La lutte finale du président Poutine

Dans cette analyse prospective glaçante située au début de l’année 2026, Françoise Thom décortique la stratégie de survie du Kremlin face à la nouvelle donne géopolitique imposée par le retour de Donald Trump. Alors que le président américain provoque une crise majeure en voulant annexer le Groenland, Poutine joue un double jeu pervers. D’un côté, il soutient les velléités impériales de Trump pour valider le « droit du plus fort » et légitimer, par effet miroir, ses propres conquêtes en Ukraine. De l’autre, ses propagandistes opèrent un virage à 180 degrés : hier pourfendeurs des règles occidentales, ils se posent désormais en défenseurs hypocrites du droit international pour séduire une Europe tétanisée et l’arracher à l’orbite américaine.

Pourtant, derrière cette offensive diplomatique se cache une Russie aux abois, dont l’économie s’effondre et qui brade ses ressources à la Chine pour financer sa guerre. L’historienne démontre que Poutine est engagé dans une course contre la montre : il doit écraser l’Ukraine rapidement pour ensuite vassaliser les élites européennes en exploitant leur rejet de Trump. La conclusion est sans appel : face à ce piège, l’Europe ne doit choisir ni la peste ni le choléra, mais faire bloc contre les « deux gangsters » en continuant de soutenir Kiev. NDLR

Pourquoi Poutine et ses propagandistes, si soucieux dans le passé d’un monde multipolaire et défenseurs des pays du Sud global, approuvent-ils la velléité de Trump d’annexer le Groenland ? L’historienne y voit deux raisons : d’une part, cela légitime en quelque sorte l’annexion de la Crimée et les prétentions de Poutine sur l’Ukraine, d’autre part, il est important pour le Kremlin de soutenir Trump pour l’inciter à abandonner l’Ukraine. Et si ce moment vient, Poutine réalisera son projet de subordonner les élites européennes en surfant sur la vague anti-Trump. Il faut « tenir tête aux deux gangsters ». 

par Françoise Thom in DeskRussie [01] — Paris le 31 janvier 2026

On croit rêver : dans sa première allocution publique en 2026, s’adressant aux ambassadeurs, Vladimir Poutine déplore que « des dizaines d’États sont aujourd’hui confrontés au chaos, à l’anarchie et à des violations de leurs droits, sans avoir les moyens suffisants pour se défendre » et recommande « d’exiger instamment le respect du droit international par tous les membres de la communauté internationale ». Pour mesurer le changement de registre du maître du Kremlin, comparons avec le discours de Poutine à Valdaï le 5 octobre 2023 : « Le droit international moderne, construit sur la base de la Charte des Nations Unies, est dépassé et doit être détruit, et il faut créer quelque chose de nouveau. » Poutine s’insurgeait à la seule idée qu’il devrait se plier à des règles : « Quel genre d’“ordre” basé sur des “règles”? Que sont les “règles”, qui les a inventées ? Ce n’est absolument pas clair. Ce sont de pures sornettes […]. C’est toujours la même manifestation de la pensée coloniale. […] Et quant à ceux qui les préconisent, il est peut-être temps qu’ils se débarrassent de leur arrogance face à la communauté mondiale qui comprend parfaitement ses tâches, ses intérêts […]. » À l’époque, le chaos mondial était perçu comme une aubaine pour la Russie. Ainsi, l’offensive du Hamas contre Israël fut célébrée avec transport par les propagandistes du Kremlin. Tel le propagandiste Mardan : « Ce gâchis est bénéfique pour la Russie, car le crapaud mondialiste sera détourné de l’Ukraine et s’emploiera à essayer d’éteindre l’éternel brasier du Moyen-Orient. » Plus récemment, citons une réaction du député Alexeï Jouravliov à l’enlèvement de Maduro : « Quand on pense qu’on étudie encore le droit international dans les universités, il y a de quoi rire ! […] Le fort a tous les droits. Et nous avons raison de faire pareil. » Ou celle de Soloviov : « Nous nous fichons du droit international et de l’ordre international… Pourquoi ne pas lancer des opérations militaires spéciales dans notre sphère d’influence ? »

