L’Allemagne a voté deux fois en deux semaines, et deux fois le verdict a été le même mot : « désastre ». Le 20 septembre 2026, la CDU de Friedrich Merz a été purement et simplement éjectée du Landtag de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale — une première dans l’histoire de la République fédérale — tandis qu’à Berlin, elle s’est fait distancer par une gauche radicale, Die Linke, dont la candidate a frôlé la mairie. Le soir des résultats, Friedrich Merz s’est retrouvé seul sur l’estrade du Konrad-Adenauer-Haus. Personne, cette fois, n’a attendu le lendemain pour parler.
Deux semaines plus tôt, au lendemain du premier choc de Saxe-Anhalt, la Süddeutsche Zeitung avait déjà posé le diagnostic dans une formule qui résonne aujourd’hui comme un verdict : « La République fédérale, qui a été créée en contre-projet du système des criminels nazis, n’est plus immune contre l’extrême-droite de l’AfD. »[01] La Berliner Morgenpost, elle, avait déjà désigné le nom du responsable : « Merz est le plus grand perdant de ce scrutin et doit se réinventer. »[02] Deux semaines et deux urnes plus tard, force est de constater qu’il ne s’est pas réinventé.
L’essentiel
- La CDU s’effondre à 4,9 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (contre 13,3 % en 2021) et perd son groupe parlementaire pour la première fois de son histoire ; l’AfD arrive en tête avec 38,2 % des voix.[03]
- À Berlin, Die Linke devance nettement la CDU (25,7 % contre 18,8-20 %) ; sa candidate Elif Eralp, 45 ans, syndicaliste et fille de tisserands turcs, échoue de peu à la mairie.[04]
- Le BSW de Sahra Wagenknecht, entré de justesse au Landtag de Saxe-Anhalt le 6 septembre (5,0-5,3 %), repasse sous le seuil des 5 % le 20 — un retournement net en deux semaines.[05]
- La « République de l’ombre » qui se murmurait « Sehen Sie das auch ? » en coulisses depuis début septembre est sortie du silence : le député CDU berlinois Christian Gräff a publiquement réclamé le départ de Merz dès le soir du scrutin.[06]
- Markus Söder s’est définitivement retiré de la course à la succession ; Hendrik Wüst reste seul « chancelier de réserve » crédible, désormais rejoint dans les spéculations par le ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt (CSU).[07]
- L’AfD confirme viser la formation, d’ici la fin de l’année, du premier gouvernement régional dirigé par un parti d’extrême droite depuis 1945, en Saxe-Anhalt.[08]
- La cote de popularité de Merz est tombée à 10 % en seize mois d’exercice, 88 % des Allemands se déclarant insatisfaits de son action (sondage Forsa) — sa fragilité rejaillit désormais jusque sur les négociations du budget européen 2028-2034.[12][16]
Sommaire
- 1. Le soir où Merz s’est retrouvé seul
- 1 bis. Cinq raisons documentées d’un effondrement aussi rapide
- 1 ter. L’onde de choc jusqu’à Bruxelles
- 2. « Sehen Sie das auch ? » : la révolte n’attend plus — mais elle reste minoritaire
- 2 bis. Berthold Kohler (FAZ) : le vrai risque n’est pas « bleu », il est « brun »
- 2 ter. Weidel et le mythe des « nazis de gauche »
- 3. Wüst, Söder, Dobrindt : la file d’attente se resserre
- 4. Die Linke, et non le BSW : le pari manqué de la « gauche populiste »
- 4 bis. Le vrai obstacle pour Die Linke : l’antisémitisme, pas l’arithmétique
- 5. Le Verfassungsschutz et le parti interdit : le dossier dort-il ?
- 6. Ce que l’AfD prépare pour la fin de l’année
- 7. Regards étrangers : quand la presse voisine voit plus loin que Berlin
- Décryptage
par Joël-François Dumont — Berlin, le 22 septembre 2026.
