Depuis le 28 février 2026, le Moyen-Orient brûle. Mais la vraie fracture de cette guerre n’est pas géographique. Elle est morale. Les six monarchies du Golfe avaient payé — au prix fort, mille milliards de dollars d’investissements et de contrats d’armement depuis 2017 — pour s’offrir la protection américaine. En retour, elles ont assisté, médusées, à une guerre déclenchée sans les prévenir, qui a fait pleuvoir sur leurs aéroports, leurs hôtels et leurs raffineries des centaines de missiles iraniens. L’Asie, qui tire 80% de son énergie du détroit d’Ormuz, regarde ce spectacle avec une angoisse que Washington semble ne pas même percevoir. Pierre Lellouche l’a formulé avec une précision chirurgicale dans Le Figaro : « L’Amérique a longtemps été la solution. Elle est devenue le problème.»[01]
Sommaire
par Joël-François Dumont — Paris, le 10 avril 2026
I. Les pieds nickelés de la géopolitique : Comment on déclenche une guerre sans plan
Il faut commencer par là, parce que tout le reste en découle. La guerre d’Iran n’est pas le résultat d’une stratégie mûrement réfléchie, d’un plan d’ensemble construit par des professionnels de la sécurité nationale. C’est le produit d’une improvisation vaniteuse conduite par une équipe dont l’incompétence n’a d’égale que la suffisance.
Les faits sont accablants. Les frappes du 28 février 2026 ont été lancées alors que les négociations entre Washington et Téhéran étaient encore en cours — Oman annonçait encore la paix « à portée de main » quarante-huit heures avant les premières bombes. Les alliés du Golfe n’ont pas été consultés. L’OTAN n’a pas été briefé. Aucune réponse iranienne n’avait été sérieusement modélisée. Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense — dont le principal titre de gloire est d’avoir animé une émission de télévision matinale —, a géré les premières heures du conflit depuis un fuseau horaire décalé, en plein chaos communicationnel. Le général Dan Caine, commandant opérationnel, reconnaîtra plus tard que les Iraniens avaient « mieux résisté que prévu ».

Il y a une ironie cinglante dans le fait que Donald Trump — celui qui avait promis de « gagner tellement » que les Américains seraient « fatigués de gagner » — se retrouve à négocier un cessez-le-feu précaire, avec un détroit toujours partiellement bloqué, sur la base d’une « proposition en dix points » iranienne dont huit accordent à Téhéran une position plus favorable qu’avant la guerre. Et il ose encore parler de victoire !
Sur Truth Social, à peine le cessez-le-feu signé, Trump a posté : « A big day for World Peace ! Iran wants it to happen, they’ve had enough ! » La formule réjouit ses fans. Elle horrifie ses alliés, qui savent ce qu’elle recouvre : un désastre durable, géré à coups de slogans, par des hommes qui ont confondu la communication de crise avec la stratégie.
II. L’offense au sang : Quand Trump brise le code d’honneur du désert
Pour comprendre la colère silencieuse qui couve dans les palais de Riyad, d’Abou Dhabi et de Doha, il faut d’abord saisir ce que signifie, dans la culture politique du Golfe, la notion de « protection ». Il ne s’agit pas d’un contrat d’assurance souscrit auprès d’un prestataire de services. C’est un pacte de sang, une alliance entre souverains, scellée par des gestes publics et des engagements réciproques. Donald Trump a piétiné ce code avec une désinvolture qui confine au mépris calculé.
Les humiliations se sont accumulées sur plusieurs années, chacune un peu plus grossière que la précédente. Les Occidentaux, habitués à l’indécence routinière de Trump, ont fini par ne plus les compter. Dans le monde arabe, on ne les oublie pas.
En meeting, Trump avait déjà raillé le roi Salmane en ces termes désormais célèbres : « J’ai dit au Roi : vous avez des milliers de milliards de dollars. Sans nous, vous ne seriez peut-être pas là pendant deux semaines. Vous devez payer pour votre armée.» Pour un souverain arabe, être traité publiquement de vassal incapable d’assurer sa propre survie est une blessure identitaire qui ne cicatrise pas.
