L’amiral Christian Girard livre ici une mise au point technique et historique qui tranche avec l’émotion médiatique du moment. Alors que les plateaux de télévision s’alarment de la fermeture simultanée des deux grands verrous maritimes de la péninsule arabique, il rappelle une différence structurelle trop souvent oubliée : Ormuz n’a aucune alternative maritime, quand Bab-el-Mandeb, lui, peut toujours être contourné par le cap de Bonne-Espérance — une route qu’emprunte déjà une large part du trafic depuis 2024. Il faut noter, au passage, un détail qui a son importance : l’île de Perim, où un escorteur français fut touché par un tir de char yéménite dans les années 1970, est très précisément celle que les Houthis viennent de reprendre — sous son nom arabe actuel, Mayyun. Cinquante ans séparent donc les deux épisodes, au même endroit exact.
par l’Amiral Christian Girard (2s) — Toulon, le 13 septembre 2026.
Il est naturel de réagir, à propos des développements récents de la situation dans détroit de Bab-el-Mandeb, en la reliant à celle qui prévaut dans le détroit d’Ormuz. Tous deux encadrent la péninsule arabique et contrôlent une part importante de l’exportation par voie maritime des énergies fossiles provenant de la région, essentielles à l’économie mondiale. Bab-el-Mandeb est, de plus, la voie de passage normale du trafic maritime entre l’Asie et l’Europe. Il est donc tout à fait légitime de s’inquiéter de la nouvelle dégradation de la situation internationale entraînée par l’annonce de la prise de contrôle du littoral de la mer Rouge avec la ville de Mokka par les Houthis, essentiellement sur le plan des conséquences économiques potentielles. S’il y a une certaine symétrie entre la situation des deux détroits dans le contexte de la guerre d’Iran, le cas de « la porte des lamentations » mérite d’être précisé.
Zoomez, déplacez-vous ou basculez en vue satellite pour explorer la zone — Carte interactive © Google Maps »
Les deux détroits sont aujourd’hui, de fait, sous la menace iranienne : soit directement à Ormuz, soit par le relais de la force militaire présentée comme la milice houthie. Cette dernière est le bras armé de l’irrédentisme traditionnel des tribus du Nord du Yémen contre d’une part, tout pouvoir n’émanant pas de ses rangs, en particulier celui de la bande côtière sud du pays, ouverte vers le large par le port d’Aden, autrefois colonisée par les Britanniques et qualifiée de progressiste, mais également d’autre part au Nord.[01] contre l’influence et les pressions du puissant Royaume saoudien. Présentée comme le mandataire, le « proxy » de l’Iran, cette force, certes soutenue et armée par lui, joue certainement sa propre jeu dans le contexte international actuel.

Les menaces qu’elle profère contre le trafic maritime ne sont dirigées à ce jour que contre le trafic saoudien. Les actions anglo-américaines contre la terre menées dans le cadre de l’opération « Prosperity Guardian » (toujours active) ne sont certainement pas étrangères à cette relative modération. Elle fut déclenchée en 2023 à la suite des attaques contre le trafic maritime menées par les mêmes Houthis face à la situation créée en Palestine par Israël. Elle entraîna de vigoureuses actions américaines contre la terre, en particulier à Sanaa, la capitale.
Malgré la totale perte de crédibilité de ses déclarations, Donald Trump ne ment sans doute pas quand il dit qu’il s’est entretenu avec les Houthis et qu’il a passé un accord avec eux. Il n’en demeure pas moins qu’il n’a pas soutenu le royaume saoudien qui, lui, est réellement menacé, et ce malgré les demandes insistantes de ce dernier, ce qui ne va pas manquer d’accroître son ressentiment à son égard, ressentiment déjà créé par la conduite de la guerre américaine dans le golfe persique.
Comme cela a été observé à propos d’Ormuz, les conséquences en matière de transport maritime se manifestent dès la profération de la menace : hausse du coût des assurances, détournement ou arrêt du trafic avant même toute action militaire. Par là même, un notable effet stratégique est obtenu. Mais, il faut là aussi observer que le trafic maritime a déjà subi une forte réduction avec le contournement par le cap de Bonne Espérance, dû aux risques de la navigation en mer Rouge qui préexistaient. Le trafic conteneurisé en mer Rouge avait diminué de 60 % en 2024 selon le FMI.

Il faut également observer que le détroit d’Ormuz n’a pas d’alternative maritime, alors qu’il est toujours possible de contourner l’Afrique par le sud en évitant Bab-el-Mandeb, situation qui prévalu jusqu’à la réouverture du canal de Suez en 1975 après la guerre des Six-jours. Une réelle fermeture de Bab-el-Mandeb n’affecterait directement et gravement que l’Égypte, qui a certainement déjà constaté la réduction des revenus du canal de Suez, ainsi que l’Arabie Saoudite qui ne pourrait plus exporter son pétrole par Yambu, débouché de l’oléoduc est-ouest qui permet de contourner le détroit d’Ormuz. Cela aurait certainement des conséquences économiques importantes sur le marché international du pétrole.