1. Le soir où Merz s’est retrouvé seul
Cinq minutes après les premières estimations, Friedrich Merz se tenait déjà devant les caméras dans le Helmut-Kohl-Saal du QG de la CDU. « Es ist ein Desaster », a-t-il lâché sans détour — c’est un désastre.[09] Mais ce que la presse allemande retient surtout de cette soirée, c’est la mise en scène de son isolement : bien qu’il ait convoqué l’ensemble de la direction du parti, Merz s’est présenté seul sur l’estrade — personne à ses côtés, personne derrière lui.[10]
Le contraste avec le premier choc du 6 septembre est net. À l’époque, la CDU pouvait encore parler d’un accident régional est-allemand. Le 20 septembre, il n’y a plus d’échappatoire géographique : Berlin, capitale fédérale, vote aussi contre elle. Les Échos résument le phénomène d’une formule qui vaut d’être reprise telle quelle : Merz est entré « dans une spirale infernale ».[11] Le chiffre donne la mesure du vertige : élu chancelier par les députés du Bundestag le 6 mai 2025, il a vu sa cote de popularité tomber à seulement 10 % en seize mois d’exercice — 88 % des Allemands se déclarant insatisfaits de son action, selon un sondage Forsa cité par Les Échos.[12] La CDU, elle, est repassée sous les 20 % d’intentions de vote pour une législative.[12]
1 bis. Cinq raisons documentées d’un effondrement aussi rapide
Emmanuel Grasland, correspondant des Échos à Berlin, propose une grille de lecture en cinq points qui mérite d’être largement reprise, tant elle dépasse le simple constat électoral pour interroger la méthode de gouvernement de Merz :[13]
- Le décalage avec les espoirs suscités. Merz avait bâti sa légitimité sur la critique méthodique de son prédécesseur Olaf Scholz, qu’il moquait comme un « plombier du pouvoir » hésitant. Mais c’est lui qui, une fois élu, a assoupli le « frein à la dette » (Schuldenbremse) qui limitait jusque-là les nouveaux emprunts de l’État à 0,35 % du PIB — un revirement vécu par l’électorat CDU comme le « péché originel » du quinquennat.
- Un manque d’expérience. Merz est le premier chancelier de l’histoire de la République fédérale à n’avoir jamais dirigé ni région ni ville avant d’accéder à la fonction suprême — un point de comparaison frappant avec Emmanuel Macron, relevé explicitement par le journal. Cette inexpérience explique en partie l’écart entre promesses ambitieuses et résultats.
- Une difficulté à comprendre les attentes du terrain. Surnommé dès ses débuts le « chancelier des Affaires étrangères », Merz s’est éloigné du parti et des élus pour se concentrer sur la géopolitique. Ursula Münch (Académie de formation politique de Tutzing) le compare défavorablement à Merkel : « elle disposait d’un meilleur réseau », dialoguait en permanence, savait écouter. Symptôme cité : le limogeage par SMS du ministre des Transports Patrick Schnieder — pourtant populaire dans le parti, et frère du nouveau ministre-président CDU de Rhénanie-Palatinat.
- Un problème de style. Orateur talentueux mais mal calibré pour son interlocuteur, Merz avait suscité un fort malaise à l’automne 2025 en évoquant un « problème persistant dans le paysage urbain » à propos de la question migratoire. Son discours d’austérité passe pour celui d’un donneur de leçons déconnecté du quotidien. Le politologue Uwe Jun (Université de Trèves) juge qu’il doit « rallier davantage de citoyens à sa cause sur le plan émotionnel ». C’est dans ce même article que Karin Prien, ministre fédérale de la Famille, reconnaît noir sur blanc : « il y a un manque d’empathie » — confirmant, avec attribution complète cette fois, la citation reprise plus haut.
- Des crises qui s’ajoutent aux crises. Guerre en Ukraine, concurrence chinoise, droits de douane de Trump, conflit iranien faisant flamber pétrole et gaz : Merz n’est pas responsable de tout. Mais, à la différence de Merkel — qui avait su, en 2015-2016, se donner six semaines pour négocier un accord migratoire avec la Turquie et rassurer son camp — Merz a choisi le passage en force. Le politologue Oliver Lembcke (Université de Bochum) tranche : « afficher sa détermination ne remplace pas des résultats concrets ».