Mais l’humiliation suprême est venue le 27 mars 2026. Imaginez la scène : le sommet FII Priority de Miami — forum d’investissement créé par la fondation saoudienne du Fonds public d’investissement, conçu pour célébrer la fusion des pétrodollars du Golfe et de l’innovation américaine. Dans la salle, des centaines d’investisseurs saoudiens. Et Trump, depuis le pupitre, choisit ce moment précis pour trahir une confidence de MBS, et conclure avec un rictus satisfait :
« Il ne pensait pas qu’il finirait par m’embrasser le cul. Vraiment pas. Il pensait que j’allais être juste un autre président américain perdant, à la tête d’un pays qui décline. Mais maintenant il doit être gentil avec moi. Dites-lui d’être gentil avec moi.»
La salle était médusée. L’affront est total. Ce n’est pas une maladresse. Ce n’est pas le dérapage d’un moment. C’est une méthode. En avril 2023, Trump avait accusé Macron de « lécher le cul » du président chinois Xi Jinping. En avril 2025, à propos des pays frappés par ses tarifs douaniers : « Ils nous appellent pour nous lécher le cul ». MBS n’est donc pas une exception : il est simplement le dernier d’une longue liste de chefs d’État réduits à des vassaux serviles dans le vocabulaire présidentiel américain.
La différence — et elle est décisive — est culturelle. Un dirigeant européen peut avaler l’insulte, la relativiser, passer à autre chose. Dans la péninsule Arabique, le code d’honneur tribal structure encore profondément les relations entre souverains. Une humiliation publique de cette nature ne se pardonne pas. Elle se mémorise. Elle oriente les décisions pour des décennies. Et elle nourrit, en silence, une volonté de diversification — vers d’autres protecteurs, d’autres alliances, d’autres horizons.
Chose remarquable : Riyad n’a pas répondu. Pas un communiqué, pas un tweet, pas une convocation d’ambassadeur. Le silence saoudien est la réponse la plus éloquente qui soit. MBS sait qu’il est, pour l’instant, pieds et poings liés — Trump le « bouclier » post-Khashoggi sait exactement jusqu’où pousser le bouchon. Mais dans les couloirs du palais, on enregistre. Et on planifie.
III. LE CCG sous les bombes : Unité forcée, stratégies divergentes
L’une des conséquences paradoxales de cette guerre est d’avoir provisoirement réconcilié des voisins qui se déchiraient depuis des années. La rivalité entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui avait resurgi avec virulence sur le dossier yéménite dans les semaines précédant le conflit, s’est effacée sous la pression des frappes iraniennes. Le CCG, institution chroniquement anémique, a retrouvé un semblant de cohésion — celle que procure la terreur commune.
Les chiffres donnent le vertige. Dans les premières quarante-huit heures, les Émirats ont essuyé plus de 150 missiles et 500 drones iraniens. Des frappes ont touché l’aéroport international de Dubaï — premier hub mondial au nombre de passagers internationaux —, des quartiers résidentiels de Sharjah, des installations de la Ve Flotte américaine à Bahreïn. Au total, Iran a lancé 1 511 frappes contre des cibles au sein des pays du Golfe et en Israël sur l’ensemble du conflit, selon l’ACLED.
Mais au-delà de cette solidarité de façade, les positions des six monarchies ont rapidement divergé. Les Émirats, qui ont essuyé le plus lourd tribut, ont adopté la posture la plus offensive. L’ambassadeur des Émirats à Washington, Yousef Al-Otaïba, a déclaré que son pays était « ouvert à rejoindre les efforts militaires pour mettre fin aux capacités iraniennes ». Anwar Gargash, conseiller diplomatique présidentiel, a proclamé que les EAU avaient « triomphé dans une guerre qu’ils avaient sincèrement cherché à éviter ». La formule est révélatrice : on ne clame pas sa victoire dans une guerre qu’on a souhaitée.
