La chaîne alimentaire du comte Dracula

Pourquoi Poutine s’acharne-t-il à détruire l’Ukraine, au prix d’une saignée économique et humaine que même ses propres services doivent juger insoutenable ? Dans ce texte, l’historienne Françoise Thom écarte les explications habituelles — la revanche sur la révolution orange de 2004, la volonté d’humilier l’Occident, la peur d’un foyer démocratique aux portes de la Russie — comme insuffisantes à elles seules. Elle part plutôt des propres mots du président russe, de plus en plus désinhibé par l’âge et l’habitude du pouvoir absolu : en 2024, il confie que la paix l’ennuie et que l’action, même sous forme de balles sifflantes, le rassure ; en 2026, il s’inquiète de ce que feront les Russes une fois la guerre terminée ; et devant des enseignants, il compare crûment le monde à une chaîne alimentaire où les orques dépècent les ours blancs — leçon, dit-il, à transmettre aux enfants pour justifier la guerre.

De ces aveux, Françoise Thom tire une conclusion glaçante : c’est l’état de guerre lui-même, plus que la victoire, qui fascine Poutine. Pour comprendre pourquoi, elle remonte au XVe siècle et à la chute de Constantinople : les chroniqueurs byzantins expliquaient déjà la fulgurante expansion ottomane par le système des janissaires — de jeunes captifs chrétiens convertis, dressés à une fidélité fanatique au sultan, qui finissaient par haïr leurs propres compatriotes plus que quiconque. Thom retrouve ce même mécanisme d’asservissement en cascade chez Catherine II, dans les écoles du Komintern stalinien, puis chez Poutine lui-même : les Kadyrov tchétchènes, les populations ukrainiennes occupées jetées dans les « assauts de boucherie », les soldats nord-coréens importés. Le projet ultime, selon elle, ne s’arrête pas à l’Ukraine : il consiste à retourner les vaincus contre l’Europe elle-même, via des partis prorusses cultivés dans chaque pays — un processus qui, à ses yeux, n’en est encore qu’à ses débuts. (NDLR)

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Des milliers d’habitants des territoires occupés du Donbass rassemblés lors de « manœuvres de mobilisation » organisées près de Chakhtarsk le 6 avril 2017. Les autorités d’occupation avaient alors affirmé avoir réuni plus de 27 000 « réservistes » — Mozaika.biz

par Françoise Thom — Paris, le 6 septembre 2026 — Source Desk Russie [01]

« Renfield est un maniaque homicide d’une espèce particulière. Je vais devoir inventer une nouvelle classification pour son cas – je l’appellerai un maniaque zoophage. Il ne désire rien que d’absorber le plus de vivants possible et il le fait de façon cumulative. »

« Tous ceux qui sont victimes des morts-vivants deviennent eux-mêmes des morts-vivants et s’attaquent à leurs semblables. Et ainsi le cercle va s’élargissant, comme les ondulations provoquées par une pierre jetée dans l’eau.» Bram Stoker, Dracula

Il y a quelque chose de mystérieux dans l’acharnement avec lequel Poutine s’applique à détruire l’Ukraine. Aucune des hypothèses que l’on peut avancer pour expliquer son comportement ne semble vraiment satisfaisante. Certes, Poutine en veut à l’Ukraine pour la victoire de la révolution orange en 2004. Il est clair aussi qu’il ambitionne d’accélérer la décomposition de l’ordre international en lui infligeant des coups de boutoir. Indéniablement, il souhaite humilier les Occidentaux en infligeant une défaite à un État qui est devenu leur allié. Sans aucun doute, il n’a pas pardonné à l’Ukraine de vouloir faire défection et rejoindre l’Europe. Incontestablement, il craint l’existence d’un foyer de liberté et de prospérité aux portes de la Russie. Tous ces facteurs ont joué, mais en voyant l’ampleur de la destruction que Poutine est prêt à accepter pour la Russie afin d’empêcher l’Ukraine d’exister, on se dit qu’il doit y avoir d’autres causes.