La coalition CDU-SPD elle-même se fissure sur le tempo des réformes : Lars Klingbeil (SPD) exige un « examen sous l’angle de l’équité » ; Markus Söder avait, dès la semaine précédente, réclamé un « reality check » sur les réformes en cours — signe, note Les Échos, que la pression ne vient plus seulement de la base parlementaire, mais aussi du sommet de la coalition.[14] En face, le patronat (BDA/BDI, tribune de Rainer Dulger et Peter Leibinger dans le Handelsblatt) presse au contraire pour une mise en œuvre rapide de la réforme des retraites, dénonçant un « temps précieux » perdu.[15] Merz se retrouve donc pris en étau entre deux pressions contradictoires, sans droit à l’erreur.
1 ter. L’onde de choc jusqu’à Bruxelles
Un second papier des Échos, signé Nicolas Rauline depuis Bruxelles, élargit utilement le cadre : la fragilisation de Merz n’est pas qu’une affaire intérieure, elle affaiblit directement la voix de l’Allemagne dans les négociations européennes en cours — au premier chef, le budget de l’Union pour la période 2028-2034.[16] Un diplomate cité résume l’inquiétude en une question : Merz sera-t-il encore là pour négocier la dernière ligne droite du budget européen ?
Eric Maurice (European Policy Centre) observe que Merz avait voulu se poser en nouvel homme fort du continent, clamant l’indépendance européenne — mais qu’il peine à porter cette ambition de manière lisible, la Chine étant l’exemple le plus frappant de ses positions écartelées entre intérêts industriels divergents. L’article ouvre enfin une perspective plus large et plus inquiétante encore pour 2027 : si des élections anticipées survenaient en Allemagne — ce que l’AfD réclame ouvertement —, ce seraient les « midterms européennes » qui verraient, la même année, la France, la Pologne, l’Italie et l’Espagne se prononcer, avec un risque de bascule simultanée vers l’extrême droite dans plusieurs des plus grands pays de l’Union.
2. « Sehen Sie das auch ? » : la révolte n’attend plus — mais elle reste minoritaire
Le papier du 11 septembre (« CDU : La révolte avant l’heure ») décrivait un réseau informel d’anciens responsables, échangeant en coulisses le mot de passe « Sehen Sie das auch ? », attendant sciemment le verdict du 20 pour sortir du silence.[17] Le silence n’a pas tenu douze heures. Le député CDU berlinois Christian Gräff a écrit sur X, dès le soir du scrutin : « Merz muss weg. Er kann nicht Exekutive und er kann keine Kommunikation » — Merz doit partir, il ne sait ni exécuter ni communiquer.[18]
Mais il faut nuancer aussitôt : la révolte reste, à ce stade, isolée. La NZZ note que Gordon Schnieder, ministre-président de Rhénanie-Palatinat, s’est au contraire porté garant des projets du chancelier dès le soir du vote : « Der Schlag sitzt tief » (le coup est profond), a-t-il reconnu, tout en appelant à « confiance et courage ».[19] Plus frappant encore : Markus Söder, chef de la CSU, a explicitement tranché lors de la rentrée de son groupe parlementaire au Kloster Banz — contrairement à ce qu’on pouvait attendre de ses piques antérieures sur un « reality check » des réformes, il a affirmé : « Wir stehen da gemeinsam zusammen und wollen jetzt Inhalts- und Strukturfragen bereden und keine Personalfragen » — nous sommes solidaires et voulons parler de fond, pas de personnes.[20] Il a même mis en garde son propre camp contre le risque de voir l’Union se transformer en « Hühnerhaufen » (poulailler affolé) où chacun détale dans une direction différente. Le suspense sur la succession, documenté par le premier papier, retombe donc pour l’instant : Söder se retire officiellement de la course.
La ministre fédérale de la Famille, Karin Prien, tient un discours plus ambigu qu’il n’y paraît : sur Deutschlandfunk puis sur Phoenix, elle reconnaît un « manque d’empathie » chez Merz, mais refuse explicitement d’appeler à son départ — « Je ne vois pas qu’un changement de personnalité à la tête apporterait un changement, à moins qu’il y ait une autre offre de personnel. Mais je ne la vois pas non plus. »[21] Autrement dit : la critique est réelle, mais elle ne débouche, pour l’heure, sur aucun mouvement de succession organisé. Le vrai basculement du 11 au 22 septembre n’est donc pas un putsch qui se prépare, mais l’effondrement du silence protecteur qui entourait Merz jusque-là.