Un deuxième paramètre mérite d’être mis en avant : la situation d’instabilité politique qui prévaut depuis toujours dans la région. La navigation dans la zone a toujours été potentiellement dangereuse car soumise à la réaction des armes terrestres, accrue en raison de l’étroitesse du passage. Un escorteur d’escadre T47 français fut touché dans les années 70 par le tir d’un char yéménite pour s’être approché de trop près de l’île de Perim. Le prise de contrôle du littoral yéménite de la mer Rouge, et même celle des îles Hanish, celle de Perim ou de Zuqar, ne modifient guère la nature et la réalité de la menace émanant de la terre contre la mer par rapport à celle qui préexistait : son aggravation demeure déterminée plus par les considérants politiques que par le contexte géographique et le potentiel militaire offensif des Houthis. Elle fait l’objet de missions navales occidentales depuis plusieurs années, forces appuyées par les différentes bases militaires installées à Djibouti, dont celle de la France. Indépendamment de la mission « Prosperity Guardian » déjà mentionnée, l’Union européenne conduit dans la zone une opération maritime de protection de la navigation commerciale depuis février 2024, l’opération ASPIDES, en sus de la mission ATALANTE encore plus ancienne contre l’insécurité et la piraterie.
La situation militaire dans le détroit de Bab-el-Mandeb n’est donc pas du tout la même que celle qui existe à Ormuz, en particulier parce que les Européens sont ici présents avec des moyens dont l’efficacité a été reconnue, comme celle des Américains, par les Houthis. Cela explique sans doute l’absence de réaction diplomatique des pays européens à l’évolution d’une situation qui émeut pourtant les plateaux de télévision.
Il reste néanmoins nécessaire de rester extrêmement vigilant à l’égard de toute durcissement des déclarations et des actions houthies. Les réactions militaires les plus probables pourraient venir de l’Arabie saoudite et de l’Égypte. L’approche des élections de « midterm » et la fatigue des moyens américains rendent peu probable le renforcement de l’action américaine, sauf peut-être de façon ponctuelle. Les Européens pourraient devoir agir de façon plus offensive malgré leur pusillanimité, si la situation se dégradait encore. Ce n’est, pour le moment, pas nécessaire. Les conséquences économiques sont-elles déjà perceptibles.
Christian Girard
[01] L’ancienne partition entre le nord et le sud du pays semble avoir disparu des mémoires, alors qu’elle n’a formellement été abolie qu’en 1990.
[02] Voir « Les Houthis s’emparent de Bab el-Mandeb, l’Arabie prise en étau » — Source : Levant Time (2026-0911)
Décryptage
Trois éléments récents viennent étayer, chiffres à l’appui, l’analyse de l’amiral Girard.
Sur le « potentiel militaire offensif des Houthis », qu’il juge peu modifié par la seule prise de contrôle territoriale : une enquête du Conflict Armament Research Center a documenté que le mouvement a discrètement perfectionné son arsenal ces dix-huit derniers mois, pendant que l’Iran et l’Arabie saoudite s’épuisaient dans la guerre ouverte — plus de 800 composants de missiles saisis, au moins dix types différents, avec des ingénieurs iraniens venus leur apprendre à les assembler eux-mêmes plutôt que d’en importer de complets. Seulement 5% de ces composants provenaient directement d’Iran, le reste ayant transité par seize autres pays.
Sur la « fatigue des moyens américains » évoquée à propos des élections de mi-mandat : les stocks américains de missiles intercepteurs Patriot PAC-3 seraient passés de plus de 2 300 unités avant la guerre d’Iran à environ 800 aujourd’hui selon le CSIS — une chute des deux tiers en six mois. Axios cite d’ailleurs nommément la France parmi les pays qui puisent, comme Israël et l’Ukraine, dans ce même réservoir américain déjà sous tension, ce qui éclaire d’un jour plus concret la réticence discrète des Européens à s’engager davantage.
Enfin, sur le ressentiment saoudien anticipé par l’amiral : le Times of Israel rapportait ces derniers jours que Donald Trump aurait opposé un refus explicite à une demande saoudienne de frappes contre les Houthis, des responsables américains ayant fait savoir vouloir « rester concentrés sur l’Iran et Ormuz plutôt que d’ouvrir un nouveau front » — malgré deux appels personnels de Mohammed ben Salmane. Riyad se retrouve donc, une fois de plus, à devoir compter sur ses seuls moyens.