L’Arabie saoudite a condamné les « attaques brutales et flagrantes » mais a pesé ses mots sur toute participation militaire directe. Oman, médiateur jusqu’au dernier moment, a plaidé pour un cessez-le-feu immédiat. Le Qatar, qui avait pourtant des liens diplomatiques avec Téhéran, a expulsé les représentants militaires iraniens dans les vingt-quatre heures suivant les frappes sur son territoire.
La réaction des capitales du Golfe dit aussi ce qu’elles n’osent pas dire publiquement : Trump a déclenché une guerre dans leur arrière-cour, sans les prévenir, et il s’est étonné qu’elle les touche. Interrogé par CNN dès le lendemain, le président américain a qualifié les attaques iraniennes sur le Golfe de « plus grande surprise » du conflit : « Les pays du Golfe allaient être très peu impliqués, et maintenant ils insistent pour être impliqués. » La naïveté, à ce niveau de responsabilité, devient une catégorie morale.
IV. La destruction des rêves : Ce que la guerre a fracassé
La guerre d’Iran n’a pas seulement tué des gens et endommagé des infrastructures. Elle a fracassé des projets de civilisation que les monarchies du Golfe avaient bâtis à coups de centaines de milliards de pétrodollars.
Dubaï avait réussi l’exploit de se faire oublier comme pétro-État pour s’imposer comme capitale mondiale de la finance, du luxe et de la tech. La colonne de fumée photographiée au-dessus de son aéroport international a fonctionné comme une métaphore d’une brutalité parfaite. En quelques heures, des années d’image soigneusement construite se sont évaporées.
Le Qatar voyait dans son GNL le levier de sa puissance mondiale. Son complexe industriel de Ras Laffan représente 20% de la production mondiale de gaz naturel liquéfié. Le 18 mars, une frappe iranienne a endommagé les installations, provoquant une réduction de 17% des capacités de production. QatarEnergy a déclaré la force majeure. Les estimations parlent de trois à cinq ans de réparation.
L’Arabie saoudite, enfin, voyait dans Vision 2030 sa sortie de l’ère pétrolière. NEOM, Qiddiya, les investissements massifs dans le tourisme et la technologie : tout cela reposait sur une prémisse fondamentale, celle de la stabilité régionale. Cette prémisse vient de s’effondrer.
Et puis il y a le scandale du péage. Lorsque l’Iran a annoncé vouloir imposer un droit de transit dans le détroit d’Ormuz — 1 dollar par baril de pétrole, payable en cryptomonnaie ou en yuan, soit potentiellement 120 milliards de dollars par an —, on attendait une condamnation immédiate de Washington. Elle n’est pas venue. Interrogé par ABC News, Trump a qualifié le projet de péage de « belle chose ». Sur Truth Social, il a annoncé que « les États-Unis allaient contribuer à fluidifier le trafic dans le détroit d’Ormuz » et que « beaucoup d’argent serait gagné ». Il a évoqué une éventuelle « joint-venture » américano-iranienne pour gérer le racket ensemble.
« On envisage de le faire sous forme de coentreprise. C’est un moyen de sécuriser le détroit, et notamment de le protéger de la concurrence. C’est magnifique.»
La phrase est d’une densité politique stupéfiante. Trump propose de s’associer avec l’Iran — l’ennemi qu’il vient de bombarder pendant cinq semaines — pour taxer le pétrole de ses propres alliés arabes et asiatiques. La France a immédiatement condamné le projet, le qualifiant d’« illégal » au regard du droit international. L’Union européenne a rappelé que « la liberté de navigation signifie : aucun paiement, aucun péage, quel qu’il soit ». Les pays du Golfe, qui n’accepteront jamais qu’Ormuz soit contrôlé par Téhéran, ont regardé ce spectacle avec une incrédulité muette. Voilà le protecteur qu’ils ont payé mille milliards de dollars.
