Le tartuffe de la toundra ou le dîner de rois

Un tour du monde en 365 jours : Merci pour cette incroyable fidélité.

Au moment de clore cette année 2025, nous avons un aveu à vous faire : nos compteurs s’affolent, et c’est le plus beau cadeau que vous pouviez nous offrir. Jamais, en quatre mois, European Security n’a connu une telle effervescence. Vous êtes désormais chaque mois entre 15 000 et 25 000 à nous lire depuis les États-Unis, soutenus par un bataillon de fidèles au Canada, en Australie (plus de 1000) et en Grande-Bretagne. Mais la véritable surprise géopolitique de cette fin d’année nous vient de l’Est : depuis un mois, ce sont 300 visiteurs chinois qui se connectent chaque jour — trois fois plus que nos lecteurs français ou Allemands ! Faut-il y voir une soif d’analyse libre ou une surveillance accrue ? Nous préférons y voir le signe que nos écrits franchissent toutes les murailles.

Merci à vous, lecteurs de 69 pays, pour cette confiance qui nous oblige. Pour 2026, nous n’avons qu’une résolution : essayer de faire encore mieux, avec la même liberté de ton. Par souci d’humilité — et pour ne pas transformer ce site en une interminable page d’autosatisfaction — nous avons laissé la section commentaires fermée. Nous nous privons sans doute de remarques brillantes, et nous le regrettons, mais le dialogue reste ouvert : écrivez-nous un mot à webmaster@european-security.com. Nous lisons tout, et nous répondons toujours.

Bonne année à tous !

La rédaction d’European-Security

Une rencontre au sommet… de l’absurde

Pour clore cette année en beauté — et avec le sourire —, nous avons voulu vous offrir une parenthèse littéraire inédite. Nous avons convoqué par l’esprit deux témoins immenses, maîtres incontestés de la comédie humaine, pour croiser leur regard et leur verbe sur notre époque troublée.

Imaginez un instant : Jean-Baptiste Poquelin et Michel Audiard, invisibles, accoudés au bar de la toute nouvelle salle de bal inaugurée par Donald Trump à la Maison-Blanche. Devant eux, le spectacle de la cour, des fans et des affidés. L’un manie l’alexandrin pour pourfendre l’hypocrisie, l’autre la sulfateuse argotique pour dézinguer la bêtise, mais tous deux visent juste.

Comme on dit Outre-Manche : Enjoy!

Scène I : Le bal des illusions

Le décor est planté. Une salle de bal au luxe tapageur, dorures excessives et stucs mal peints. Au centre, Donald Trump, entouré de courtisans, gesticule. Dans un coin, invisibles aux vivants, Michel Audiard, les mains dans les poches de son gabardine, et Jean-Baptiste Poquelin, ajustant sa perruque, observent le spectacle.

Audiard (Regardant la foule) Ben mon colon… Si on m’avait dit qu’un jour je verrais un cirque pareil, j’aurais arrêté le Château-Margaux. Regarde-moi ça, Jean-Baptiste. C’est plus une salle de bal, c’est une pâtisserie viennoise qui aurait mal tourné. Et au milieu, le patron. Le type, on dirait qu’il sort d’un casting pour vendre des bagnoles d’occasion à des aveugles.

Molière (D’un ton grave et posé)

Il est vrai que ce faste offense la raison, et que ce Roi d’un jour, en sa propre maison, affiche une grandeur qui n’est que d’apparence, Cachant sous l’or massif une immense carence. Voyez comme il se meut, et comme il se prélasse, Ignorant que le sort, soudainement, se lasse.

bande à Audiard
« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît… depuis le temps qu’on le dit ! —Source X

Audiard Se lasser ? Lui ? Tu parles ! Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Et celui-là, c’est un modèle de compétition. J’ai lu le papier des experts, là, sur la désinformation. Le gars, c’est pas qu’il ment, c’est qu’il croit à ses propres boniments ! C’est le premier pigeon de sa propre arnaque. Il a viré tous ceux qui avaient un cerveau pour garder que les béni-oui-oui. C’est plus un gouvernement, c’est une chorale.

Molière Vous touchez là, Monsieur, un point fort délicat. Car l’homme de pouvoir, en ce triste état, S’enferme en un miroir où sa propre image, Lui dicte des arrêts qui n’ont rien de bien sage. On dit qu’il est la cible, et la première aussi, D’un poison insidieux qui le rend endurci. Ceux qui flattent son cœur et son orgueil immense, Savent que la flatterie est le début de la danse. Il pense être le maître, et n’est que l’instrument, D’un Tsar lointain et froid qui rit du châtiment.

