dix manque de carburant ; sept Français sur dix anticipent une baisse de leur pouvoir d’achat, selon Elabe. Une mobilisation intersyndicale est prévue le 29 septembre, une grève chez TotalEnergies le 8 octobre, des appels circulent pour le 17 octobre — à sept mois de la présidentielle.[04] Le Portugal, la Syrie, et selon l’AFP « les Amériques, l’Europe, l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient » connaissent des troubles similaires.

Et ce n’est pas fini. Le Washington Post l’écrivait avant-hier : les analystes prédisent une nouvelle flambée des prix de l’essence et du diesel, « potentiellement plus dommageable » que tout ce qui a précédé — y compris aux États-Unis, où l’essence a atteint 4,59 dollars le gallon à Cincinnati cette semaine. Le pipeline Est-Ouest saoudien, alternative terrestre à Ormuz, vient d’être endommagé. Malgré les assurances de l’administration Trump, le pire reste, selon les mêmes analystes, devant nous.[05]

Le silence n’est pas total — mais il ne porte pas

Il serait injuste de dire qu’aucune voix américaine ne s’élève. Jake Sullivan, l’ancien conseiller à la Sécurité nationale, a été cinglant : la Russie « fournit du renseignement pour qu’Iran puisse localiser précisément où se trouvent les militaires américains », et « l’un des grands gagnants de tout ça, c’est Vladimir Poutine ».[11] La revue War on the Rocks, référence en sécurité, a titré sans ambages : « Punir la Russie pour avoir aidé l’Iran à cibler l’armée américaine ».[10] Robert Kagan, dans The Atlantic, documente l’émergence d’un « monde post-américain ».

Le sénateur démocrate Chris Murphy (Connecticut) ne s’embarrasse pas, lui, de nuances diploma-tiques. Le 15 septembre 2026, au Sénat, sur les liens du clan Trump avec Moscou, il a été très clair : « C’est aussi proche de la trahison qu’on puisse l’être.» Et plus loin, sans détour : « Trump est devenu l’un des alliés les plus importants de Poutine

Le sérail proche du pouvoir n’échappe pas à ce climat. Cette semaine, ProPublica a révélé qu’un homme d’affaires russe proche de Poutine, décoré par lui de l’Ordre de l’Amitié, avait financé plusieurs centaines de milliers de dollars du mariage de Donald Trump Jr. aux Bahamas — un homme au passé trouble, selon le journaliste d’investigation à l’origine du scoop.[12] Le même jour, le directeur du FBI Kash Patel, interrogé au Sénat, affirmait ne rien en savoir, tout en devant lui-même s’expliquer sur un paiement de 25 000 dollars reçu en 2024 d’une société de production liée au Kremlin.[13]

Mais ces voix se heurtent à un mur : celui d’un président qui, interrogé directement sur l’aide russe à l’Iran, ne dément pas — il la normalise. « Je pense qu’il les aide peut-être un peu, oui, et il pense probablement qu’on aide l’Ukraine, non ? […] C’est comme s’ils le font et nous on le fait, en toute honnêteté. » Une équivalence morale entre l’aide à un allié envahi et l’aide à un adversaire qui tue des soldats américains — énoncée sans embarras apparent.[07] Tant que cette phrase-là résume la position du sommet de l’État, la critique, aussi juste soit-elle, reste sans prise.

Qui profite du chaos

La réponse, documentée par le Time comme par le Council on Foreign Relations, ne fait guère de doute : la Russie, en premier lieu — hausse de ses revenus pétroliers, ralentissement de l’aide américaine à l’Ukraine, distraction mondiale au moment même où son offensive en Ukraine avait besoin de répit.[14] Kirill Dmitriev, l’envoyé spécial de Poutine, ne s’en cache même pas : la levée de sanctions sur le pétrole russe revient, écrit-il, à « reconnaître que sans le pétrole russe, le marché énergétique mondial ne peut rester stable ».[15] La Chine, de son côté, engrange un succès diplomatique discret mais réel : lors du sommet de mai à Pékin, Xi Jinping a réussi à placer les ventes d’armes américaines à Taïwan au centre des discussions — un angle que Washington, mal préparé, n’a pas su éviter.[16]

François de Vries

Notes et sources

[01] Inspecteur général du Département de la Défense américain, 15 septembre 2026 : le coût de la guerre iranienne pour Washington est estimé à 38 milliards de dollars (selon un rapport antérieur) / 33,4 milliards pour la période du 28 février au 30 juin, dont 22,3 milliards en munitions ; stocks de THAAD épuisés à près de 80 %, de Patriot à plus de 60 %.

[02] Témoignage du secrétaire adjoint à la Marine Hung Cao devant le Sénat, mai 2026 : livraisons d’armes à Taïwan mises en pause « pour disposer des munitions nécessaires à Epic Fury ».