V. L’Asie dévastée : Quand le shérif abandonne son poste
Pour mesurer l’impact de la guerre d’Iran sur l’Asie, une statistique suffit à planter le décor : en 2024, 84% du pétrole brut et 83% du GNL transitant par le détroit d’Ormuz étaient destinés aux marchés asiatiques. Quand l’Iran a fermé le détroit le 1er mars 2026, c’est l’économie asiatique tout entière qui a reçu un coup de poignard dans le cœur.
Le directeur de l’Agence Internationale de l’Énergie n’a pas mâché ses mots en parlant de « plus grand défi de sécurité énergétique mondiale de l’Histoire ». Le mot Histoire n’est pas une exagération rhétorique. Environ 12 à 15 millions de barils par jour ont disparu du marché mondial en l’espace de quarante-huit heures.
La géographie de la vulnérabilité asiatique est implacable. Chine, Inde, Japon, Corée du Sud représentent à eux seuls 75% des flux pétroliers et 59% des flux de GNL transitant par le détroit. Mais leur exposition n’est pas uniforme. Le Japon et la Corée du Sud sont les plus vulnérables : aucune production domestique d’hydrocarbures, dépendance presque totale aux importations. La Chine dispose d’un coussin — des réserves stratégiques de 1,2 milliard de barils, soit 108 jours de couverture. L’Inde bénéficie de liens particuliers avec l’Iran, mais reste exposée.
Les images venues d’Asie du Sud-Est donnent la mesure concrète du choc. En Thaïlande, le prix du diesel a bondi de 30 baht par litre en février à 50 baht en avril — une hausse de 70% en six semaines. Des centaines de stations-service australiennes ont affiché complet. Le Pakistan a demandé à ses supporters de regarder les matchs de cricket depuis chez eux pour économiser le carburant. Les Philippines ont déclaré l’état d’urgence. Les prix du GNL spot en Asie ont plus que doublé en quelques jours. L’AMRO — l’office macroéconomique de l’ASEAN+3 — a averti que la croissance régionale « aurait été plus élevée sans la guerre d’Iran ». Traduction : Trump a volé à l’Asie plusieurs points de croissance.
La Corée du Sud a subi un choc supplémentaire, d’une nature différente mais tout aussi révélatrice. Washington a décidé de redéployer des composantes de son système antimissile THAAD — déployé en Corée pour protéger Séoul contre Pyongyang — vers le Moyen-Orient. Séoul est « préoccupée ». La formule diplomatique est pudique. Ce qu’elle recouvre est une angoisse existentielle : les États-Unis ont prélevé sur le bouclier de la Corée du Sud pour l’envoyer protéger leurs opérations en Iran. Les médias chinois s’en sont délectés, rappelant que c’est Pékin qui avait payé le prix fort lors du déploiement initial. Ironie de l’histoire : le sacrifice consenti alors par Séoul se retourne contre elle.
Trump, irrité que ses alliés asiatiques ne l’aient pas davantage soutenu pour « rouvrir Ormuz », a publiquement critiqué le Japon — très dépendant des hydrocarbures du Golfe — pour son manque d’engagement. Il a appelé la Chine à envoyer des « navires de guerre » dans le détroit. Téhéran a répondu en accordant aux navires japonais un passage préférentiel, démontrant par là même qu’il était plus capable d’une diplomatie sophistiquée avec Tokyo que l’administration Trump elle-même.
VI. La Chine saisit sa chance : Pékin, premier gagnant et médiateur de substitution
Il y a dans cette guerre un bénéficiaire inattendu : la Chine. Non pas parce que Pékin a voulu ce conflit — il lui coûte aussi, en approvisionnements pétroliers et en turbulences économiques —, mais parce qu’il lui offre une opportunité géopolitique qu’elle n’aurait jamais pu créer elle-même.
L’Iran a accordé aux navires de cinq nations le libre passage dans le détroit dès le 26 mars : Chine, Russie, Inde, Irak, Pakistan. Ce privilège sélectif est une carte politique autant qu’économique. Il signifie que Téhéran reconnaît l’existence d’un « monde non américain » avec lequel il peut faire des affaires même en temps de guerre. La Chine reçoit une partie de son pétrole iranien par tankers interposés. Elle négocie. Elle dialogue. Fortune magazine a titré que Pékin « assumait un rôle de leadership mondial » sur la crise iranienne, « tandis que l’Amérique regardait ailleurs avec désintérêt ». Le titre dit tout.