Audiard Ah, le Tsar… Poutine ! Parlons-en. L’autre, il joue aux échecs, et notre ami Donald, il joue à la bataille avec des cartes Pokémon. Dans l’article sur le « Shérif de l’Apocalypse », ils le disent bien : Trump, il se prend pour un cador, un mâle Alpha. Mais quand tu regardes bien, c’est juste le « fou du Tsar ». Il fait le mariole, il aboie, il menace, mais au final, qui c’est qui ramasse la mise ? C’est Vladimir.

Molière C’est un Shérif d’opéra, un héros de théâtre, Qui voudrait que le monde, à ses pieds, vienne battre. Il s’imagine en Dieu, tonnant l’Apocalypse, Mais sa gloire n’est rien qu’une sombre éclipse. Il chasse ses amis, embrasse ses rivaux, Et prend pour vérité ce qui est faux et beau. Il se dit souverain, mais son âme est liée, À des forces de l’ombre dont il est l’allié. Est-il fou, dites-vous ? Ou bien est-il retors ? Est-ce un plan de génie ou le fruit du hasard ? Non, je vois en ses yeux l’inquiétant regard, D’un Tartuffe nouveau qui vendrait ses remords.

Audiard Tartuffe, peut-être. Mais un Tartuffe avec le code nucléaire, ça fout les jetons. Le problème, Jean-Baptiste, c’est pas le bonhomme. Des types comme ça, on en a connu, des qui s’écoutent parler, des qui confondent leur compte en banque avec le budget de l’État. Non, le drame, c’est ceux qui applaudissent. T’as vu le sondage ? 70% des Ricains savent que c’est la Russie l’agresseur, mais ils continuent à regarder le spectacle. C’est fascinant. C’est comme regarder un accident de bagnole au ralenti. On sait que ça va faire mal, mais on peut pas s’empêcher de regarder.

Molière Le peuple, hélas, souvent se laisse séduire, Par celui qui promet, sans jamais rien construire. Il préfère le bruit, la fureur et l’éclat, À la triste rigueur d’un honnête État. Mais voyez ce « Shérif », sans cheval et sans loi, Qui traite ses alliés comme des chiens aux abois. Il insulte l’Europe, il méprise l’Histoire, Et pense que l’ignorance est une grande victoire. Quelle pièce, mon ami, nous aurions pu écrire ! Si le sujet n’était pas si prêt de nous détruire.

Audiard Tu m’étonnes. Moi j’aurais écrit une scène où il essaie d’acheter le Groenland avec des jetons de casino. Mais la réalité dépasse la fiction. Comme ils disent dans le papier : « Le dealer fatigue vite ». Il a beau avoir la cravate rouge et la mèche au vent, on sent que la mécanique grince. Il bluffe, mais il a plus rien dans les mains. C’est ça le pire : un con qui a peur, c’est dangereux. Ça tire dans les coins.

Molière Alors laissons le temps, ce juge impitoyable, Révéler la noirceur de cet être effroyable. Car tout règne a sa fin, et tout masque s’effrite, Même si le mensonge, un temps, nous profite. Mais en attendant l’heure où tombera le rideau, Observons ce festin… qui n’est qu’un grand fardeau.

Audiard (Allumant une cigarette imaginaire) Allez, viens Jean-Baptiste. On se casse. J’ai pas envie de voir la fin du film. Si ça se trouve, à la fin, c’est pas le gentil qui gagne. Et puis, entre nous, les dîners de cons, c’est marrant cinq minutes, mais quand c’est à l’échelle planétaire, ça coupe l’appétit.

(Ils disparaissent alors que Trump lève son verre de Coca Light sous les applaudissements.)

Rideau

Scène II : Les marchands du temple

Trump est toujours au centre de la salle, entouré de son équipe. Il présente fièrement un homme au sourire carnassier : Steve Witkoff. Audiard et Molière observent, narquois.

Audiard (Désignant Witkoff du menton) Regarde-moi le numéro. Le type à côté de Donald, là, avec le sourire qui raye le parquet. C’est Witkoff. Son nouveau grand chambellan pour le Moyen-Orient. Paraît que c’est un crack de l’immobilier. Donald, il croit que faire la paix entre Israël et la Palestine, c’est comme négocier un terrain vague dans le Queens.