Ces derniers mois, le président russe lui-même nous met sur la piste. L’âge et l’habitude de la tyrannie entraînent chez lui une désinhibition laissant entrevoir l’univers mental terrifiant qui est le sien. En décembre 2024, il explique pourquoi la guerre est bienvenue : « Vous savez, quand tout est tranquille, mesuré, stable, on s’ennuie. On a envie d’action. Dès que l’action commence, ça siffle à vos tempes : les secondes, les balles, malheureusement, et les balles sifflent en ce moment même. Ca fait peur. » Tout cela débité la mine hilare. En juillet 2026, il argumente pour la prolongation de la guerre : « Après l’opération militaire spéciale, à quoi nous occuperons-nous ? On voit que les gens se passionnent pour elle, ils s’y investissent à fond, et ils ont le sentiment de participer à quelque chose de grand, de vital pour la Russie. » Et le 29 août 2026, devant des enseignants, Poutine dévoile sa philosophie profonde et la cause ultime de la guerre contre l’Ukraine. Un enseignant ayant déclaré qu’il avait séjourné dans le grand Nord, Poutine lui demanda s’il avait vu des ours blancs. Son interlocuteur ayant répondu par l’affirmative, il s’attira cette tirade du président : « Imaginez un peu, il y a des orques là-bas. Ils croquent ces ours comme du menu fretin. Ils fondent sur eux en groupe et les mettent en pièces. C’est fascinant. C’est comme une chaîne alimentaire. Il faut aussi expliquer cela aux enfants, pour qu’ils comprennent le monde dans lequel nous vivons et pourquoi nous menons notre opération militaire spéciale. » En tenant ces propos, le président russe arborait le rictus coutumier chez lui quand il se laisse transporter par une joie sadique. Tous ces propos ne laissent aucun doute : c’est l’état de guerre en tant que tel qui enchante Poutine, plus même que la perspective de la victoire. Il nous reste à comprendre pourquoi.

À la sortie du communisme, une blague avait cours en Pologne : il est possible de transformer un aquarium en soupe au poisson mais difficile de refaire un aquarium à partir de la soupe au poisson. Pourtant cette transition malaisée eut lieu en Europe centrale et en Russie à partir des réformes gorbatchéviennes. Il y eut un moment où les Russes eurent l’impression que la politique dépendait d’eux, que de vrais enjeux se décidaient aux élections. Insensiblement, ils se transformaient de sujets en citoyens. Ce fut de cette Russie qu’hérita Poutine. Dès son arrivée au pouvoir, il entreprit de retransformer l’aquarium en soupe au poisson, de ramener les Russes à la servitude. La première méthode utilisée par lui fut l’argent. Il invita les Russes à se vendre. Il les persuada qu’ils s’enrichiraient s’ils abandonnaient toute velléité de se mêler de politique. À cette époque, lui-même – ébloui par sa propre réussite – ne pense qu’à augmenter sa fortune, il s’imagine que l’argent lui apportera la toute-puissance. Il entreprend d’acheter des dirigeants étrangers, adopte une politique impériale classique consistant à corrompre et coopter les élites des pays avoisinants. Cette politique fut un éclatant succès : Montesquieu l’avait déjà constaté, dans tout gouvernement despotique on a une grande facilité à se vendre. C’était vrai pour les Russes et pour les étrangers. Durant ces premières années du règne de Poutine, les étrangers cooptés vont puissamment contribuer au développement de la Russie, comme autrefois au temps des tsars.

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Des élèves, dont des cadets, lors de la présentation à Melitopol du magazine Défenseurs de la Patrie au parc multimédia « La Russie, mon histoire », le 10 septembre 2025. La ville ukrainienne est occupée par la Russie depuis 2022. Photo : « ministère de la Culture » de la région de Zaporijjia sous occupation russe

Mais Poutine va progressivement être amené à douter de la toute-puissance de l’argent. En 2004, il a déboursé des sommes colossales en Ukraine et n’a pas pu faire élire son candidat Ianoukovytch ni empêcher la Révolution orange. Au printemps 2008, il est clair que le blocus économique de la Géorgie est un échec. Pire encore, à l’hiver 2011-2012 les manifestations à Moscou lui font comprendre qu’une classe moyenne russe aisée n’est pas disposée à renoncer à ses droits politiques. Et le plus grave, les Russes qui placent leurs actifs à l’étranger sont en passe d’acquérir une indépendance du pouvoir dangereuse aux yeux de Poutine.