Ce renversement a une dimension économique qui mérite d’être soulignée. La Chine, grâce à son avance dans les énergies renouvelables et à l’électrification massive de son parc automobile, est structurellement moins exposée au choc pétrolier que le Japon ou la Corée du Sud.
La Chine dispose de 130 jours de réserves si elle maximise sa consommation domestique. Elle sort donc de cette crise avec un double avantage : elle a démontré sa fiabilité comme partenaire non-occidental, et elle a accéléré, malgré elle, l’intérêt du reste du monde pour ses technologies vertes.

La Chine sort donc de cette crise avec un double avantage : elle a démontré sa fiabilité comme partenaire non-occidental, et elle a accéléré, malgré elle, l’intérêt du reste du monde pour ses technologies vertes.
Elle n’a pas conquis cet espace à la force des armes. Elle l’a occupé par défaut, par disponibilité, par la simple vertu d’être là quand l’Amérique regardait ailleurs. C’est la leçon que les empires en déclin ont toujours du apprendre a leurs dépens.
Confucius a dit : « Si tu traites tes alliés de lâches en février, ne t’attends pas à ce qu’ils viennent t’aider en mai, crétin.» — Illustration © European-Security
VII. La Russie encaisse : Le grand gagnant discret d’une guerre qu’elle n’a pas faite
Si la Chine est le premier bénéficiaire de cette guerre — par défaut, par disponibilité, par la grâce d’un vide qu’elle a simplement occupa —, la Russie en est le second, et sa victoire est d’une tout autre nature. Elle n’est pas le fruit d’une opportunité saisie. Elle est le résultat d’un calcul froid, prémédité, exécuté avec la précision d’un professionnel du renseignement.
Le 18 mars 2026, des missiles iraniens ont frappé le complexe de Ras Laffan au Qatar — la plus grande installation de gaz naturel liquéfié au monde, responsable à elle seule de 20% de la production mondiale de GNL. Les dégâts sont estimés à plusieurs années de réparation. QatarEnergy a déclaré la force majeure. Les prix du GNL spot en Asie ont bondi de 140% en quelques heures. Personne n’a revendiqué le guidage. Mais la précision chirurgicale des frappes — ciblant non pas des installations militaires mais l’infrastructure gazière civile la plus stratégique du monde — ne doit rien au hasard.
Car Ras Laffan n’est pas seulement le joyau économique du Qatar. C’est le principal concurrent de Gazprom sur le marche européen. Depuis 2022, le GNL qatari avait partiellement compensé la disparition du gaz russe en Europe. En une nuit, ce concurrent est mis hors d’état de nuire pour trois à cinq ans. Moscou n’a pas eu a tirer une seule roquette. Il lui a suffi de partager ses données satellitaires avec son allié iranien au bon moment, sur la bonne cible.
La réponse de Washington aurait du être une condamnation immédiate, une convocation de l’ambassadeur russe, des sanctions renforcées. Elle n’est venue sous aucune de ces formes. Trump a au contraire procédé à une levée partielle des sanctions sur les hydrocarbures russes — officiellement pour stabiliser les prix mondiaux perturbés par la fermeture d’Ormuz. La formule est d’une cohérence glaçante dans son cynisme : on récompense discrètement l’incendiaire, au nom du remède contre l’incendie.
