Tout en vitrine, rien en cuisine

Trois jours de tapis rouge, deux mois de trêve douanière, et un constat qui traverse toute la presse internationale : le sommet Xi-Trump de Washington (24-25 septembre 2026) restera comme un exercice de mise en scène diplomatique, presque vide sur le fond. Pékin en tire pourtant un bénéfice bien réel — sans avoir cédé sur rien. Côté chinois, l’essentiel du geste tient en deux offrandes : la promesse d’inviter 100 000 jeunes Américains en Chine sur cinq ans, et le prêt de deux pandas à un zoo d’Atlanta. Pour un homme qui se targue, avec une modestie toute planétaire, d’être le champion des deals en tous genres, ce nouveau « deal » paraît aussi maigre que les précédents. Pas de quoi crier victoire — on comprend, dès lors, que la Maison-Blanche ait pris soin de tenir la presse à l’écart.

Les essentiels

  • Seul résultat tangible : une prolongation de deux mois de la trêve douanière ; rien de structurel sur les terres rares, les droits de douane ou la régulation de l’intelligence artificielle.
  • Pékin repart avec deux gestes symboliques — 100 000 étudiants américains invités en Chine sur cinq ans, deux pandas prêtés à un zoo d’Atlanta — sans avoir cédé sur sa politique industrielle, militaire ou technologique.
  • Pour la première fois, Trump a tenu la presse largement à l’écart de sa rencontre avec Xi — signe, selon plusieurs observateurs, qu’il n’avait rien de concret à annoncer.
  • Xi Jinping ressort en position de force selon plusieurs think tanks washingtoniens : les honneurs d’une visite d’État, des images d’égal à égal pour sa télévision nationale, sans concession réelle.
  • Taïwan et l’Europe apparaissent comme les deux grands perdants collatéraux d’un monde désormais réduit à un duopole Washington-Pékin.
  • En toile de fond, l’appareil sécuritaire américain s’érode (prix du diesel en hausse de 60 %, sondages au plus bas) pendant que Trump se consacre à ses chantiers de prestige personnel — salle de bal, arc de triomphe.
  • Au Moyen-Orient comme en Europe, les alliés traditionnels de Washington cessent d’attendre son feu vert et cherchent leur propre équilibre — le pacte de La Mecque (Arabie saoudite, Pakistan, Turquie) en est le signal le plus net.
Le deal du siècle : Trump vend le détroit d’Ormuz, Xi Jinping encaisse les dividendes © Photo AI/European-Security
Sun Tzu contre soi-même : à Washington, d’un côté Xi, le Chinois, lisait la stratégie de long terme, de l’autre, Donald Trump, l’Américain, se relisait — Photo AI/European-Security

par François de Vries — Bruxelles, le 26 septembre 2026.

1. Tout en vitrine, rien en cuisine

Le constat est unanime, de Washington à Londres en passant par Paris. Le Washington Post tranche : le sommet fut « heavy on pomp but light on substance » — beaucoup de faste, peu de fond. Le Financial Times ne dit pas autre chose sur le seul acquis tangible, une prolongation de deux mois de la trêve douanière : « ce n’est pas une stratégie ». Rien n’a bougé sur les dossiers structurels — terres rares, droits de douane, régulation de l’intelligence artificielle. Xi a plaidé pour garder l’IA « sous contrôle humain » ; Trump a répondu sur Truth Social vouloir en rester « exactement au stade actuel » — refus net de toute gouvernance commune.

Symbole de cette prudence : très peu de grands patrons chinois figuraient dans la délégation officielle, contrairement aux précédentes visites — signe, selon plusieurs observateurs, que le monde des affaires reste sur ses gardes malgré les embrassades télévisées.

2. Sun Tzu contre l’Art du deal : deux méthodes, un vainqueur

C’est l’angle que creuse le mieux le Guardian : d’un côté, un Trump concentré sur la rhétorique et les gains politiques immédiats ; de l’autre, un Xi méthodique qui déroule sa propre vision de long terme — la nécessité de « coexister en paix » et d’éviter le « piège de Thucydide », ce risque de conflit entre puissance établie et puissance montante qu’il affectionne de citer. Le résultat, selon plusieurs think tanks washingtoniens cités par le Guardian : Xi Jinping sort gagnant du sommet, avec les honneurs d’une visite d’État et des images d’égal à égal pour sa télévision nationale — sans avoir eu à céder quoi que ce soit sur sa politique industrielle, militaire ou technologique.

