Vers une nouvelle architecture de sécurité

Il existe des conférences qui confirment l’ordre du monde, et d’autres qui l’annoncent. Munich 2026 appartient indéniablement à la seconde catégorie. Non pas parce que des décisions formelles y ont été arrêtées — les conférences de sécurité ne sont pas des sommets décisionnels — mais parce que le langage y a changé, et que le langage, en diplomatie, précède toujours les faits.

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Wolfgang Ischinger, président de la Conférence de Munich sur la Sécurité — Photo MSC/Kuhlmann

Munich 2026 : quand l’Europe cesse d’attendre la permission ? On croit rêver !

par François de Vries — Munich, le 16 février 2026

Du choc de la rupture au réalisme partagé

Introduction

Le tournant de Munich 2026

L’an dernier, dans ce même Hôtel Bayerischer Hof, J.D. Vance avait étrangement choisi Munich — ville martyre du compromis de 1938 — pour infliger à ses alliés européens une leçon condescendante sur leur prétendue passivité face à la liberté d’expression.[01] Le malaise avait été total. L’homme du ticket Trump venait de démontrer, avec une brutalité clinique, que la relation transatlantique pouvait être utilisée comme outil de pression idéologique. L’Europe avait encaissé, sidérée.

Le moment de vérité

Douze mois plus tard, le contraste est saisissant. Mais il serait naïf de se contenter du soulagement provoqué par le ton plus classique de Marco Rubio pour conclure que les tensions sont derrière nous. L’exigence américaine reste intacte — seul son emballage a changé.[02] Ce qui est neuf, en revanche, c’est la réponse européenne. Pour la première fois depuis des décennies, elle n’est plus défensive ni apologétique. Elle est offensive, assumée, et elle porte désormais un nom : puissance.

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L’Europe doit cesser d’être un consommateur de sécurité pour redevenir un producteur de solutions.” — Emmanuel Macron, MSC 2026Infographie © European-Security

I. Le «réalisme fraternel» de Rubio, ou l’art d’exiger avec le sourire

Le syndrome Vance : ce que Munich 2025 avait brisé

Pour comprendre l’impact de l’intervention de Marco Rubio, il faut mesurer la profondeur de la blessure laissée par son prédécesseur. J.D. Vance n’avait pas simplement froissé quelques susceptibilités protocolaires. Il avait, en quelques minutes de tribune, remis en cause la légitimité même du partenariat atlantique tel qu’il s’était construit depuis 1949.[03]

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Infographie © European-Security

La réaction allemande avait été révélatrice. Dans un pays où la mémoire de la Guerre froide demeure vivace, où l’alliance avec Washington est perçue comme un pilier de l’identité politique d’après-guerre, le discours de Vance avait fait l’effet d’un séisme. Les sondages l’ont confirmé : Vance conserve en Allemagne l’une des images les plus négatives jamais enregistrées pour un responsable américain.[04] C’est dire l’ampleur du traumatisme que Rubio devait réparer.

Rubio ou la « vérité fraternelle »

Le Secrétaire d’État a réussi le tour de force de délivrer un message identique sur le fond — les Européens doivent investir beaucoup plus dans leur défense — en étant applaudi là où Vance avait été hué. La différence tient à quelques formules bien calibrées, mais surtout à une posture fondamentalement différente : là où Vance sermonnait, Rubio interpellait ; là où l’un désignait des accusés, l’autre invitait des partenaires à grandir.

MSC Conference 2026 — Marco Rubio
Marco Roubio, Sécrétaire d’État US à Munich le 14.02.2026 — Photo MSC Kuhlmann

L’Amérique ne se détourne pas de ses alliés, elle leur demande de grandir. Notre engagement envers l’Article 5 est sacré, mais il ne doit pas être un oreiller de paresse. Nous serons à vos côtés, mais nous ne serons plus les seuls au front.” — Marco Rubio, Secrétaire d’État américain

Ce «réalisme stratégique» n’est pas une rupture avec l’ère Trump — les exigences financières restent les mêmes, l’hostilité au «free-riding» européen demeure un marqueur de l’administration.[05] Mais il signale quelque chose d’important : Washington n’a pas renoncé à l’Alliance, il entend la refonder sur de nouvelles bases contractuelles. Cette nuance, aussi subtile soit-elle, ouvre un espace politique que les Européens seraient bien inspirés de saisir.

