Les services secrets dans la guerre d’Ukraine : l’heure des barbouzes

Les services de renseignement ont rarement été autant sous les feux de la rampe que lors de l’attaque de l’Ukraine par la Russie. Siobhán Geets dans le magazine autrichien Profil révèle le rôle du service action du GRU, les Spetznatz, dans le lancement de l’opération « spéciale » de Vladimir Poutine…

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Les services secrets dans la guerre d'Ukraine : l'heure des barbouzes 1

Par Siobhán GeetsProfil – 10 mars 2022 –

Le matin du 27 décembre 1979, des troupes soviétiques débarquaient à l’aéroport de Kaboul, la capitale afghane, dont les dirigeants politiques ont été simultanément empoisonnés. Un agent du KGB, déguisé en cuisinier, avait été introduit clandestinement dans le palais présidentiel. Il a ensuite ajouté des somnifères au petit-déjeuner des leaders politiques.

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La Loubianka à Moscou – Photo © Profil

C’était le début de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, qui allait durer dix ans et faire des centaines de milliers de morts. Une unité spéciale des services secrets militaires russes a tué le président Hafizullah Amin le jour même.

Auparavant, des agents du KGB avaient espionné son palais et fourni des informations importantes pour l’attaque surprise ultérieure.

C’est à peu près ce qui aurait dû se passer lors de l’attaque contre l’Ukraine. « L’action de Moscou commence généralement par une tentative de neutralisation du centre du pouvoir« , explique Thomas Riegler. L’historien viennois, spécialiste du Renseignement et des services spéciaux, fait remarquer que les Soviétiques ont également occupé les principaux postes gouvernementaux à Prague en 1968, bien avant l’arrivée des chars.

Des préparatifs similaires ont également eu lieu en Ukraine. Alors que le président russe Vladimir Poutine mettait en position ses troupes aux frontières, des agents russes étaient infiltrés dans le pays. Ils devaient localiser les dirigeants ukrainiens, mener des actes de sabotage et occuper des points stratégiques afin de permettre aux troupes d’invasion de progresser rapidement vers Kiev et de tout préparer pour la « frappe de décapitation » : la capture ou l’assassinat rapide du président Volodymyr Selensky et l’élimination de son gouvernement. Selon un rapport de l’institut de recherche britannique Royal United Services Institute (RUSI), quelque 200 agents du FSB, successeur du KGB, ont été détachés en Ukraine avec cet objectif.

« L’appareil de sécurité ukrainien était déjà infiltré par des agents russes« , selon Nathalie Vogel du groupe de réflexion « European Values Center for Security Policy » de Prague. Selon elle, cela constituait depuis longtemps un défi pour le gouvernement. « Il y avait des agents dormants qui ont maintenant repris du service« .

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Leur tâche consistait apparemment aussi à marquer des objectifs stratégiques importants. Peu après l’entrée des troupes russes, le maire de Kiev, Vitali Klitschko, a appelé la population à informer la police des marquages sur les toits des immeubles et autres bâtiments, dans les rues et les espaces verts. « Le travail de renseignement des Russes a servi à repérer des acteurs politiques importants et des cibles pour des bombardements« , explique Riegler. Pour Moscou, présenter Selensky menotté ou même mort quelques heures ou jours après le début de l’invasion aurait été un « coup » pour sa propagande.

Siobhán Geets (Photo © DR)

« L’action de Moscou commence généralement par une tentative de neutralisation du centre du pouvoir«  selon Thomas Riegler, expert autrichien en matière de Renseignement.

Mais cela ne s’est pas produit. La résistance des soldats ukrainiens et de la population civile a probablement surpris les troupes de Poutine, et l’avancée vers un aéroport important à l’ouest de Kiev a également échoué. « L’occasion d’un coup de main dès la phase initiale de l’invasion, alors que la défense ukrainienne était encore improvisée, a ainsi été perdue« , d’après Riegler. Les services secrets russes avaient fait un mauvais calcul.

Il en va autrement des Américains.

Le chef de la CIA, William Burns, est parti dès le début de l’année pour mettre en garde les alliés des États-Unis. En janvier, il a rencontré Selensky à Kiev, puis s’est rendu chez le chancelier allemand Olaf Scholz à Berlin. Poutine prévoit une attaque contre l’Ukraine, a rapporté Burns à ses partenaires européens. Les préparatifs sont quasiment terminés.