Le mot le plus dur, et venant d’un partenaire de coalition, revient à Manuela Schwesig elle-même, dont la victoire l’a incontestablement renforcée : « Er schätzt die Lage falsch ein, wie die Bürgerinnen und Bürger vor Ort denken (…) Er schätzt offensichtlich auch die Lage seiner eigenen Partei falsch ein » — il évalue mal la situation, et visiblement aussi celle de son propre parti.[22] Schwesig avait déjà, en creusant l’écart avec l’AfD, mené la fronde des ministres-présidents est-allemands contre le calendrier des réformes voulu par Berlin — un fait déjà documenté dans le premier papier, qui prend ici tout son relief.
2 bis. La lecture de Berthold Kohler (FAZ) : le vrai risque n’est pas « bleu », il est « brun »
L’éditorial de Berthold Kohler dans la FAZ du 22 septembre mérite d’être cité longuement, car il articule un argument que la presse française n’a pas encore formulé aussi crûment. Il reconnaît que même les caciques du parti savent que Merz fait « partie du problème » de la CDU — qu’il n’a pas remboursé le « crédit de confiance » entamé en reniant ses promesses électorales, et s’enfonce plutôt davantage dans le rouge. Mais il ajoute un avertissement stratégique : une crise politique prolongée pourrait déboucher non pas sur une victoire de l’AfD version « bleue », mais sur l’arrivée au pouvoir d’un parti encore plus radical — « eine Partei, die nicht blau ist, sondern braun » (un parti qui n’est pas bleu, mais brun) — une formule à peine voilée pour désigner une frange plus ouvertement néonazie que l’AfD elle-même, que même la percée spectaculaire de Schwesig en Mecklembourg-Poméranie n’aurait pu empêcher.[23]
2 ter. Weidel et le mythe des « nazis de gauche »
La conférence de presse de l’AfD au lendemain du scrutin a offert un cas d’école de révisionnisme assumé. Alice Weidel, visiblement décontenancée par la percée de Die Linke à Berlin, a ressorti un mythe déjà documenté par la taz : « Adolf Hitler hat eine völlig links gerichtete Politik gemacht. Er war ein Linksradikaler, ein Linksextremist » — Hitler aurait mené une politique totalement à gauche, il aurait été un extrémiste de gauche. Elle a même comparé le résultat berlinois à l’héritage d’Erich Honecker.[24] Le journaliste Gareth Joswig rappelle les faits : dès la prise du pouvoir, le NSDAP a écrasé les syndicats, détruit les acquis du mouvement ouvrier, emprisonné et assassiné communistes et sociaux-démocrates, en s’alliant précisément avec les élites conservatrices et le patronat.
Plus significatif encore pour votre lectorat spécialisé : la taz documente que le groupe parlementaire de l’AfD a formalisé une stratégie assumée de « Spaltung der Gesellschaft entlang Kulturkampfthemen und Migration, um die Union in eine Identitätskrise zu stürzen und diese langfristig zu ersetzen » — diviser la société le long des lignes de fracture identitaires pour précipiter la CDU dans une crise d’identité et la remplacer à terme.[25] C’est une confirmation indépendante, par une rédaction de gauche cette fois, de la stratégie en trois piliers déjà révélée par la FAZ le 10 septembre et citée dans notre premier papier — preuve que le diagnostic traverse tout l’éventail politique allemand.