II. Le virage européen : trois pays, trois ruptures

L’Allemagne sort de sa réserve — enfin

L’événement le plus structurellement significatif de la MSC 2026 n’est probablement pas venu de Washington, mais de Berlin. Le discours de Friedrich Merz a constitué une véritable rupture avec la «Kultur der Zurükhaltung» — cette culture de la retenue militaire qui avait fait de l’Allemagne, depuis 1945, une puissance économique géante mais un acteur stratégique nain.[06]

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Friedrich Merz, chancelier d’Allemagne à Munich — Photo MSC/Conselman

La paix n’est pas un état naturel, c’est un état que l’on protège. L’Allemagne assume désormais sa responsabilité de première puissance conventionnelle en Europe. Nos budgets de défense ne sont plus des variables d’ajustement, mais le prix de notre liberté.” Friedrich Merz, Chancelier allemand

Ces mots comptent plus qu’il n’y paraît. Pendant trop longtemps, les successeurs d’Angela Merkel ont conjugué l’ambition stratégique au futur conditionnel. La «Zeitenwendeuse» annoncée par Scholz après l’invasion de l’Ukraine en 2022 est longtemps restée au stade du slogan.[07] Merz, lui, parle de «responsabilité de première puissance conventionnelle» — une formule qui embrasse enfin la réalité géographique et capacitaire de l’Allemagne. Berlin ne demande plus l’autorisation d’exister géopolitiquement.

Ce revirement a une dimension industrielle et budgétaire concrète : les nouveaux engagements allemands sur le financement de la défense, dont certains dépassent désormais les 2 % du PIB exigés par l’OTAN,[08] signalent que cette fois, les mots sont suivis d’actes. L’Europe y gagne sa puissance motrice la plus nécessaire.

La France ou l’autonomie comme doctrine

Si Berlin apporte la masse, Paris apporte la doctrine. Emmanuel Macron a saisi l’occasion du dynamisme allemand retrouvé pour accélérer son agenda d’autonomie stratégique européenne, sans laquelle tout réarmement risquerait de ne profiter qu’aux industriels américains.[09]

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Le président Emmanuel Macron à Munich le 13.02.2026 — Photo © MSC/Kuhlmann

La formule «Acheter européen, c’est protéger le citoyen européen» est plus qu’un slogan commercial : c’est une redéfinition de ce que signifie la solidarité en matière de défense. Elle signifie que le réarmement européen ne peut pas se contenter d’être un exercice de répartition des coûts — il doit aussi être un projet industriel, technologique et politique.

La surprise britannique et canadienne : l’architecture s’élargit

L’information la plus spectaculaire de la conférence est venue d’au-delà des frontières de l’UE. Le Canada est devenu le premier pays non-européen officiellement associé aux structures de défense européennes via des projets PESCO/CSP —[10] un événement qui aurait paru impensable il y a encore cinq ans.

Ce «pont transatlantique» canadien n’est pas anodin. En liant son destin industriel à Paris et Berlin, Ottawa envoie un signal à Washington : la sécurité euro-atlantique peut se structurer sans passer uniquement par la tutelle américaine.[11]

De son côté, Keir Starmer a choisi Munich pour proposer un «pacte de défense global» avec l’UE. Sa formule — «le Brexit était une séparation politique, pas un divorce de sécurité» — est autant une main tendue qu’un aveu : le Royaume-Uni a besoin de l’Europe autant que l’Europe a besoin de lui.[12]

III. Zelensky, la guerre et le danger de la « paix théâtrale »

Sur ce fond de recomposition architecturale, Volodymyr Zelensky a joué le rôle — inconfortable mais indispensable — de l’aiguillon de réalité. Alors que certaines capitales européennes, et Washington en coulisses, commençaient à murmurer les mots de «couverture diplomatique» et de «processus de sortie»,[13] le président ukrainien a remis les pendules à l’heure avec une brutalité calculée.