Il y a dans cette séquence quelque chose qui dépasse la simple complicité passive. C’est une trahison de l’Amérique par elle-même. Les États-Unis ont été frappés — leurs bases au Bahrein, au Koweit, au Qatar ont encaissé des centaines de missiles iraniens. Des soldats américains sont morts. Et l’administration Trump n’a émis aucune sanction, aucune critique, aucun geste contre Moscou, dont le rôle dans le guidage de ces frappes est documenté. Le silence vaut aveu. Molière aurait dit que c’est la le comble du Tartuffe. Audiard, lui, aurait eu la formule plus courte : le pyromane envoie la facture aux pompiers, et l’assureur touche la prime.[02]
VIII. La surprise ukrainienne : Kiev protège le Golfe où Washington a échoué
Il existe, dans cette guerre, un retournement si spectaculaire qu’il mérite d’être raconté dans toute sa singularité. L’Ukraine — pays en guerre depuis 2022, économie exsangue, territoire partiellement occupé — est devenue le consultant en sécurité le plus demandé des monarchies du Golfe !
La logique est implacable : l’Ukraine est le seul pays au monde à avoir fait face, pendant trois ans, à des milliers de drones Shahed-136 iraniens. Ces mêmes drones que Téhéran a expédiés par centaines sur les aéroports et les hôtels du Golfe en mars 2026. Kyiv a développé, dans la douleur et l’innovation forcée, un arsenal de contre-mesures qui n’existe nulle part ailleurs : guerre électronique embarquée sur des véhicules légers, drones intercepteurs autonomes, systèmes d’alerte précoce à faible coût, techniques de brouillage GPS adaptées aux essaims de drones. Autant de savoir-faire que les systèmes Patriot américains — conçus pour des missiles balistiques à haute altitude — n’ont pas.
Riyad et Abou Dhabi ont tiré la leçon rapidement. Des équipes ukrainiennes d’experts en guerre électronique ont été sollicitées. Des accords de transfert technologique ont été mis en discussion. Pour Kiev, c’est une reconnaissance géopolitique inespérée. Pour le Golfe, c’est une réponse pragmatique à une défaillance américaine. Ce renversement illustre que dans le monde post-unipolaire qui se dessine, la sécurité ne se commande plus à Washington sur catalogue. Elle se construit par des partenariats horizontaux, entre puissances moyennes partageant des menaces communes.
IX. Le mon d’après : ce que cette guerre a changé pour toujours
La guerre d’Iran n’est pas finie. Le cessez-le-feu du 8 avril est fragile — les missiles iraniens continuaient de pleuvoir dans les heures suivant son annonce, et le détroit d’Ormuz restait, le 9 avril, « effectivement fermé » selon les mots du PDG d’ADNOC, Sultan Al Jaber : 230 pétroliers chargés faisaient la queue dans le Golfe, attendant un feu vert iranien qui ne venait pas.
Mais certaines choses sont déjà changées pour toujours. La confiance entre les monarchies du Golfe et Washington est brisée — pas affaiblie, brisée. Elle peut être reconstruite, mais elle ne retrouvera jamais son caractère automatique. Les monarchies vont diversifier leurs garanties de sécurité : vers la France et le Royaume-Uni, dont la fiabilité tranche avec les zigzags de la Maison Blanche ; vers l’Ukraine pour l’expertise anti-drone ; vers leurs propres capacités de défense.
La fermeture du détroit a révélé la fragilité absolue de l’ordre énergétique mondial. Les efforts de diversification vont s’emballer. Partout en Asie, les dirigeants vont regarder les technologies d’énergie renouvelable chinoises avec un intérêt nouveau — non par idéalisme climatique, mais par survie.
Et la Chine a fait un pas de géant dans l’espace laissé vacant par Washington. Elle ne l’a pas conquis à la force des armes. Elle l’a occupé par défaut, par disponibilité, par la simple vertu d’être là quand l’Amérique regardait ailleurs.
Il reste une dernière ironie, la plus amère. Donald Trump avait promis de rendre à l’Amérique sa grandeur. Il a réussi à faire, en quelques semaines, ce que ses ennemis n’avaient pas réussi en décennies : convaincre le monde entier — alliés comme adversaires — que la garantie américaine ne vaut plus le papier sur lequel elle est imprimée. Les mille milliards investis par le Golfe étaient peut-être une mauvaise affaire. Mais la vraie catastrophe n’est pas pour eux seuls. Elle est pour tous ceux qui, de Tokyo à Séoul, de New Delhi à Singapour, avaient organisé leur sécurité et leur prospérité autour de la permanence de l’ordre américain.
