Deux Américains : Un chef d’État, un chef d’Église : le Jour et la Nuit

Pendant des décennies, pour tout Européen et particulièrement pour tout Français, l’Amérique incarnait une dette de cœur et de sang. Aucun différend politique, aucune divergence économique ne pouvait altérer cette gratitude fondamentale scellée dans la terre de Normandie, dans la boue des Ardennes et dans les cimetières militaires où reposent des milliers de jeunes GI’s venus mourir pour notre liberté. L’alliance transatlantique n’était pas seulement un traité signé sur du papier ; elle était une fraternité d’armes et d’idéal.

Il aura fallu le passage et le retour d’un seul homme au pouvoir pour briser ce lien de sécurité et faire basculer plus de 80 % des Européens de la fraternité à la défiance — au moment même où un autre Américain, sans exercer la moindre parcelle de pouvoir temporel, rappelle au monde ce que la grandeur peut encore vouloir dire.

Les essentiels

  • En marge d’une visite d’État en France, le président américain avait refusé de s’incliner devant les tombes des soldats américains de 1918, qualifiant ces héros de « perdants » — un mépris qui, depuis, s’est mué en doctrine.
  • L’Ukraine abandonnée, les alliés européens traités en ennemis commerciaux, les pays du Golfe pris en otages transactionnels malgré plus de 1 000 milliards de dollars investis dans leur défense, Taïwan désormais sacrifiable : la liste des trahisons s’allonge.
  • Les égards les plus appuyés vont, à l’inverse, aux autocrates — jusqu’à recevoir en Floride un chef d’État visé par un mandat d’arrêt de la CPI pour crimes de guerre.
  • Sous couvert de guerre contre « l’État profond », les règles les plus élémentaires de la République sont piétinées, la fortune présidentielle double en cours de mandat : les symptômes classiques d’une dérive bananière.
  • Attaqué par Trump dès avril, jusqu’à être représenté en Jésus-Christ sur les réseaux sociaux, le pape Léon XIV — premier pape né aux États-Unis — a répondu sans détour : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump ni de répandre le message de l’Évangile.»
  • Le même jour, à l’Élysée et à l’UNESCO, il tenait un langage inverse à celui de son compatriote : « La paix ne s’achète pas avec le sang des autres ni dans le marchandage des armes ; elle se bâtit par la justice, l’éducation et la dignité partagée.»
  • Pour l’Europe, la leçon dépasse la personne : après des années à surpayer de 10 % ses achats d’armement américain au nom d’une solidarité à sens unique, la réciprocité doit désormais devenir la règle.

par Joël-François ,Dumont — Paris, le 25 septembre 2026.

Le mépris de la mémoire et le culte de l’abandon

Le symptôme de cette rupture ne date pas d’hier. On se souvient avec stupeur de cette visite d’État en France où, renonçant à s’incliner devant les tombes des soldats américains morts en 1918, le président préféra rester dans ses appartements à Paris, qualifiant en coulisses ces héros de « perdants » (losers). Ce jour-là, le masque est tombé : comment attendre la fidélité envers des alliés vivants de la part d’un homme qui méprise ses propres martyrs ?

Ce qui n’était alors qu’une posture s’est transformé en une doctrine de trahison systématique. L’Ukraine, abandonnée face à l’agresseur russe ; les démocraties européennes, traitées en ennemies commerciales ; les pays du Golfe, pourtant contributeurs à hauteur de plus de 1 000 milliards de dollars pour assurer leur défense, pris en otages transactionnels ; et désormais Taïwan, dont le destin paraît sacrifié sur l’autel d’un cynisme sans bornes.

Pendant ce temps, les égards les plus appuyés sont réservés aux autocrates et aux dictateurs. Inviter en Floride un chef d’État visé par un mandat d’arrêt international de la Cour pénale internationale de La Haye pour crimes de guerre, tresser des louanges aux régimes de Pyongyang ou de Pékin qui arment ceux qui ont contribué à faire tuer des GI’s : ce comportement relève d’un déni moral et stratégique absolu.

La tentation de l’État bananier

Sous couvert d’une prétendue guerre contre « l’État profond », nous assistons à la déconstruction des règles les plus élémentaires de la république et du droit international. Dans quelle grande démocratie constitutionnelle voit-on un dirigeant multiplier les transgressions, utiliser l’appareil d’État pour régler des comptes personnels et accroître sa fortune privée de manière indécente durant son mandat ? C’est le propre des régimes autoritaires et des républiques bananières, non du monde libre. On ne double pas sa fortune quand on est président — sauf à confondre le pouvoir public avec le crime organisé.

Le contraste absolu : la paix face au cynisme

Quelle différence saisissante avec ce que la diplomatie mondiale peut encore offrir de plus noble ! Il suffisait d’écouter les interventions d’aujourd’hui, en direct de l’Élysée ou à la tribune de l’UNESCO, pour mesurer le gouffre qui sépare un véritable chef d’État d’un affairiste drapé dans la pourpre.