À partir de 2012, Poutine entreprend de faire des Russes de véritables esclaves. Il choisit la guerre. Dans un premier temps, il réussit à réveiller la représentation obsidionale de l’État russe qui était celle de Staline : une forteresse entourée d’ennemis qui ne se maintient que par la poigne d’un despote. Ainsi les Russes se retrouvent dans un monde clos entouré de fils de fer barbelés et dirigé par une administration pénitentiaire sur laquelle ils n’ont aucune influence. Ils ne sont pas plus citoyens dans cet univers confiné que ne l’étaient les zeks au Goulag. Le retour de la pénurie et du rationnement achève d’éradiquer jusqu’au souvenir de la liberté. Désormais, les hommes russes vendent leur vie, à prix d’or certes, mais Poutine n’en a cure : l’armée est une machine à produire des cadavres et des esclaves. Sentant leur sphère d’autonomie se rétrécir, voyant le monde se fermer à eux, les Russes se réfugient dans la passivité et l’indifférence. Les témoignages qui nous parviennent de Crimée sont significatifs : sous une pluie de drones, entourés de foyers d’incendie, les Russes ne bougent pas, collés à leur smartphone. Les innombrables vidéos qu’ils tournent des attaques de drones ukrainiens révèlent le même détachement : ils ne se sentent pas concernés et contemplent les brasiers comme un feu d’artifice plus ou moins réussi. Ce qui ne les empêche pas d’acquiescer en leur for intérieur aux objectifs expansionnistes du régime. Tout prisonnier rêve d’élargir sa cage.

Le filet se resserre aussi autour des « élites », comme on a coutume de les appeler : l’économie de guerre justifie des spoliations et des confiscations à tout moment, la richesse n’est plus une sécurité mais un facteur de risque. Poutine, lui, s’aperçoit que la guerre engendre un sentiment de toute-puissance autrement enivrant que la possession de milliards. Cette extase s’exprime à nu dans les remarques que nous avons citées plus haut. Les Occidentaux s’imaginent que la perspective du déclin économique doit l’amener à mettre fin à la guerre et parvenir à une paix de compromis avec l’Ukraine. C’est là le sens de la démarche du chef de la CIA John Ratcliffe venu à Moscou pour expliquer à Poutine à quel point les choses vont mal pour lui. Mais Poutine est imperméable à une rationalité du XXIᵉ siècle. Son univers est celui des XIV-XVᵉ siècle. On l’a vu penché sur le cercueil du prince Dmitri Donskoï comme le comte Dracula des vieux films de vampire.

À la suite de Poutine, nous devons nous immerger dans ces siècles lointains pour tâcher de comprendre ce qui donne au président russe l’assurance de pouvoir réaliser ses objectifs de puissance même avec une économie moribonde.

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Les historiens byzantins qui, sous le choc de la prise de Constantinople par les Turcs (29 mai 1453), s’interrogeaient sur les causes de l’avance irrésistible de l’empire ottoman dans les terres chrétiennes étaient arrivés à une conclusion intéressante qui donne à réfléchir aujourd’hui. Selon le chroniqueur Doukas, la source du dynamisme de l’expansion de l’empire ottoman était l’esclavage. Les Turcs choisissaient parmi leurs captifs chrétiens des jeunes gens de basse extraction, robustes et en bonne santé, dont les sultans faisaient des janissaires.

Cette prodigieuse ascension sociale de « bergers et de paysans » les rend fanatique-ment dévoués au sultan : « ils sont capables de supporter une souffrance inhumaine pendant la bataille » et remportent ainsi la victoire. C’est ainsi que croît la puissance turque: « Les esclaves acquièrent d’autres esclaves, les esclaves d’esclaves en acquièrent de nouveaux, et tous sont appelés esclaves du souverain.» Tous sont des chrétiens qui se sont reniés : « Et maintenant qu’ils ont abjuré leur foi et se vautrent dans les plaisirs de l’instant comme les porcs dans leur pâture, ils nourrissent une haine de chiens enragés, mortelle et implacable, à l’encontre de leurs compatriotes », observe Doukas.[02]


Entrée de Mahomet II dans Constantinople, par Benjamin Constant (1876)Photo Musée des Augustins