Cet ordre-là vient de prendre mille missiles dans la carlingue. Et personne ne sait encore si l’appareil va tenir. *
Joël-François Dumont
[01] Cet article était sous presse lorsque paraissait dans Le Figaro du 9 avril 2026, page16, la tribune de Pierre Lellouche, ancien ministre et parlementaire, intitulée « Derrière le cessez-le-feu en Iran, un désastre stratégique pour Trump et l’Occident ». Nous y retrouvons, mot pour mot, la même conclusion :
« Le monde de Trump n’est rien d’autre qu’un état de jungle soumis à la loi du plus fort et aux foucades de son chef. Pour de très nombreux pays dans le monde, y compris parmi les Alliés européens, l’Amérique n’est plus la solution, elle fait partie du problème, elle est le problème. »
Lellouche souligne en outre trois conséquences à long terme que nous n’avions qu’esquissées : la fin du système de sécurité régional construit depuis 1945, l’implosion du lien atlantique — les Européens ayant revendiqué ce qu’il nomme « le privilège du non-combattant » —, et le fait, peut-être le plus inquiétant, que l’Iran sort de cette guerre renforcé et plus revanchard, son régime désormais aux mains des Gardiens de la Révolution, plus radicaux encore que leurs prédécesseurs. Convergence de deux analyses indépendantes : rarement bon signe !
[02] Voir « Le tartuffe de la Toundra ou le dîner de rois » : Nous avons convoqué par l’esprit deux maîtres de la comédie humaine, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, et Michel Audiard pour observer le nouveau « maître du monde, qu’il tweete à 5 heures du matin en pyjama à Mara a Lago où qu’il assiste à uine cérémonie à la Maison-Blanche où sa maîtresse de la foi, Paula White, le compare à jésus. Il n’est bien sûr pas question de commenter au jour le jour ses petites phrases décousues mais d’analyser ses saillies qui font la joie des MAGA. Du coup, ce papier va, au fil des mois, à la demande de nos lecteurs assidus, devenir un feuilleton jusqu’à ce que le Congrès comprennent qu’en raison d’une démence sénile caractérisée, il y a urgence à le neutraliser.
Décryptage :
Mille milliards de dollars. C’est ce que les six monarchies du Golfe ont investi depuis 2017 pour s’acheter la protection américaine. Résultat : une guerre déclenchée sans les prévenir, des missiles iraniens sur leurs aéroports, leurs hôtels, leurs raffineries. Et un président qui, devant un parterre d’investisseurs saoudiens à Miami — lors d’un forum créé par l’Arabie saoudite —, se vante publiquement que MBS « lui embrasse le cul ». Ce n’est pas de la diplomatie. C’est du racket avec prime d’humiliation.
Mais le vrai scandale n’est pas là. Il est dans ce qui vient après. Quand l’Iran propose de taxer le transit pétrolier dans le détroit d’Ormuz, Trump répond : « C’est magnifique, on pourrait faire ça en joint-venture. » Il vient de bombarder l’Iran pendant cinq semaines, et il propose de partager le butin avec lui — sur le dos de ses propres alliés arabes et asiatiques, qui tirent 80% de leur énergie de ce détroit.
L’Asie suffoque. Le Japon, la Corée du Sud, la Thaïlande, les Philippines : pénuries, prix qui s’envolent, croissance amputée. La Chine, elle, s’installe tranquillement dans le vide laissé par Washington — sans tirer un seul coup de feu.
Pendant ce temps, l’Ukraine — pays en guerre, économie exsangue — est devenue le consultant en sécurité numéro un du Golfe. Parce que Kiev sait détruire les drones Shahed. Pas les Patriot américains.
Pierre Lellouche l’a dit avec raison : l’Amérique a longtemps été la solution. Elle est devenue aujourd’hui le problème...