Certains nous proposent des cessez-le-feu qui ne sont que du théâtre. Un cessez-le-feu sans garanties de sécurité n’est qu’une pause pour permettre à l’agresseur de recharger ses armes. Ne nous demandez pas quand la guerre finira, demandez-vous pourquoi vous n’avez pas encore envoyé tout ce qu’il faut pour qu’elle s’achève.” — Volodymyr Zelensky, Président de l’Ukraine

Cette mise en garde arrive à point nommé. L’histoire des conflits du XXᵉ siècle est jalonée de cessez-le-feu négociés dans l’urgence qui n’ont fait que reporter et amplifier les confrontations futures. L’analogie avec les Accords de Minsk, qui avaient offert à Moscou le temps de se préparer militairement pour 2022, est dans tous les esprits.[14]

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Le général Petr Pavel, président de la République tchèque à Munich — Photo MSC/Simon

La position de Zelensky pose une question fondamentale à la nouvelle architecture de sécurité qui se dessine : peut-on construire une Europe puissante sur les décombres d’une paix bâclée à ses portes ? La réponse, stratégiquement, est non. Une Ukraine affaiblie par un accord sans garanties deviendrait le ventre mou d’une architecture dont les fondations seraient hypothéquées dès la pose de la première pierre.

IV. Ce que Munich 2026 ne règle pas

Il serait tentant de conclure sur une note euphorique : l’Europe s’éveille, les alliés se rallient, la nouvelle architecture se construit. La réalité est plus nuancée, et l’honnêteté analytique impose d’en nommer les fragilités.

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Kaja Kallas, HR PESC à Munich — Photo MSC/Barth

D’abord, tous les Européens ne sont pas embarqués dans ce mouvement. Si les grandes puissances du continent ont affiché une volonté de rupture, plusieurs États membres de l’UE maintiennent des positions ambiguës, voire franchement obstructionnistes, sur les questions de financement commun ou d’intégration industrielle.[15]

Ensuite, le «réalisme stratégique» de Rubio reste conditionnel. L’administration américaine a démontré, ces dernières années, une capacité à changer de pied rapidement. La garantie de l’Article 5 reste «sacrée» selon le Secrétaire d’État —[16] — l’Europe ne peut pas construire une architecture de sécurité durable sur une dépendance à la bienveillance de Washington.

Enfin, la question du commandement reste entière. Qui dirige cette Europe de la défense ? La France revendique le leadership doctrinal, l’Allemagne le leadership capacitaire, la Pologne le leadership de l’urgence orientale.[17] Ces ambitions convergentes peuvent créer de l’énergie — mais aussi des paralysies institutionnelles si elles ne sont pas canalisées par une gouvernance claire.

Conclusion — L’histoire s’accélère

Munich 2026 restera dans les mémoires comme la conférence où l’Europe a cessé de demander la permission. Ce n’est pas rien. Pendant trente ans, l’architecture de sécurité du continent a reposé sur un postulat non-dit : les Américains assureront quoi qu’il arrive. Ce postulat est mort. Et sa mort, aussi déstabilisatrice soit-elle, est peut-être la condition nécessaire à la naissance d’une Europe vraiment adulte.

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Infographie © European-Security

Le Canada associé aux structures de défense européennes, le Royaume-Uni tendant la main à l’UE, l’Allemagne assumant sa puissance, la France portant sa doctrine d’autonomie, Zelensky rappelant à tous le prix du réel : ces lignes convergent vers quelque chose qui n’existait pas il y a encore dix-huit mois.