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Dans les pubs londoniens, le bilan de ce sommet Xi-Trump était sur toutes les bouches — « Grandiose, ce sommet, n’est-ce pas, très Cher ? » — « Grandiose, mon cher…, n’est-il pas ? Deux pandas pour Atlanta, Jean Bruce aurait adoré !» — Illustration IA © European-Security

Le People’s Daily, en Chine, a consacré sa Une entière à l’événement : pour le Parti communiste, l’image compte davantage que le contenu des négociations — elle nourrit un récit déjà bien installé, celui d’une Chine traitée en superpuissance incontournable par une Amérique sur la défensive.

3. Taïwan, l’Europe : les vrais perdants du duopole

Deux victimes collatérales se distinguent. D’abord Taïwan : Pékin a fait courir le récit que Xi aurait obtenu de Trump qu’il « s’oppose » explicitement à l’indépendance de l’île — démenti aussitôt par Taipei, qui dénonce une tentative de « déformer la réalité ». Mais le vrai motif d’inquiétude, pour la presse taïwanaise, tient moins au compte-rendu chinois qu’aux mots mêmes de Trump : sa déclaration selon laquelle il ne voudrait pas voir « quelqu’un déclarer son indépendance » est lue à Taipei comme un avertissement direct au président Lai Ching-te — une victoire rhétorique offerte à Pékin sans même que Washington n’ait eu besoin de renier formellement ses engagements.

Ensuite, l’Europe et le Royaume-Uni. La presse britannique tire de ce sommet une conclusion sans détour : le monde se réduit désormais à une confrontation directe Washington-Pékin, où les alliés traditionnels sont relégués au rang de spectateurs de tractations bilatérales. L’avertissement, formulé notamment par l’Economist et la BBC, est sans ambiguïté : l’Europe et le Royaume-Uni ne peuvent plus compter sur le parapluie stratégique américain, et doivent accélérer leur propre autonomie économique et de défense.

4. Après le spectacle, la facture : une claque, ou un raz-de-marée ?

Reste un détail qui n’a échappé à personne : pour une fois, Trump a évité la presse pendant ce sommet, la tenant largement à distance de sa rencontre avec Xi — lui qui, d’ordinaire, ne rate jamais une occasion d’improviser devant les caméras. N’ayant rien de concret à annoncer, il ne risquait, en s’exposant, au mieux, que de faire des ronds dans l’eau. Mais ce silence en dit long, à lui seul, sur l’ampleur du désastre planétaire que ce même homme — l’autoproclamé champion du deal, l’homme qui se rêve en artisan de la paix — a semé partout où il a posé la main depuis son retour au pouvoir.

Cartoon_Donald Trump sème le chaos sur la planète — Illustration © Euroipean Security
Cartoon_Donald Trump sème le chaos sur la planète — Illustration © European Security

Le dossier du gazole en est l’illustration la plus tangible pour l’électeur américain moyen. Le prix du diesel, déjà en hausse de 60 % depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran, frôlait les 6,05 dollars le gallon fin septembre — du jamais vu. Pour tenter d’enrayer la flambée, l’administration Trump envisage désormais une interdiction pure et simple des exportations américaines de gazole. Problème : les professionnels du secteur pétrolier avertissent eux-mêmes que cette mesure, censée soulager les fermiers, pourrait au contraire faire grimper les prix intérieurs plutôt que les faire baisser — la solution menace d’aggraver le mal qu’elle prétend soigner. Le sénateur républicain Chuck Grassley (Iowa), État agricole s’il en est, a dû réclamer publiquement cet embargo, signe de la panique qui gagne jusque dans les rangs du parti présidentiel.

Sur le plan électoral, les chiffres ne trompent pas. Selon les agrégateurs de sondages de fin septembre, l’approbation de Trump oscille entre 33 % et 39 % selon les instituts, avec un solde net avoisinant les -25 points — pire que le score de George W. Bush à la veille du raz-de-marée de 2006, qui avait coûté aux républicains le contrôle des deux chambres du Congrès. Plus révélateur encore : son approbation chez les électeurs indépendants est tombée à 34 %, sous le seuil des 36 % qui avait précédé la vague démocrate de 2018 — 41 sièges perdus à la Chambre. Même son propre camp commence à déserter : l’approbation nette chez les électeurs républicains a chuté de +54 à +43 points en un seul mois selon un institut. Alors, une claque électorale aux midterms de novembre ? Au vu de ces chiffres, le mot semble déjà trop faible. C’est plutôt à un raz-de-marée que l’homme du « Art of the Deal » devrait se préparer — lui qui, à Washington, préférait visiblement laisser Xi Jinping relire sa propre stratégie plutôt que d’affronter les questions sur la sienne.