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« La paix ne s’achète pas avec le sang des autres » — côté jour et côté nuit — Illustration IA © European-Security

D’un côté, un homme qui écoute — vraiment, et pas seulement pour la photo. Quand Trump l’a attaqué en avril, allant jusqu’à se faire représenter en Jésus-Christ sur les réseaux sociaux, Léon XIV — car ce sont bien deux Américains que tout oppose, l’un à la tête d’un État, l’autre à la tête de l’Église catholique — n’a pas eu besoin qu’on l’y pousse pour répondre : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump ni de répandre le message de l’Évangile.» Un mois plus tard, nouvelle sortie de Trump, même sang-froid en retour : « La mission de l’Église est de prêcher l’Évangile, de prêcher la paix.» Ce genre de fermeté tranquille ne s’improvise pas ; elle se prépare depuis longtemps, dans la conviction qu’on ne négocie pas sa dignité. Deux phrases, entendues aujourd’hui même à l’Élysée et à l’UNESCO, suffisent à le confirmer mieux que tout commentaire :

« La paix ne s’achète pas avec le sang des autres ni dans le marchandage des armes ; elle se bâtit par la justice, l’éducation et la dignité partagée.» Léon XIV

« Le vrai pouvoir réside dans le service rendu aux plus faibles, non dans l’étalage de la domination.» Léon XIV

De l’autre côté du miroir, un homme qui ne sait ni écouter ni servir — seulement se servir. Pourri de fric et imbu de son reflet, il continue d’appeler « perdants » ceux qui sont morts pour que d’autres, aujourd’hui, puissent encore parler de liberté sans rougir. Le jour et la nuit.

La leçon du futur et la réciprocité retrouvée

Pour autant, les Européens ne commettent pas l’erreur de confondre le peuple américain avec ce bouffon de l’Histoire. La société civile américaine, ses institutions judiciaires et des millions de ses citoyens observent ce spectacle avec le même effarement que nous.

Mais lorsque ce personnage sera enfin relégué aux oubliettes de l’Histoire, la naïveté européenne aura vécu. La réciprocité devra désormais devenir la règle d’or dans nos relations avec Washington.

Pendant des années, l’Europe a accepté de surpayer de près de 10 % l’achat d’armements américains au nom de la solidarité stratégique, tout en subissant des manœuvres déloyales visant à l’empêcher de produire ses propres outils de défense. Cette époque est révolue. L’Europe a compris la leçon : pour être respecté, il faut cesser d’être un vassal.

Demain, la véritable fidélité à la mémoire des GI’s ne consistera pas à courber l’échine devant la brutalité d’un homme d’affaires véreux, mais à bâtir une Europe forte, souveraine et capable d’assurer sa propre sécurité. Une Europe guidée par la recherche de la paix et la fierté retrouvée de ses propres valeurs.

Joël-François Dumont

Décryptage : le jour et la nuit

Ce titre n’est pas une facilité de style — c’est un constat. Deux Américains, deux fonctions sans rapport l’une avec l’autre — l’un chef d’un État, l’autre chef d’une Église —, et pourtant deux rapports radicalement opposés au pouvoir : l’un qui le confond avec son patrimoine personnel, l’autre qui n’en détient aucun et n’en a jamais eu besoin pour incarner l’autorité morale. Le monde n’a pas besoin d’un troisième terme pour trancher entre les deux ; les actes suffisent, et les mots suivent, sans effort de rhétorique, parce qu’ils disent simplement ce qui a été fait.

Ce qui frappe, dans le contraste, ce n’est pas seulement la différence de style — l’un cynique, l’autre digne — mais la différence de nature même du pouvoir qu’ils exercent. Le premier improvise sa politique étrangère au fil de ses rancunes et de ses intérêts financiers, changeant d’allié comme on change de partenaire d’affaires. Le second n’a aucun levier de coercition, aucune armée, aucun budget de campagne à défendre — et c’est précisément cette absence de pouvoir temporel qui rend sa fermeté si éclatante : il n’avait rien à perdre en répondant à Trump dès avril, sinon sa propre dignité, et c’est justement celle-ci qu’il a choisi de défendre.

Reste la question posée sans la trancher entièrement : l’Europe saura-t-elle transformer ce constat en politique durable, ou retombera-t-elle, l’orage une fois passé, dans la vieille habitude de la déférence ? La réponse ne se jouera pas dans les discours, mais dans les prochains contrats d’armement, les prochaines négociations commerciales, les prochains sommets où il faudra, ou non, avoir le courage de dire non. Le jour ne dure que si on cesse d’avoir peur de la nuit.

Le symptôme de cette rupture ne date pas d’hier. On se souvient avec stupeur de cette visite d’État en France où, renonçant à s’incliner devant les tombes des soldats américains morts en 1918, le président préféra rester dans ses appartements à Paris, qualifiant en coulisses ces héros de « perdants » (losers). Ce jour-là, le masque est tombé : comment attendre la fidélité envers des alliés vivants de la part d’un homme qui méprise ses propres martyrs ?

Ce qui n’était alors qu’une posture s’est transformé en une doctrine de trahison systématique. L’Ukraine, abandonnée face à l’agresseur russe ; les démocraties européennes, traitées en ennemies commerciales ; les pays du Golfe, pourtant contributeurs à hauteur de plus de 1 000 milliards de dollars pour assurer leur défense, pris en otages transactionnels ; et désormais Taïwan, dont le destin paraît sacrifié sur l’autel d’un cynisme sans bornes.