Sur le terrain, la normalisation affichée du parti masque des connexions bien réelles à l’extrême droite la plus dure. Nikolaus Kramer, élu en Mecklembourg-Poméranie, avait commenté un montage photo de la Waffen-SS dans un tchat interne par « Ein schwarzer Block ist nicht grundsätzlich scheiße » (« Un bloc noir n’est pas fondamentalement de la merde »).[26]
3. Wüst, Söder, Dobrindt : la file d’attente se resserre — et se vide en partie
Le tableau des prétendants, dressé le 11 septembre, a déjà changé. Markus Söder jure désormais, la main sur le cœur, que le chapitre de sa candidature à la chancellerie est clos ; il dit vouloir rester ministre-président de Bavière — et l’a confirmé sans ambiguïté à la tribune du Kloster Banz (voir section 2).[27] Reste Hendrik Wüst, toujours qualifié de « Reservekanzler » par la presse suisse et allemande, dont l’AfD reste distancée de quinze points en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.[28] Le nom d’Alexander Dobrindt, ministre fédéral de l’Intérieur (CSU), apparaît désormais lui aussi dans les spéculations de succession — une nouveauté par rapport au trio Wüst-Söder-Spahn évoqué début septembre.[29]
Le calcul d’attente de Wüst, résumé le 11 septembre par le Spiegel (« il a le temps, il n’a que 51 ans »), tient-il encore après un second désastre en quinze jours ? La NZZ pose la question presque explicitement : « Der Albtraum könnte bald enden » — le cauchemar [de Merz] pourrait bientôt prendre fin.[30] Mais la FAZ, elle, documente une réunion de crise des ministres-présidents CDU tenue le soir même du scrutin dans la représentation régionale de Rhénanie-Palatinat à Berlin — jusqu’à minuit passé, et sans Merz. Officiellement, il s’agissait de discuter du cadre financier pluriannuel européen ; officieusement, personne n’a proposé de scénario concret de remplacement. Le mot d’un participant résume l’impasse : « Es springt eben niemand » — personne, tout simplement, ne saute le pas.[31]
4. Die Linke, et non le BSW : le pari manqué de la « gauche populiste »
Le papier du 11 septembre évoquait, comme hypothèse circulant dans les cercles de la République de l’ombre, l’idée d’un mouvement de « gauche populiste » inspiré de la Sahra Wagenknecht de 2018.[32] Le 20 septembre a tranché : ce n’est pas le BSW qui a percé à Berlin, mais Die Linke elle-même. Sa tête de liste, Elif Eralp, 45 ans, a obtenu 25,7 % des voix — une progression de 13,4 points par rapport à 2023 — sur une campagne de porte-à-porte inspirée de celle de Zohran Mamdani à New York, centrée sur les loyers et le logement.[33]
Le BSW, lui, subit l’effet inverse, et la taz résume le contraste en une formule cinglante : « Große Klappe, zu wenig dahinter » — grande gueule, mais rien derrière.[34] Entré de justesse au Landtag de Saxe-Anhalt le 6 septembre (5,0-5,3 %), le parti de Wagenknecht repasse sous les 5 % le 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie comme à Berlin. Le contraste est d’autant plus cruel que Wagenknecht avait tenu, dans les deux Länder, un discours proche du délire de grandeur : « Wer BSW wählt, kann Kanzler Friedrich Merz stürzen » — voter BSW, disait-elle, pouvait faire tomber le chancelier fédéral lui-même.[35] Le mot de Jan van Aken (Die Linke), comparant le BSW au Parti pirate — « on ne s’en souviendra même pas dans deux ou trois ans » — trouve ici une première confirmation empirique.[36]
4 bis. Le vrai obstacle pour Die Linke : l’antisémitisme, pas l’arithmétique
La victoire d’Eralp ouvre un débat que la FAZ, avec un luxe de détails, a été la première à documenter aussi précisément. Lors de la soirée électorale, un représentant du « Vereinigtes Palästinensisches Nationalkomitee » — mouvement proche du Hamas classé extrémiste par le Verfassungsschutz — s’est invité, sans y être convié, à la fête de la section Die Linke de Neukölln ; une photo le montre aux côtés du député fédéral Linke Ferhat Koçak. Issa Remmo, chef d’un clan berlinois notoirement associé au crime organisé, était également présent.[37] Le président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Josef Schuster, a immédiatement appelé les Verts et le SPD à ne pas s’allier avec Die Linke, jugeant ses professions de foi anti-antisémites de simples « Lippenbekenntnisse » (paroles en l’air).[38]
C’est précisément ce point que Jasper von Altenbockum, dans son éditorial « Hauptstadt der Extreme », retourne contre la gauche berlinoise avec une dureté rare : il observe que le SPD et les Verts, à la différence de la CDU face à l’AfD, n’éprouvent pas les mêmes scrupules à s’allier avec une force dont une partie tolère l’antisémitisme — « Auf der Linken lässt sich offenbar die Zusammenarbeit mit extremistischen Kräften leichter entschuldigen als auf der Rechten » (à gauche, la coopération avec des forces extrémistes se justifie apparemment plus facilement qu’à droite).[39] Il va jusqu’à qualifier par avance une éventuelle coalition Linke-SPD-Verts de « Koalition der Wahlverlierer » — une coalition des perdants du scrutin. C’est un angle qui mérite d’être suivi dans la durée : Eralp a promis un « Schutzversprechen » (engagement de protection) envers la communauté juive, mais devra l’imposer face à sa propre base radicalisée avant tout accord de coalition.[40]