[03] Al Jazeera / Stars and Stripes, 14 septembre 2026 : la Finlande devient le 10ᵉ pays européen à rejoindre l’initiative française de dissuasion nucléaire avancée, après la levée par son Parlement (17 juin, 125 voix contre 61) de l’interdiction historique des armes nucléaires sur son sol.

[04] The Local fr / Yahoo News, 15-17 septembre 2026 : blocages des dépôts pétroliers de Fos-sur-Mer et Frontignan ; une station-service sur dix en rupture ; sondage Elabe (7 Français sur 10 anticipant une baisse de pouvoir d’achat) ; mobilisations prévues les 29 septembre, 8 et 17 octobre.

[05] Washington Post, 16 septembre 2026 (Evan Halper, Rachel Chason, Joyce Lee) : nouvelle flambée prévue des prix de l’essence et du diesel ; essence à 4,59 $/gallon à Cincinnati ; dommages au pipeline Est-Ouest saoudien.

[06] Al Jazeera / Washington Times, 15-16 septembre 2026 : plus de 300 frappes aériennes saoudiennes en cinq jours contre les positions houthies, menées sans validation américaine préalable.

[07] Yahoo News, 25 juillet 2026 : Donald Trump, interrogé par Fox Radio sur une possible aide russe à l’Iran : « Je pense qu’il les aide peut-être un peu, oui […] c’est comme s’ils le font et nous on le fait, en toute honnêteté. »

[08] Axios / CBC, février-mars 2026 : le Premier ministre canadien Mark Carney annonce la première stratégie industrielle de défense du pays, rejoint le programme européen SAFE ; sondage Nanos (9 % des Canadiens jugent les États-Unis un allié digne de confiance) ; citation « 75 cents de chaque dollar […] ce n’est pas malin ».

[09] Al Jazeera / Daily Sabah / Militarnyi, mars-mai 2026 : plus de 200 spécialistes ukrainiens antidrones déployés dans cinq pays du Golfe.

[10] War on the Rocks, 29 mars 2026 : appel à « punir la Russie pour avoir aidé l’Iran à cibler l’armée américaine ».

[11] Russia Matters / déclarations de Jake Sullivan, mars 2026 : la Russie fournit du renseignement de ciblage à l’Iran ; « l’un des grands gagnants de tout ça, c’est Vladimir Poutine ».

[12] ProPublica / Democracy Now, 15-16 septembre 2026 : Umar Kremlev, homme d’affaires russe proche de Poutine, décoré de l’Ordre de l’Amitié, finance le mariage de Donald Trump Jr. aux Bahamas ; fortune de Trump Jr. estimée à 300 millions de dollars par Forbes.

[13] ABC News / Newsweek, 15 septembre 2026 (audition Sénat) et février 2025 (disclosure initiale) : le directeur du FBI Kash Patel affirme ignorer l’affaire Kremlev ; confirmation de son propre paiement de 25 000 $ en 2024 par une société liée au Kremlin.

[14] Time / Council on Foreign Relations, mars 2026 : la Russie bénéficie à court terme de la guerre iranienne — hausse des revenus pétroliers, ralentissement de l’aide américaine à l’Ukraine.

[15] Déclaration de Kirill Dmitriev, envoyé spécial de Poutine, citée par Yahoo News, mars 2026 : la levée de sanctions sur le pétrole russe revient à « reconnaître que sans le pétrole russe, le marché énergétique mondial ne peut rester stable ».

[16] East Asia Forum, 31 mai 2026 : lors du sommet de Pékin (13-15 mai), Xi Jinping place les ventes d’armes américaines à Taïwan au centre du dialogue bilatéral — décrit comme un succès diplomatique chinois significatif.

Décryptage : Les Bourgeois de Calais du XXIᵉ siècle

Il existe une image, née au XIVᵉ siècle et sculptée par Rodin cinq cents ans plus tard, de six notables marchant vers leur destin la corde au cou, résignés, pour épargner leur ville. L’Europe de 2026 n’en est pas encore là — mais le réflexe qu’elle affiche, collectivement, ressemble parfois davantage à cette soumission dignement mise en scène qu’à une révolte assumée. Chacun des faits documentés ci-dessus — Finlande, Canada, Ukraine, Arabie saoudite — montre qu’il est possible d’agir sans attendre l’autorisation de Washington. Et pourtant, aucun chef d’État européen n’a encore prononcé publiquement la phrase que tant de faits appellent : trop, c’est trop.

La question n’est plus de savoir si Donald Trump est responsable d’une part du chaos actuel — les faits, ici rassemblés, parlent d’eux-mêmes. Elle est de savoir combien de temps encore les nations concernées choisiront la prudence diplomatique plutôt que la franchise.

L’histoire enseigne que le vide laissé par le silence des modérés n’est jamais longtemps vacant : il se remplit, tôt ou tard, par ceux qui n’ont pas ce scrupule — et en Europe comme ailleurs, les partis qui n’attendent qu’une chose sont précisément ceux qui n’ont jamais eu peur de dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas.