« Je me lasse d’écrire sur l’Arabie et le Yémen car j’ai l’impression à chaque fois de me répéter » : c’est par ces mots, il y a quelques jours, que Hedy Belhassine nous a envoyé huit de ses textes écrits entre 2013 et 2022. Loin d’être une lassitude à déplorer, cette impression de répétition est en réalité la meilleure preuve de la justesse de son regard : ce que Hedy observait déjà à l’époque, l’actualité de septembre 2026 vient, presque trait pour trait, de le confirmer.
Sommaire
par Joël-François Dumont | Paris, le 20 septembre 2026.
Un correspondant du chaos avant l’heure
Il y a des observateurs qui suivent l’actualité. Il y en a d’autres, plus rares, qui suivent un dossier — sur des années, parfois des décennies, sans jamais le lâcher, jusqu’à ce que les mêmes noms, les mêmes mécanismes, les mêmes fragilités reviennent, encore et encore, sous une autre date. Hedy Belhassine appartient à cette seconde catégorie.
Ce regard n’est pas celui d’un observateur lointain. Pendant quarante ans, Hedy Belhassine a côtoyé de près la plupart des chefs d’État arabes, accompagné nombre de nos ministres dans leurs déplacements officiels, et été présent aux tables où se négociaient les grands contrats entre la France et les pays arabes et du Golfe. Peu d’observateurs français connaissent le Yémen et l’Arabie d’aussi près, et de si longue date — pas depuis un bureau parisien, mais depuis l’intérieur des relations qui, précisément, se sont nouées là où il écrit. Il est de ce monde arabe depuis l’enfance, un monde qu’il n’a jamais eu besoin d’apprendre de l’extérieur.
L’homme derrière la plume
Hedy parle peu, mais il écoute — une qualité rare chez qui a côtoyé autant de chefs d’État. Sa culture n’est pas seulement littéraire : c’est celle du monde entier, de la manière dont les hommes et les femmes y vivent, y cultivent leurs terres, y inventent leurs coutumes d’un continent à l’autre.

Il porte une aversion viscérale pour les dictatures, quelles qu’elles soient — c’est l’homme d’une seule fidélité. Son jugement sur le monde arabe, qu’il connaît pourtant mieux que quiconque, reste sévère et sélectif : hors Djerba la douce, le Maroc et Oman, aucun pays, si modernisé soit-il, ne trouve grâce à ses yeux — c’est tout le sel de son texte « Là-bas l’air est si doux qu’il empêche de mourir ». Sous des dehors discrets perce un humour qu’il distille avec art plutôt qu’il ne l’étale. Et si notre site avait une rubrique gastronomie, il en serait le chef : peu savent, comme lui, faire naître sur un simple fourneau des saveurs aussi mémorables.
Hedy Belhassine l’ambassade de France à Berlin (2025) — Photo © Joël-François Dumont
C’est d’ailleurs à Ravensbrück, lors du 80ᵉ anniversaire de la libération du camp, qu’il a écrit en 2025 l’un de ses textes les plus personnels — « Un matin à Ravensbrück.»

Depuis 2013, il documente sur ses blogs (Mediapart, puis son propre site HYB) une même histoire : celle d’un royaume saoudien surarmé mais structurellement fragile, celle d’un Yémen que personne ne parvient à soumettre, et celle d’une garantie américaine qui, déjà, ne tenait qu’à un homme plutôt qu’à un traité. En relisant aujourd’hui ces huit textes à la lumière de ce que nous avons documenté cette semaine même — les 300 frappes saoudiennes de septembre, le F-15 abattu près de Marib, le refus de Trump d’intervenir contre les Houthis — la sensation est troublante : rien de tout cela n’est vraiment nouveau. Cela avait déjà un nom, une date, un auteur.
Deux de ces huit textes sont déjà dans nos archives depuis leur publication d’origine — « Yémen, le sang des armes, les larmes des mots » (2018) et « Mohamed Ben Salman en marche vers l’empire d’Arabie » (2017). Les six autres, restés jusqu’ici sur ses blogs personnels, méritent aujourd’hui d’être republiés ici, à leur date d’origine, pour ce qu’ils disent de la constance d’un regard.
Premier fil : le tigre de papier
Dès 2013, dans « L’Arabie Saoudite et Israël, la tentation du Diable », Hedy notait que « les forces armées saoudiennes suréquipées seraient bien en peine de manœuvrer sans l’aide de leurs instructeurs américains, britanniques, pakistanais ou français ». Deux ans plus tard, dans « La guerre de l’Arabie heureuse » (2015), le diagnostic se précise : sans ses supplétifs, l’armée saoudienne — quatrième budget militaire mondial — n’est qu’« un tigre de papier ».

En 2019, dans « Comment le Yémen a vaincu Trump et MBS », il documente, rapport du CSIS à l’appui, que les boucliers Patriot et THAAD, achetés pour quinze milliards de dollars, « n’ont rien vu passer » lors de l’attaque contre Abqaiq.
Cette semaine encore, nous rapportions que les stocks américains de Patriot et de THAAD sont épuisés à plus de 60 % par la guerre iranienne — et que l’Arabie, cette fois, a dû mener seule 300 frappes contre les Houthis, perdant au passage un F-15 près de Marib. Le tigre de papier de 2013 n’a toujours pas changé de nature.
Deuxième fil : un homme, pas une alliance
C’est peut-être la phrase la plus prémonitoire de toute la série. En septembre 2017, concluant son portrait de Mohamed Ben Salman, Hedy écrivait que le prince héritier tiendrait son pari impérial — « du moins, tant que Donald Trump occupera la Maison Blanche ». Neuf ans plus tard, notre propre dossier « Merci, Donald : le chaos qui a rebattu les cartes du monde » documente très exactement cette dépendance personnelle : l’humiliation publique de MBS à Miami en mars 2026, le refus américain de septembre face aux Houthis, l’absence de toute garantie institutionnelle derrière la relation. Hedy l’avait vu venir sans connaître ni Miami, ni 2026 — simplement en observant qu’aucune alliance construite sur un homme ne survit à cet homme.
Troisième fil : ce qu’on savait déjà
Le 6 mars 2015, trois semaines avant que l’Arabie ne lance son offensive, « Yémen, les dernières nouvelles de demain… » décrivait déjà toutes les pièces en place : la prise de Sa’naa par les Houthis, la fuite du gouvernement à Aden, l’alliance naissante avec Téhéran. Le 1er avril de la même année, « Au Yémen, le ciel risque de nous tomber sur la tête » introduisait pour la première fois la comparaison avec Astérix et les irréductibles Houthis — un motif qui reviendra, comme une signature, dans le texte de 2019 sur Abqaiq.
Toutes les prédictions de Hedy ne se sont pas vérifiées de la même manière — en 2022, dans « Yémen: vers la fin de la guerre de 7 ans ? », il annonçait un effondrement saoudien et la fin des ambitions de MBS qui, on le sait aujourd’hui, ne sont pas venus. C’est précisément ce qui rend l’ensemble crédible plutôt que suspect : un homme qui suit un dossier depuis treize ans avec honnêteté, pas un oracle qui aurait toujours raison.
Quatrième fil : le Yémen comme sismographe
Il y a peut-être plus troublant encore que la constance de son diagnostic militaire ou politique. Dans « Yémen, les dernières nouvelles de demain… » (mars 2015), Hedy raconte la guerre civile d’Aden de 1986 — les pistolets qui prennent la parole en plein Comité central, l’évacuation des étrangers par le yacht royal britannique et le Jules Verne français — avant d’ajouter cette phrase : « aucun diplomate ne pouvait alors imaginer que cet épisode tragique était l’un des premiers signes avant-coureurs de l’effondrement de l’empire soviétique. Le mur s’était fissuré à Aden avant de tomber à Berlin quatre ans plus tard.» Il fait le même geste avec l’attentat contre l’USS Cole en décembre 2000 : un choc jugé local sur le moment, qui n’était en réalité que le prélude, dix-huit mois avant l’heure, du 11-Septembre.
Le Yémen n’est donc pas seulement, chez Hedy, un théâtre oublié du monde. C’est un lieu où les grandes bascules de l’Histoire envoient leur premier signal — avant que quiconque ailleurs ne le remarque. Si ce fil se vérifie une troisième fois, la question posée par la guerre en cours en 2026 n’est plus seulement « que se passe-t-il au Yémen ? », mais « de quoi le Yémen est-il, une fois encore, en train de nous avertir ? »
Cinquième fil : les trophées de l’opacité
Il y a un dernier fil, plus discret que les précédents, mais qui éclaire une facette différente du même homme. En juillet 2019, dans « Ben Salman, Salvator Mundi et Donald Trump » (déjà publié sur ce site), Hedy raillait l’achat par MBS, pour 450 millions de dollars, d’un tableau attribué à Léonard de Vinci représentant le Christ — une icône chrétienne acquise par « le chef des équarrisseurs de Khashoggi », devenu du jour au lendemain « amoureux des arts ». Le tableau, révélera-t-on plus tard, fut transféré de nuit sur le yacht Serene du prince, avant de disparaître dans un entrepôt saoudien en attendant un musée qui reste à construire.

Cette anecdote n’est pas isolée : elle appartient à un système bien plus vaste et bien documenté, celui des freeports — ces entrepôts de très haute sécurité installés près des aéroports de Genève, du Luxembourg, de Singapour ou du Delaware, où les œuvres d’art des plus grandes fortunes du monde séjournent, parfois pendant des décennies, sans jamais payer de TVA, de droits de douane ni faire l’objet d’aucune déclaration fiscale — tant qu’elles restent, juridiquement, « en transit ». Le tableau de MBS n’y a pas atterri à proprement parler, mais l’esprit est le même : une fortune qui achète des trophées sans toujours en comprendre le sens, et qui a organisé, ailleurs, sa propre opacité durable.
Le tigre de papier militaire a son miroir financier : une puissance qui s’achète des symboles — un tableau, un empire, une alliance — sans qu’aucun ne résiste, au bout du compte, à l’épreuve du temps ou du regard qu’on y porte.
Pourquoi les republier maintenant
Nous republions ces six textes à leur date d’origine, dans la rubrique « Hedy Belhassine », avec mention de la source, qui a toujours accompagné les contributions de Hedy sur ce site. Rien n’y sera modifié — pas même les pronostics qui n’ont pas tenu, parce que l’honnêteté d’une archive tient justement à ce qu’on n’y retouche rien après coup.
Ce que nous y ajoutons, en revanche, c’est ce fil que la lecture rétrospective permet de voir : treize ans de constance, un tigre de papier qui n’a pas changé de matière, une alliance qui n’a jamais reposé que sur un homme, et un peuple yéménite dont, encore et toujours, personne n’avait prévu qu’il tiendrait aussi longtemps.
Joël-François Dumont
Ces six textes de Hedy Belhassine évoqués ont été republiés séparément, à leur date de parution d’origine
- « L’Arabie Saoudite et Israël, la tentation du Diable » — (2013-1121)
- « Yémen, les dernières nouvelles de demain… » — (2015-0306)
- « Au Yémen, le ciel risque de nous tomber sur la tête » — (2015-0401)
- « La guerre de l’Arabie heureuse » — (2015-0526)
- « Comment le Yémen a vaincu Trump et MBS » — (2019-0928)
- « Yémen: vers la fin de la guerre de 7 ans ? » — (2022-0202)
Décryptage : L’art de faire rire sans jamais mentir
Coluche aurait aimé le Yémen de Hedy Belhassine. Thierry Le Luron, sans doute, aurait rêvé d’imiter ses princes. Car il y a chez Hedy un art très français de la formule assassine, celui qui dit tout en ayant l’air de ne rien dire — un art qu’on croyait réservé aux cafés-théâtres, et qu’il applique méthodiquement, depuis treize ans, à l’un des dossiers les plus sanglants du monde.
Qui d’autre aurait osé résumer trente-cinq mois de bombardements par « bâton et carotte pour domestiquer les ânes » ? Qui aurait pensé à offrir, en une phrase, une Bentley à 200 000 euros à chaque pilote saoudien « traumatisé d’avoir carbonisé ses frères yéménites » — sans jamais préciser lequel des deux, du traumatisme ou du cadeau, est le plus obscène ? Qui, enfin, aurait osé écrire que l’armée du quatrième budget militaire mondial n’est, sans ses supplétifs, qu’« un tigre de papier » — formule si juste qu’elle a mis treize ans à cesser d’être vraie, et qui ne l’est toujours pas ?
L’humour de Hedy n’est jamais gratuit. Il est le vecteur, pas la fin — une manière de faire passer une vérité désagréable sans jamais avoir l’air de la marteler. C’est un humour qui déclenche le rire d’abord, puis, une seconde plus tard, un silence gêné : celui qu’on ressent en réalisant qu’on vient de rire d’une chose qui ne devrait faire rire personne. C’est peut-être ça, le vrai talent — et il est rare.