Molière (D’un ton moqueur) Voyez ce grand esprit, ce maître du négoce, Qui traite les nations comme un simple bizness. Pour lui, la diplomatie n’est qu’un jeu de dupes, Où l’on vend des chameaux, des tapis et des jupes. Il prend un marchand de biens pour un grand ambassadeur, Pensant que l’art de vendre est la seule valeur. C’est la 2CV, mon ami, qui se prend pour carrosse, Et qui pense éblouir le monde avec sa bosse.

Audiard La 2CV pour carrosse ! Tu l’as dit. C’est le souk, Jean-Baptiste. Ils sont là, à marchander la paix comme si c’était un lot de casseroles. « Allez, je te fais un prix sur la Cisjordanie si tu me prends deux hôtels à Dubaï. » C’est plus de la politique étrangère, c’est le téléachat. Et Donald, il est persuadé que c’est du génie. Il pense qu’il a réinventé l’eau chaude.

Molière Il croit que tout s’achète, et que tout a un prix, Et que l’honneur des peuples se vend au rabais. Il ignore l’histoire, la mémoire et le sang, Et pense que l’argent seul est le vrai ciment. Mais ces marchands du Temple, à la fin du marché, Verront que la paix ne peut être achetée.

Scène III : Le héros des casernes

Trump est maintenant sur une petite estrade, parlant de son « service » militaire. Il mime des gestes martiaux, maladroitement. Audiard ricane.

Audiard (Éclatant de rire) Ah non, là, il abuse ! Il est en train de nous raconter sa guerre. Sa « guerre » ! Le type, il a fait une école militaire de bac à sable quand il était gamin, et il nous la joue Rambo. Pendant que les autres se faisaient trouer la paillasse au Vietnam, lui, il avait « mal aux pieds ». Des éperons osseux, qu’il disait ! C’est pratique, les éperons, pour galoper loin du front.

Molière (D’un ton cinglant) Le voilà donc, ce brave, ce héros des casernes, Qui n’a jamais connu la peur et les lanternes. Il vante son courage, et sa grande bravoure, Lui qui, au moindre bruit, se cachait dans la cour. Il traite de « loosers » ceux qui sont morts pour nous, Ceux qui, sur les plages, sont tombés à genoux. Pour lui, le sacrifice n’est qu’une idiotie, Et la vraie gloire est de sauver sa propre vie.

Audiard C’est ça le pire. Le mépris. Traiter les gars qui sont morts en Normandie de « loosers » et de « crétins » parce qu’ils se sont fait tuer. Pour lui, un mec qui se sacrifie, c’est un pigeon. Le vrai malin, c’est celui qui reste au chaud à compter ses biftons pendant que les autres se font descendre. C’est la morale de l’épicier qui se prend pour un connétable.

Molière Il ne comprend rien à la grandeur d’âme, Et pense que le courage est une vieille femme. Son monde est un désert où seul compte le gain, Où l’honneur est un mot qui ne vaut plus rien. Mais l’Histoire, mon ami, a la mémoire longue, Et elle saura juger ce triste fanfaron.

Scène IV : Le racket des roitelets

La salle de bal est toujours bruyante. Trump est sur une estrade, gesticulant devant une carte de l’Europe où le mot « PAY! » est gribouillé partout. Audiard et Molière, invisibles, sont accoudés à un bar doré.

Audiard (Sirotant un verre imaginaire) Regarde-le, Jean-Baptiste. Il est en train de leur expliquer la vie. Pour lui, l’Europe, c’est pas un continent, c’est une copropriété qui a pas payé ses charges. Il les voit pas comme des alliés, mais comme des locataires qui lui doivent du pognon.

Molière (Écoutant le discours) Il parle de tribut, comme un César ancien, Réclamant son dû à des peuples lointains. Ces rois d’Europe, dit-il, sont bien trop arrogants, De ne point se courber devant son or brillant. Il veut les rabaisser, briser leur fierté, Pour qu’ils payent le prix de leur liberté. Il ne voit en eux que des sujets ingrats, Qui devraient baiser la main qui les défendra. Pour lui, l’alliance n’est qu’un vil marché, Où le plus faible doit, sans cesse, s’incliner.

Audiard C’est ça le génie de l’arnaque. Il leur fait payer la protection contre le danger qu’il crée lui-même ! C’est plus de la politique, c’est le racket de Pigalle. « T’as une jolie boutique, l’Europe, ce serait dommage qu’il lui arrive un pépin. Allez, allonge la monnaie. » Et le pire, c’est qu’ils vont payer, les caves.