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Le chef de la CIA William Burns – © Photo : APA/AFP/Tom Brenner

Les services de renseignement américains ont prédit l’attaque de Poutine presque au jour près. Le président américain Joe Biden et le secrétaire d’Etat Antony Blinken n’ont cessé de dévoiler leurs conclusions devant les caméras, tandis que le monde entier pouvait observer en temps réel l’augmentation du nombre de troupes à la frontière avec l’Ukraine. Il s’agissait d’une offensive d’information inhabituelle à laquelle presque personne n’a accordé de crédit. Même des experts reconnus ont été convaincus jusqu’à la fin que Poutine n’irait pas jusqu’à attaquer tout le pays, y compris la capitale Kiev. Les coûts économiques et politiques seraient tout simplement trop élevés, a également déclaré l’expert autrichien de la Russie, Gerhard Mangott, dans un entretien avec Profil et s’est excusé plus tard sur Twitter pour cette erreur d’appréciation.

Mais il n’était pas le seul. Ainsi, deux jours avant l’attaque de Poutine sur l’Ukraine, Profil a reçu des informations émanant des services secrets britanniques et allemands. Selon ces informations, le président russe ne se contenterait certes pas de parties des républiques populaires autoproclamées, mais les occuperait dans leur intégralité. Mais personne, au MI6 comme au BND, ne s’attendait à des frappes aériennes généralisées et à une campagne de conquête également contre Kiev et Kharkov. L’aveuglement de l’Europe face au tabou brisé par Poutine s’est également manifesté le 24 février. Lorsque l’invasion a commencé, le chef du service de renseignement allemand (BND) était justement à Kiev pour des entretiens. Bruno Kahl a dû être évacué d’Ukraine par voie terrestre dans le cadre d’une opération coûteuse.[1]

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Bruno Kahl © Bild: Michael Kappeler/dpa/picturedesk.com

Pour l’Occident, un « traître » à Moscou vaudrait bien sûr son pesant d’or. Cela permettrait par exemple de savoir où en est la santé physique et mentale de Poutine. Le président est apparu récemment agité, son visage est bouffi, il tient ses interlocuteurs à distance. Des rumeurs sur une éventuelle maladie grave circulent également dans les milieux du renseignement.

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« L’état de santé des autocrates a toujours été un sujet d’intérêt« , dit Riegler. Après tout, la question de savoir si de puissants despotes vont bientôt mourir et qui pourrait être leur successeur est centrale pour les plans stratégiques de l’adversaire.

Riegler rappelle comment le BND a réussi en 1973, lors d’une visite de Leonid Brejnev à Bonn, à se procurer un échantillon de selles du président soviétique de l’époque. La même chose s’est produite plus tard à Copenhague, où les services de renseignement français avaient récupéré l’urine de Brejnev dans le tuyau d’évacuation d’un hôtel afin d’envoyer l’échantillon à Paris. Résultat de l’analyse : de graves dommages au foie. Brejnev est mort peu après, en novembre 1982, d’un « arrêt cardiaque soudain ». Les agents français avaient fait tout leur travail…

Thomas Riegler, expert Renseignement Photo © Markus Sibrawa

En Autriche, le service de renseignement de l’armée est responsable des services de renseignement à l’étranger – mais « souvent du côté du récepteur », selon Thomas Riegler, les informations ne sont pas activement recueillies. Mais des conclusions sont tirées et le risque d’une escalade dans le conflit ukrainien est mis en avant depuis des années.

Vienne, connue pendant la guerre froide comme la « capitale de l’espionnage », serait toujours l’une des principales bases du service de renseignement militaire russe, le GRU. L’ambassade russe à Vienne est l’une des plus grandes représentations de Moscou à l’étranger et de nombreux diplomates sont vraisemblablement des espions camouflés. Les agents russes en Occident auraient désormais une mission centrale : l’acquisition et la contrebande de biens soumis à des sanctions, en particulier des pièces de rechange et des composants techniques dont la machine de guerre russe ne peut se passer. Il est également important d’identifier les voies d’approvisionnement vers l’Ukraine afin de saboter les livraisons d’armes de l’Occident et, ainsi, de gagner la guerre le plus rapidement possible.

Les services de renseignement occidentaux ont bien sûr l’objectif inverse. Ils veulent renforcer la force de frappe de l’armée ukrainienne afin que la victoire de Poutine ne soit pas au rendez-vous.

« L’Ukraine va devenir une sorte de deuxième Afghanistan pour la Russie« , d’après Thomas Riegler. L’invasion soviétique de 1979 a été suivie de dix ans de guerre contre les moudjahidin islamistes soutenus par l’Occident. Finalement, l’Union soviétique a du renoncer. En 1989, l’Armée rouge s’est retirée et la guerre froide a pris fin peu de temps après. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, un nouvel ordre mondial a vu le jour dans les années qui ont suivi. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cet ordre devrait, lui aussi, appartenir à l’histoire.

Siobhán Geets

[1] Voir BND-Chef von Spezialeinheit aus der Ukraine gerettet par Josef Huffeslchulte in Focus (25-02-2022).

Voir également :

« Quel rôle pour les services secrets occidentaux dans le conflit en Ukraine ?» par Gérald Arboit in The Conversation – (04 mars 2022).