Cette inflexion de la position de Poutine donne à réfléchir. Après la visite de Zelensky à Mar-a-Lago le 28 décembre, le président russe se sentait pousser des ailes. Trump lui avait téléphoné avant l’arrivée de Zelensky et les deux hommes étaient tombés d’accord pour rejeter la proposition ukraino-européenne d’un cessez-le-feu. La propagande officielle se délectait à évoquer l’humiliation du président ukrainien : personne ne l’attendait à la sortie de l’avion. « Tous les plans de Zelensky ont tourné au fiasco après cet entretien. Il aurait pu se dispenser de faire le voyage », ricane Soloviov. Trump s’est dit que la Russie allait gagner sur le champ de bataille. Soloviov exulte : « Il n’a plus été question de la confiscation de nos actifs. » « Ce fut un knock out éblouissant digne des plus grands champions d’échecs… Zelensky était liquéfié. »

Poutine en position de faiblesse

Une pareille lenteur [à châtier les coupables] empêche qu’on ait foi en la Providence. Les méchants que l’expiation atteint, non pas à la suite de chaque crime, mais seulement plus tard, finissent par la regarder plutôt comme un malheur que comme un châtiment. Elle ne leur est d’aucune utilité, et ils s’irritent plus du mal qui leur arrive qu’ils ne se repentent de ce qu’ils ont fait.Plutarque, Les délais de la justice divine.

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Émission de propagande animée par Olga Skabeïeva— Capture d’écran

En ce mois de décembre 2025, la propagande a bien besoin de faire mousser les qualités de « géopoliticien génial » de Vladimir Vladimirovitch. Car sur le plan intérieur, la situation économique se détériore si brutalement que même la capitale est affectée. Restaurants et magasins ferment les uns après les autres, même dans les quartiers chics. Début janvier, l’inflation s’envole. Les régions croulent sous les dettes. L’oligarque Oleg Deripaska, pourtant connu pour sa servilité à l’égard du Kremlin, laisse échapper un post, vite effacé : « Nous transformons bêtement en merde tout ce que nous avons accumulé à grand peine durant les années 2022-2023. Nous sommes témoins d’une expérience on ne peut plus primitive, qui s’achèvera par la banqueroute de milliers de sociétés et d’entreprises qui auraient pu contribuer à la prospérité de notre pays élu par Dieu. » Le « pivot vers la Chine » voulu par Poutine suscite des critiques de plus en plus ouvertes. On laisse entendre que Poutine, qui se veut le « rassembleur des terres russes », a livré à la Chine le contrôle de vastes territoires russes. Le 15 décembre 2025, malgré l’opposition des populations locales, Poutine a autorisé la Chine à couper le bois des forêts autour du lac Baïkal et à construire des infrastructures dans la région. Ainsi le président russe donne l’impression d’hypothéquer l’avenir de la Russie pour assouvir sa soif de vengeance à l’égard de l’Ukraine.

Vladimir Soloviev
Vladimir Soloviov : « Il faut détruire Kharkiv, il n’y a personne à plaindre en Ukraine » — Capture d’écran

Le bilan mitigé de l’ « opération militaire spéciale » n’échappe à personne. Au bout de quatre ans de guerre, Staline avait pris Berlin alors que les Russes n’ont même pas réussi à contrôler Koupiansk : la comparaison est dans toutes les têtes. Poutine sent que le mécontentement monte sourdement. Il a recours à ses fidèles propagandistes. D’une part, ils se voient confier la mission de disculper le « leader national ». Ainsi, Soloviov explique : les maigres résultats tiennent à ce que « tout le pays n’est pas en guerre […]. Poutine est en guerre. Le gouvernement est en guerre. L’administration présidentielle est en guerre. Les gouverneurs sont en guerre. Mais pas le peuple. » La solution recommandée par Soloviov est de revenir aux répressions staliniennes. Plus largement, toujours pour disculper le président, il s’agit de montrer que l’hostilité de l’Occident n’a rien à voir avec la personne de Poutine, elle est métaphysique. Là encore, Soloviov s’exécute illico : « L’Occident ne comprend pas qu’il n’est pas en guerre avec le chef de notre pays, mais avec toute notre civilisation. Ce n’est pas un conflit personnel, c’est un conflit de civilisation […]. La Russie est actuellement l’instrument de la volonté divine dans notre monde […]. Depuis un millénaire, le but principal de notre État est le salut de l’humanité. […] Le peuple russe se dresse contre le mal absolu émanant de l’Occident […]. » Notre propagandiste enchaîne sur un troisième thème cher à Poutine, la trahison des élites : « C’est pourquoi l’Occident a toujours essayé de corrompre notre classe dirigeante en lui suggérant de se détourner des vraies valeurs. Il y est partiellement parvenu. C’est pourquoi nous avons coutume de vaincre sur le champ de bataille mais de perdre la paix. Nous avons mis fin à des guerres non à cause de défaites mais à cause de la trahison des élites […]. Ceux qui s’imaginent qu’on peut revenir à la situation d’avant la guerre se trompent. »