5. Le Verfassungsschutz et le parti interdit : le dossier dort-il ?
Le papier du 11 septembre relevait que Hendrik Wüst était devenu le premier grand responsable CDU à réclamer ouvertement un groupe de travail fédéral-régional sur une possible procédure d’interdiction de l’AfD.[41] Aucun développement notable sur ce dossier n’a été retrouvé dans la presse des derniers jours — silence qui, en creux, mérite d’être noté : ni relance ni abandon officiel de la démarche. Reste une question ouverte, qui pèsera sur les semaines à venir : le second désastre électoral a-t-il changé le calcul politique sur cette question, ou l’a-t-il au contraire rendue plus explosive à manier, l’AfD étant désormais en position de force pour crier à la persécution dès qu’une telle procédure serait sérieusement engagée ?
6. Ce que l’AfD prépare pour la fin de l’année
La théorie en trois piliers (« Kulturkampf », « Ampel 2 », pression sur le cœur économique de l’Union), documentée par la FAZ dès le 10 septembre, devient calendrier concret.[42] Les dirigeants de l’AfD réaffirment leur objectif de former, d’ici la fin de l’année, le premier gouvernement régional dirigé par le parti en Saxe-Anhalt — avec, selon plusieurs sources, le soutien ponctuel de quelques élus BSW passés en transfuges.[43] À Berlin, comme le note la FAZ, l’AfD elle-même se trouve prise dans une contradiction : elle ne peut espérer entrer dans un gouvernement régional qu’en s’alliant à des partenaires — CDU, SPD, Verts, Linke —, qui tous l’excluent par principe, ce qui la condamne à l’opposition pure, malgré ses scores.[44]
7. Regards étrangers : quand la presse voisine voit plus loin que Berlin
La FAZ elle-même a jugé utile de publier, dans sa rubrique « Stimmen der anderen », un choix de réactions européennes qui éclairent la portée continentale de l’événement. Le quotidien belge De Tijd résume sans détour : « Die Schwäche von Merz ist somit die Schwäche Europas. Und auch unsere eigene » — la faiblesse de Merz est donc celle de l’Europe, et la nôtre aussi — soulignant qu’un chancelier affaibli ne pourra pas porter l’agenda européen (marché unique, soutien à l’Ukraine, position face à la Chine et à Trump) au moment où l’UE en a le plus besoin.[45] Le Corriere della Sera italien va plus loin encore dans la formule : décrivant une CDU en quête de figure de proue, rongée par une « peur existentielle » de perdre Merz sans pour autant se sentir capable de le défendre, le quotidien milanais tranche : « Der Bundeskanzler ist der eigentliche Verlierer der Wahl » — le chancelier fédéral est le véritable perdant de l’élection.[46]
C’est toutefois l’article de notre consœur Michaela Wiegel, correspondante de la FAZ à Paris, qui offre le miroir le plus direct avec la France — et qui rejoint exactement les pistes que nous explorons dans le second papier. Elle cite François-Xavier Bellamy (LR), vice-président du parti, qui pose lui-même le parallèle : « Deutschland erlebt derzeit das, was wir aus Frankreich kennen » — l’Allemagne vit aujourd’hui ce que nous connaissons depuis la France : l’effondrement du centre sous la double pression de l’extrême droite et de la gauche radicale.[47] Wiegel retrace ensuite, pour ses lecteurs allemands, la trajectoire des Républicains français comme mise en garde : le score de 4,7 % de Valérie Pécresse en 2022 — pire résultat du parti depuis 1958, obtenu après avoir pourtant copié une partie du programme de Marine Le Pen — puis la scission d’Éric Ciotti, allié du RN depuis 2024, qui a réduit le groupe parlementaire LR à 48 députés quand le RN en compte 122. La politologue Chloé Morin, également citée, attribue ce délitement à la « domination des plateformes » qui punit systématiquement la nuance et la modération.[48]
C’est un avertissement à double tranchant pour la CDU : copier le discours de l’AfD sur l’immigration, comme Merz l’a en partie tenté, n’a pas empêché la déroute des Républicains français — cela pourrait même l’avoir précipitée.