En marge du sommet, une anecdote résume peut-être mieux que toute analyse l’état d’esprit du maître des lieux. Pendant le dîner d’État, Trump a offert à ses invités chinois ce qu’il a lui-même appelé un « petit plaisir spécial » : la visite du chantier de sa future salle de bal à la Maison-Blanche — dont il aime discuter les moindres choix de décoration, la présentant volontiers comme un élément de son héritage —, avant de faire admirer à Xi, « expert en pierre » selon ses propres mots, le nouvel héliport en construction sur la pelouse sud. Non loin de là, aux abords du cimetière national d’Arlington, un autre chantier avance bien : celui de son arc de triomphe de 76 mètres, dont l’administration justifie désormais la construction par un besoin militaire — positions de tireurs d’élite, stockage de drones — pour contourner l’obligation d’autorisation du Congrès.

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Pendant que l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient regardent leurs maisons brûler, « l’homme de la paix » arrose ses propres plantations — jusqu’à son arc de triomphe, où même l’inspiration reste importée de Paris — Illustration IA © European-Security

Pendant que les alliés des États-Unis, en Europe, en Asie et au Moyen-Orient, regardent la maison brûler, combien de temps Donald Trump pourra-t-il encore poursuivre cette entreprise de déconstruction — au bénéfice, en définitive, de ses « amis » Poutine, Xi Jinping, et, on ne l’oubliera pas, de « Rocket Man » ?

Décryptage — Le loup dans la bergerie

Ce vide que la presse mondiale décrit à l’unisson n’est pas resté inoccupé bien longtemps. Au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ont formalisé, le 7 août dernier, le pacte de défense de La Mecque — bâti sur l’accord de défense mutuelle scellé un an plus tôt entre Riyad et Islamabad, que plusieurs responsables des deux pays ont laissé entendre couvrir jusqu’à une forme de dissuasion nucléaire étendue. Trois puissances moyennes s’y retrouvent alliées sans que Washington n’en soit ni le pivot ni même le témoin : la puissance nucléaire pakistanaise, la puissance financière et pétrolière saoudienne, la deuxième armée de l’Otan côté turc.

Nawaf Kabbara, dans une analyse fine publiée par nos confrères de Levant Time, propose une image qui vaut d’être reprise telle quelle : Trump comparait déjà en 1988 le Moyen-Orient à une société anonyme, les États-Unis présidant seuls le conseil d’administration. « La société existe toujours, écrit-il aujourd’hui, mais le président du conseil d’administration n’est plus en mesure de trancher seul.»

Ce que l’accord de La Mecque signale, selon Nawaf Kabbara, n’est pas nécessairement un quatrième projet hégémonique face aux ambitions israélienne, turque et iranienne, mais un projet d’équilibre : ni hégémonie iranienne, ni suprématie israélienne, mais plusieurs puissances qui refusent désormais qu’un seul acteur dicte seul les règles du jeu régional — et qui, fait notable, n’ont besoin de s’inféoder à aucun grand bloc pour y parvenir, circulant librement entre Washington, Pékin et Moscou.

En Europe, le mouvement est de même nature, sinon de même ampleur : la presse britannique elle-même, comme on l’a vu, presse désormais Londres et Bruxelles de bâtir leur propre autonomie stratégique plutôt que de continuer à parier sur un parapluie américain de moins en moins fiable. Un allié qui cherche un nouvel équilibre est un allié qui a cessé de faire confiance à l’ancien.

Le paradoxe est là, entier : au moment même où son appareil sécuritaire et militaire s’érode — paralysé par des lubies de prestige plutôt que par une vision stratégique, désavoué jusque dans son propre camp, contraint à des rétropédalages permanents sur le gazole comme sur l’Iran —, Donald Trump a ouvert grand la porte à ceux que l’Amérique elle-même désigne comme ses rivaux stratégiques. Il a reçu Xi Jinping en grande pompe, courtisé Poutine, et laissé planer sur la Corée du Nord un silence presque amical. Le loup n’a pas eu besoin de forcer l’entrée de la bergerie : le berger, occupé à admirer ses propres travaux d’agrandissement, la lui a lui-même ouverte.