Molière Il nomme génie ce qui n’est que bassesse, Et prend pour de la force une vile faiblesse. Se croyant au-dessus des lois et des nations, Il ne règne en fait que par l’intimidation. Mais gare à l’hubris qui aveugle les rois, La chute est plus dure quand on se croit la loi.

Scène V : L’amour du Tsar

L’ambiance change. Trump est assis sur un canapé, regardant une photo de Vladimir Poutine sur son téléphone avec un air enamouré. Des courtisans russes lui servent du champagne.

Audiard (Se penchant pour voir l’écran) Oh la vache… T’as vu comment il le regarde ? On dirait une collégienne qui mate la photo de Justin Bieber. C’est plus de l’admiration, c’est le béguin. Il est raide dingue du Russe.

Molière Étrange passion pour un chef si brutal, Dont les crimes sont tus dans ce sombre bal. Tout ce qui chez l’autre est vice et cruauté, Devient chez notre hôte une rare qualité. Sa poigne de fer est nommée fermeté, Sa froideur glaciale, une grande lucidité. Il admire en lui le tyran sans remords, Celui qui sans trembler peut donner la mort. Il envie son pouvoir, absolu et sans frein, Et rêve en secret de suivre son chemin.

Audiard Tu m’étonnes qu’il l’envie ! Poutine, il a pas de Congrès pour l’emmerder, pas de juges pour le convoquer, pas de presse pour lui poser des questions à la con. Pour Donald, c’est le paradis du manager ! Il voit pas un dictateur, il voit un type qui a réussi son OPA sur un pays entier. C’est l’art du deal ultime. Il est pas amoureux de l’homme, Jean-Baptiste, il est amoureux du système.

Molière Il voit dans le miroir de ce Tsar lointain, L’image rêvée de son propre destin. Un monde sans entraves, où son seul désir, Serait la loi unique, pour le pire et le pire. Cet amour n’est, hélas, que l’aveu éclatant, D’une âme qui se vend au plus offrant tyran.

Scene VI : L’apothéose du fiasco

Trump est de retour sur l’estrade, triomphant, sous une pluie de confettis dorés. Il tient un faux diplôme Nobel de la Paix qu’il s’est fabriqué lui-même.

Audiard (Éclatant de rire) Alors là, c’est le pompon ! Le gars, il a mis le feu à la planète, il a insulté la moitié de la Terre, il a failli déclencher trois guerres… et il s’auto-décerne le Nobel de la Paix. C’est magnifique. C’est plus de la mauvaise foi, c’est de l’art.

Molière (Souriant tristement) Voyez le grand Faiseur, le Prince de la Paix, Qui d’un trait de plume, dit-il, tout refait. Ses échecs cuisants deviennent des victoires, Ses mensonges grossiers entrent dans l’Histoire. Il dit avoir sauvé le monde du chaos, Lui qui chaque jour souffle sur le fléau. Il se plaint de l’Europe, ingrate et sans cœur, Qui refuse d’honorer son sauveur. Il réclame un prix pour n’avoir rien détruit, En vingt-quatre heures, comme il l’avait prédit.

Audiard Vingt-quatre heures ! Même pour cuire un œuf, il lui faut plus de temps. Mais c’est ça sa force, Jean-Baptiste. Le culot. Il te vend une bagnole sans moteur, et quand tu te plains, il t’explique que t’as de la chance parce que tu feras des économies d’essence. Et ces cons-là, ils applaudissent ! Regarde-les. Ils sont prêts à gober n’importe quoi, pourvu que ça brille.

Molière Le monde est un théâtre où règne l’illusion, Et le meilleur acteur emporte l’adhésion. Il transforme le plomb en un or de pacotille, Et la foule, éblouie, se laisse prendre au jeu de billes. Mais quand les lumières s’éteindront sur la scène, Ne restera que le vide d’une âme trop pleine. L’art du deal n’est, hélas, qu’un triste artifice, Pour masquer le néant de ce grand édifice.

Audiard Allez, viens. On a assez vu de conneries pour ce siècle. J’ai besoin d’un vrai remontant, un truc qui décape. Loin de ce cirque.

(Ils s’éloignent lentement, laissant Trump saluer une foule en délire qui acclame son propre reflet.)

Rideau final