Joël-François Dumont
Notes
[01] Süddeutsche Zeitung, 6-7 sept. 2026 — cf. revue de presse allemande post-Saxe-Anhalt.
[02] Berliner Morgenpost, 6-7 sept. 2026 — cf. revue de presse allemande post-Saxe-Anhalt.
[03] Résultats officiels, Landeswahlleiter Mecklenburg-Vorpommern, 20 septembre 2026 ; Le Figaro, 21 et 22 sept. 2026.
[04] Le Figaro, 22 sept. 2026, « La gauchiste Elif Eralp aux portes de la mairie de Berlin », David Philippot.
[05] Résultats officiels Saxe-Anhalt (6 sept.) et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (20 sept.) ; Wikipedia EN, 2026 Mecklenburg-Vorpommern state election.
[06] Christian Gräff (@ChGraeff), X, 20 septembre 2026 — cité par NZZ, « Der Schlag sitzt tief », 21 sept. 2026.
[07] NZZ, « Der Schlag sitzt tief – nach der Wahl in Mecklenburg-Vorpommern leckt die CDU ihre Wunden », 21 sept. 2026 ; NZZ, « Ungeliebt und ungewollt », 21 sept. 2026.
[08] Le Figaro, 21 sept. 2026, « Allemagne : Merz grand perdant des régionales », Aude Bariéty de Lagarde.
[09] t-online.de, « Wahl-Debakel für die CDU: Kanzler Merz will kämpfen », 21 sept. 2026.
[10] Eurotopics.net, « Allemagne : Merz peut-il se maintenir après les régionales ? », 21 sept. 2026.
[11] Les Échos, 22 sept. 2026, « Allemagne : Merz dans une spirale infernale » (Une), Emmanuel Grasland, Bureau de Berlin.
[12] Ibid. — sondage Forsa cité dans le même article.
[13] Les Échos, 22 sept. 2026, « Les raisons de l’effondrement de Merz », p. 5, Emmanuel Grasland.
[14] Ibid. — « La coalition sous pression pour adapter le rythme des réformes », encadré, Les Échos, 22 sept. 2026.
[15] Rainer Dulger et Peter Leibinger, tribune, Handelsblatt, 21 sept. 2026 — cité par Les Échos, 22 sept. 2026.
[16] Les Échos, 22 sept. 2026, « Les défaites du chancelier pourraient saper les positions de l’Allemagne à Bruxelles », p. 5, Nicolas Rauline, Bureau de Bruxelles.
[17] « Etwas wird passieren », Die Zeit, n°39, 10 sept. 2026 — cf. « CDU : La révolte avant l’heure », European-Security, 11 sept. 2026.
[18] Christian Gräff, X, 20 sept. 2026 — cité par NZZ (« Der Widerstand gegen Merz wächst », Melchior Poppe, 22 sept. 2026).
[19] Gordon Schnieder, cité par NZZ, « Der Widerstand gegen Merz wächst », 22 sept. 2026.
[20] Markus Söder, Kloster Banz, cité par FAZ, « An der CSU soll Merz nicht scheitern », 22 sept. 2026.
[21] Karin Prien, Phoenix, cité par FAZ, « Keiner springt, Merz bleibt », Eckart Lohse, Matthias Wyssuwa et al., 22 sept. 2026.
[22] Manuela Schwesig, cité par FAZ, « Merz verspricht soziale Gerechtigkeit », 22 sept. 2026.
[23] Berthold Kohler, « Jetzt nicht die Nerven verlieren », éditorial, FAZ, 22 sept. 2026.
[24] Alice Weidel, conférence de presse fédérale, 21 sept. 2026, citée par taz, « Weidel und die ‘Linke-Nazis’-Lüge », Gareth Joswig, 22 sept. 2026.
[25] taz, « Weidel und die ‘Linke-Nazis’-Lüge », Gareth Joswig, 22 sept. 2026.
[26] Nikolaus Kramer, tchat interne AfD, cité par taz, ibid.
[27] NZZ, « Ungeliebt und ungewollt: Für Friedrich Merz wird es nach den Wahlen in Ostdeutschland eng », 21 sept. 2026.
[28] Ibid.
[29] Eurotopics.net, op. cit., 21 sept. 2026.
[30] NZZ, « Ungeliebt und ungewollt », op. cit.