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L’histoire ne repasse pas les plats — mais elle offre parfois des tournants. Celui-ci, les Européens n’ont pas le droit de le manquerInfographie © European-Security

Mais une architecture ne se décrète pas dans le calme feutré d’une conférence munichoise. Elle se bâtit dans la durée, dans la cohérence budgétaire, dans la capacité à surmonter les intérêts nationaux divergents, et dans la volonté politique de tenir le cap quand les vents changent. La MSC 2026 a posé les fondations discursives. Le vrai test se déroulera dans les capitales, dans les parlements, et sur les lignes de front qui, en Ukraine, continuent de façonner le monde de demain.

François de Vries

Notes

[01] Conférence sur la Sécurité de Munich, février 2025. Discours de J.D. Vance, Vice-Président élu des États-Unis. Transcription intégrale disponible sur securityconference.de.

[02] Sur la continuité de l’exigence américaine de partage du fardeau, voir : Hal Brands, «The Burden-Sharing Debate Isn’t Going Away», Foreign Policy, janvier 2026.

[03] Pour une analyse du partenariat atlantique comme communauté de valeurs, voir : Thomas Risse, «Transatlantic Relations After Trump», Journal of European Public Policy, vol. 32, 2025.

[04] Sondage YouGov / Handelsblatt, février 2026 : J.D. Vance obtient un taux de perception négative de 78 % en Allemagne, record pour un responsable américain depuis l’ère Bush.

[05] Cf. la plateforme «America First» et les déclarations répétées de Donald Trump sur l’insuffisance des contributions européennes à l’OTAN entre 2017 et 2026.

[06] Sur la «Kultur der Zurükhaltung» et ses origines historiques : Sebastian Harnisch, «Role Theory and German Foreign Policy», in Harnisch & Maull (eds.), Germany as a Civilian Power ?, Manchester UP, 2001.

[07] Discours d’Olaf Scholz au Bundestag, 27 février 2022 («Zeitenwendeuse»). Pour l’écart entre l’annonce et les réalisations effectives : rapport annuel du German Institute for International and Security Affairs (SWP), 2025.

[08] Projet de budget fédéral allemand 2026-2030 : le ministère des Finances prévoit un effort de défense à 2,3 % du PIB dès 2027, source : Bundesministerium der Finanzen, communiqué du 18 janvier 2026.

[09] Sur l’autonomie stratégique européenne comme projet français : discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, avril 2024, actualisé à Munich 2026.

[10] Coopération Structurée Permanente (PESCO / CSP) : cadre de coopération défense de l’UE créé par le Traité de Lisbonne (art. 46 TUE), lancé opérationnellement en 2017. L’association du Canada constitue un précédent juridique indit.

[11] Déclaration commune Canada-UE, Munich, 15 février 2026. Les projets PESCO concernés portent sur la cyberdéfense et la logistique militaire.

[12] Intervention de Keir Starmer à la MSC 2026. Pour le contexte post-Brexit en matière de sécurité : House of Commons Defence Committee, UK-EU Defence Cooperation After Brexit, rapport, décembre 2025.

[13] Fuites relatées par Politico Europe et Le Monde, 10-12 février 2026, sur les discussions informelles à Bruxelles autour d’un «élément diplomatique» avant la MSC.

[14] Accords de Minsk I (septembre 2014) et Minsk II (février 2015) : pour une analyse critique de leur échec stratégique, voir : Andrew Wilson, «Why Minsk Failed», European Council on Foreign Relations, mars 2022.

[15] Hongrie et Slovaquie maintiennent des réserves explicites sur le financement commun de la défense européenne. Voir : Conseil européen, compte rendu informel du sommet de janvier 2026.

[16] Intervention de Marco Rubio à la MSC 2026. Transcription complète disponible sur state.gov.

[17] Sur la compétition de leadership au sein de l’Europe de la défense : Piotr Buras & Gustav Gressel, «Who Leads European Defence ?», ECFR Policy Brief, février 2026.