Hier, je parcourais le fil de BlueSky quand je suis tombé sur ce cri du cœur : « J’ai peur que les Européens ne nous pardonnent jamais ».
Cette phrase m’a glacé. Elle prouve que la honte a changé de camp. Comment ne pas tendre la main à cette Amérique orpheline d’elle-même ?
(Lettre ouverte à une inconnue de Bluesky)
J’ai voulu lui répondre. Mais à travers elle, c’est aux Américains, fiers de leurs racines mais meurtris par leur présent, que je m’adresse aujourd’hui.
Sommaire
Le lait en poudre et la pénicilline
Mon premier souvenir de l’Amérique remonte à l’enfance, dans l’ombre portée des géants. Mon père, résistant, fut à 27 ans l’un des treize préfets de la Libération, à Besançon.



C’est là que le général de Lattre de Tassigny, qui deviendra mon parrain, avait établi le QG de la 1ère Armée. Son interlocuteur américain était le général Jacob Devers. Un guerrier redoutable, mais aussi un homme de cœur.
Dans ces années-là, les Américains ne nous apportaient pas seulement la liberté ou le jazz. Ils apportaient la vie : la pénicilline, le lait en poudre, et ces objets futuristes pour l’enfant que j’étais, comme les verres pliables ou le chewing-gum. C’est cette Amérique-là qui a marqué mon ADN.
Celle de l’escadron Lafayette, de Joséphine Baker, héroïne de la France Libre. Celle de William Colby, qui deviendra un ami : un gamin de 17 ans qui avait triché sur son âge pour sauter dans le Vercors, animé par la foi simple de faire triompher la démocratie contre la barbarie nazie.
Le Québec, Pétain et l’honneur
À 23 ans, j’ai traversé l’Atlantique pour la première fois à bord d’un Super-Constellation. Direction New York, puis le Québec, en pleine effervescence du « Québec Libre ». J’y ai découvert nos cousins d’Amérique, mais aussi les cicatrices de l’Histoire.
Je n’oublierai jamais ce 14 juillet 1969, affecté au service de presse, au Consulat de France à Québec. Quatre individus levaient leur verre à la santé « du Maréchal ». Jeune gaulliste, je pensais naïvement qu’ils parlaient d’un maréchal canadien. Quand j’ai compris qu’ils célébraient Pétain, le sang m’est monté à la tête et je les ai chassés manu militari. Cela m’a valu une explication orageuse avec mon consul, qui avait par contre oublié d’inviter les rescapés des French For Ever, sans oublier le soutien indéfectible du consul général, Pierre de Menthon. C’est cela, l’héritage de la Résistance : on ne transige pas avec l’honneur, même loin de chez soi.
Des GIs aux « losers »
Au fil d’une vie consacrée aux questions de défense, de l’état-major à Berlin jusqu’aux couloirs de Bruxelles, j’ai côtoyé l’élite américaine. J’ai échangé avec Bill Clinton, travaillé pendant des années avec le général « Bob » Richardson, dont le père commandait dans le Pacifique et qui, jeune officier, avait tout fait pour laisser aux Français l’honneur d’entrer les premiers dans Paris libéré.

Comment ne pas penser à mon ami Herbert Romerstein qui aux Etats-Unis a été le pionnier à lutter contre la désinformation stratégique et à son équipe, à Todd Leventhal qui a pris le relais. Tump réélu, ce sera le premier service qui sera démantelé, à la demande de qui d’autre sinon, de son « ami » Vladimir ?
De la télévision française à ma coopération avec CNN, mes activités et mes conférences m’ont amené à traverser l’Atlantique plus de cinquante fois. Ces échanges ont tissé des liens indéfectibles. Mais quelle amertume de songer qu’aujourd’hui, je serais probablement refoulé à la frontière pour avoir osé décrire la réalité de ce matamore grotesque, imbu de sa misérable personne.
C’est pour cela que la douleur est si vive aujourd’hui.
J’ai reçu leurs enfants, les miens ont séjourné chez eux. Cette fraternité d’armes et d’esprit reste gravée dans ma mémoire. Chaque 8 mai, chaque 11 novembre, quand je dépose une gerbe, c’est aux côtés d’un général britannique, d’un colonel américain et d’un colonel Australien.
C’est pour cela que la douleur est si vive aujourd’hui. Le jour où Donald Trump, lors de sa visite en France, a refusé de se rendre au cimetière américain de Belleau Bois car la pluie risquait de décoiffer ses cheveux, traitant nos morts de « losers », quelque chose s’est brisé.
La trahison de l’Histoire
Quel Français peut oublier cette trahison originelle, lorsque le Congrès américain refusa de ratifier le traité de Versailles en 1921 ? Cet abandon nous laissa sans garantie de sécurité et ouvrit l’autoroute vers la Seconde Guerre mondiale, à une époque où des figures pro-hitlériennes comme Henry Ford ou Charles Lindbergh jouissaient d’une influence dangereuse. Quand on regarde Zelensky aujourd’hui, terrifié à l’idée que les promesses de Budapest ou de Washington ne s’envolent, le parallèle historique est aveuglant.
L’Amérique a toujours eu deux visages : celle de Roosevelt offrant l’Europe à Staline sur les conseils de sa « taupe » Harry Hopkins (et heureusement sauvée par Truman), et celle, lumineuse, des volontaires de 1944. Mais aujourd’hui, le pire est au pouvoir.
La fidélité canadienne et le sursaut européen
Je souffre pour mes amis américains de voir défiler chaque jour le spectacle navrant d’un narcissisme pathologique. Trump et son « crétin des Appalaches », comme le surnomme justement le sénateur Malhuret, ont cassé la porcelaine de l’Alliance. Mais à cette dame sur BlueSky, je veux dire ceci : l’Europe a enfin compris la prophétie du Général de Gaulle. Nous ne mangerons pas éternellement dans la gamelle d’un autre.
Dans ce réveil, il ne faut jamais oublier nos frères canadiens. Ils furent les premiers à venir nous secourir, en 1914 comme en 1940, bien avant que l’Amérique ne sorte de son isolationnisme. Qu’ils aient choisi une autre langue importe peu : ils sont restés des frères d’armes exemplaires. Les retrouver aujourd’hui, épaule contre épaule avec l’Europe agressée par la Russie de Poutine, est un réconfort absolu face aux hésitations de Washington.

Nous ne vous oublierons pas. Ces GIs sous les croix blanches sont nos frères éternels. Mais demain, nous nous battrons pour rétablir une réciprocité. Nous ne voulons plus être des vassaux rackettés par un gang, mais des partenaires. Si l’Amérique de Vance, qui a pour nous les accents sinistres de Lindbergh, devait s’imposer durablement, nous avancerons sans vous, mais avec ceux qui sont restés fidèles. Nous garderons cependant toujours une place à table pour l’Amérique de Devers, de Colby et de la liberté.
Revenez-nous vite. and don’t worry, we haven’t forgotten You (Yet)
Joël-François Dumont
Voir également : « The America We Still Carry in Our Hearts » — (2025-1229)