[31] FAZ, « Keiner springt, Merz bleibt », 22 sept. 2026, op. cit.
[32] « Etwas wird passieren », Die Zeit, n°39, 10 sept. 2026, op. cit.
[33] Le Figaro, 22 sept. 2026, « La gauchiste Elif Eralp… », op. cit.
[34] taz, « Große Klappe, zu wenig dahinter », Rainer Rutz, 21 sept. 2026.
[35] Sahra Wagenknecht, citée par taz, ibid.
[36] Yahoo/Observatoire de l’Europe — citation Jan van Aken.
[37] FAZ, « Macht da jemand mit? », Stephan Klenner, 22 sept. 2026.
[38] Josef Schuster, cité par FAZ, ibid.
[39] Jasper von Altenbockum, « Hauptstadt der Extreme », éditorial, FAZ, 22 sept. 2026.
[40] FAZ, « Macht da jemand mit? », op. cit.
[41] « Wie weiter, Deutschland? », Focus, n°38, 11 sept. 2026 — cf. article du 11 septembre.
[42] « Weidel gegen Merz », FAZ, n°210, 10 sept. 2026, op. cit.
[43] Le Figaro, 21 sept. 2026, Aude Bariéty de Lagarde, op. cit.
[44] FAZ, « Die AfD übt sich in Zusammenhalt », Friederike Haupt, 22 sept. 2026.
[45] De Tijd (Belgique), cité par FAZ, « Stimmen der anderen », 22 sept. 2026.
[46] Corriere della Sera (Italie), cité par FAZ, « Stimmen der anderen », 22 sept. 2026.
[47] François-Xavier Bellamy, cité par Michaela Wiegel, « Déjà-vu in Frankreich », FAZ, 22 sept. 2026.
[48] Michaela Wiegel, « Déjà-vu in Frankreich », FAZ, 22 sept. 2026 — citations Valérie Pécresse, Éric Ciotti, Chloé Morin.
Décryptage : Sehen Sie das auch ? — la question a enfin trouvé sa réponse
Le 7 septembre, la Süddeutsche Zeitung écrivait que la République fédérale n’était plus « immune » contre l’AfD. Le 22 septembre, on peut mesurer précisément l’ampleur de cette non-immunité : un Land entier privé de représentation CDU pour la première fois depuis 1949, une capitale fédérale virant à gauche sous une candidate qui invoque ouvertement Zohran Mamdani, et un chancelier réduit à promettre, seul sur une estrade, « Rückgrat, Standhaftigkeit und Geduld » — une antienne qu’il répète pour la sixième fois de la journée sans qu’elle convainque plus personne. La Berliner Morgenpost avait raison trop tôt : elle avait déjà nommé le perdant avant même que la note ne soit présentée dans son intégralité.
Ce qui a changé entre les deux scrutins, ce n’est donc pas le diagnostic — la presse allemande l’avait posé dès le 6 septembre — mais le silence qui l’entourait. Le réseau de la « République de l’ombre », qui se murmurait « Sehen Sie das auch ? » en coulisses en attendant sagement le verdict du 20, a eu sa réponse : oui, tout le monde voit la même chose. Mais voir ne suffit pas à agir — et c’est peut-être la leçon la plus frappante de cette séquence : ni Söder, ni Prien, ni les ministres-présidents réunis jusqu’à minuit dans la représentation de Rhénanie-Palatinat n’ont, à ce stade, transformé le constat en mouvement. « Es springt eben niemand », résume un participant aux discussions du week-end — personne ne saute le pas. C’est peut-être là, plus que dans les scores eux-mêmes, que se joue la suite : entre l’avertissement de Berthold Kohler sur le risque d’un basculement encore plus « brun » que « bleu », et l’incapacité manifeste de la CDU à produire ne serait-ce qu’un successeur, l’Allemagne semble suspendue entre deux vertiges — celui de l’AfD qui avance, et celui d’un centre qui ne trouve plus la force de se recomposer.
Reste une dernière question, que ce papier laisse volontairement ouverte pour le second : si l’Allemagne se découvre à ce point vulnérable à ses extrêmes, la France, dont le système électoral concentre bien davantage le pouvoir entre les mains d’un seul homme ou d’une seule femme, est-elle vraiment mieux protégée ?