Un autre historien byzantin, Chalcondyle, qui a fait une chronique consciencieuse de l’ascension de l’empire ottoman, voit comme Doukas dans l’esclavage un avantage compétitif, qui explique la réussite des Turcs alors que « la plus grande partie des Chrétiens, ceux au moins qui ont la crainte de Dieu, la pitié et compassion de leur prochain […] abhorrent de telles façons de faire »[03] Ces historiens s’intéressaient surtout au phénomène des janissaires, dans lequel ils voyaient la clé des victoires turques sur les chrétiens, et n’avaient pas mesuré l’extension du système dont ils avaient décrit le volet militaire. En effet, l’empire turc recrutait aussi les jeunes esclaves chrétiens retournés, convertis à l’islam, pour en faire les plus hauts fonctionnaires de l’État. Ils étaient formés dans l’École du Palais fondée par le sultan Mekhmed II, le vainqueur de Constantinople. Cet établissement développait en eux un esprit de corps et un dévouement fanatique au souverain. Les Ottomans « de souche » étaient exclus de leur propre gouvernement.[04]

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Recrutement de jeunes garçons chrétiens dans le cadre du devşirme ( « tribut en sang »), miniature ottomane, 1558, Süleymannâme, palais de Topkapı, Istanbul — Wikimedia Commons

Ce mécanisme d’asservissement par vagues successives décrit par les historiens byzantins s’observe dans la Russie tsariste. Après avoir envoyé le général serbe Tekeli dissoudre l’autonomie des Cosaques zaporogues en 1775, Catherine II déplace les Cosaques au Kouban où ils seront utilisés pour mater les Tcherkesses (Circassiens), peuple caucasien habitant le littoral nord-ouest de la mer Noire. Le mécanisme est encore plus visible durant la période soviétique. En pleine terreur, promis à la hache du bourreau, les agents soviétiques dispersés dans le monde font preuve d’un zèle inégalé dans la subversion des pays libres. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les écoles du Komintern organisées par Staline endoctrinaient les prisonniers de guerre des pays européens, puis sélectionnaient les convertis pour en faire les futurs cadres de l’Europe « libérée ».

Poutine a expérimenté cette méthode dès le début de son règne. Après avoir écrasé la rébellion tchétchène, il va miser sur deux renégats tchétchènes, les Kadyrov père et fils, et il va faire des Tchétchènes des janissaires qui lui sont personnellement dévoués. Ces Tchétchènes ont été déployés dans les territoires occupés en Ukraine afin d’y faire régner la terreur. La même approche a incité Poutine à décimer la population masculine des territoires occupés en Ukraine en l’envoyant se battre dans « les assauts de boucherie » contre ses anciens compatriotes, avec l’acharnement de traîtres passés dans le camp ennemi. N’oublions pas non plus les Nord-Coréens, asservis du temps de Staline et importés aujourd’hui en Russie pour écraser l’Ukraine. Le projet de Poutine est d’installer un satrape à Kyïv et d’enrôler les Ukrainiens survivants et rééduqués dans les guerres futures contre l’Europe. Les prisonniers de guerre ukrainiens racontent que les Russes leur proposent de changer de camp et de rejoindre les forces russes pour ensuite « occuper ensemble l’Europe ».

La même stratégie consistant à miser sur les traîtres après des démonstrations de puissance militaire ou des opérations de sabotage inspirant la terreur, à créer dans chaque pays européen des partis pro-russes fanatiquement dévoués à Moscou est aujourd’hui l’axe principal de la politique de Poutine et ce qui lui permet d’espérer un prompt redressement de la puissance russe après sa victoire présumée en Ukraine. Les transfuges de l’Europe, convertis au culte du « monde russe », seront cooptés à la fois pour restaurer l’économie russe, moderniser le complexe militaro-industriel, et pour installer en Europe des régimes soumis au Kremlin. Dans l’esprit du président russe, le processus d’asservissement en chaîne de l’Europe, auquel il travaille patiemment depuis des années, n’en est qu’à ses débuts. Il a peut-être ses raisons de ruisseler d’optimisme. Qui sait si le wishful thinking n’est pas du côté occidental.

Françoise Thom

Notes

[01] Article publié dans Desk Russie reproduit ici avec l’autorisation de son auteur et de Desk Russie.

[02] Doukas, Histoire turco-byzantine, XXIII, 9.

[03] L’histoire de la décadence de l’empire grec, par Chalkondyle, Paris 1577, p. 40.

[04] M. P. Gilmore, Le monde de l’humanisme, Payot 1955, p. 25-26.

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