L’inquiétude du Kremlin face à la fronde des élites et l’espoir d’une succession doit être vive, à en juger par la propagande qui rajoute couche sur couche. Écoutons un fidèle des talkshows de Soloviov, le propagandiste Sergueï Mikheïev : « Nous avons souvent eu l’occasion de constater cette étrange illusion des Occidentaux selon laquelle tout dépend de Poutine, que Poutine est responsable de tout, que Poutine est un accident de l’histoire. Ils ne voient pas que les causes sont beaucoup plus profondes : une partie de la civilisation russe [l’Ukraine] est devenue l’anti-Russie sous l’influence d’un projet occidental, et tant que l’Ukraine est une anti-Russie, elle sera la cible de notre armée, sous Poutine et après Poutine.» Nous voyons se profiler un nouveau thème : « S’ils s’imaginent qu’après Poutine viendra un mollasson dans le genre d’Eltsine. Ils se mettent le doigt dans l’œil. Ce sont des vétérans de la SVO qui viendront au pouvoir… » Mikheïev recommande d’utiliser le chantage nucléaire pour détruire l’UE, ce qui permettra à la Russie de nouer des relations bilatérales avec les pays européens, « et Macron va dans ce sens à ce qu’il me semble ». Ce refrain est abondamment et ostensiblement entonné par Sergueï Karaganov : à l’en croire, la majorité des Russes ne rêve que de transformer l’Europe en cendres radioactives. Sous-entendu : les Occidentaux ont intérêt à s’accrocher à Poutine, son successeur sera bien pire, surtout s’il répond aux attentes des masses russes avides de détruire l’Europe. En cas d’assassinat de Vladimir Poutine, martèle Karaganov, « l’Europe serait rayée de la carte de l’humanité »« On commencera à attaquer l’Europe avec des armes conventionnelles, puis (avec) des vagues de missiles nucléaires. » Les réseaux d’influence staliniens, on s’en souvient, diffusaient une désinformation similaire en 1944-1945, puis en 1952-1953, dépeignant Staline comme un « modéré » au milieu de faucons, au point que la mort du Guide fut ainsi commentée par l’ambassadeur de France Louis Joxe dans une dépêche datée du 5 mars : « Dans la mesure où seul un homme fort était capable d’imposer la modération et même d’accepter certains reculs, dans la mesure où le petit groupe d’hommes qui va prendre le pouvoir aura besoin de s’affirmer, on peut admettre que la situation créée par la disparition de Staline laisse entrevoir des temps difficiles1. »

Le choc des actions américaines

Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. (Oscar Wilde)

L’enlèvement de Maduro le 3 janvier et les attaques américaines contre la flotte fantôme russe sont doublement fâcheuses pour Poutine. D’abord, il perd la face, dans la mesure où il n’a pas réussi à protéger son pion en Amérique latine. Plus grave encore, l’initiative américaine instille des doutes sur la solidité du contrôle qu’il exerce sur son homologue américain. Il faut bien comprendre que l’un des principaux atouts dont dispose le président russe face à son entourage, de plus en plus mécontent de devoir mettre la main à la poche pour financer la guerre en Ukraine, est son emprise sur Donald Trump. Plus important encore, on prend conscience au Kremlin que la politique des démonstrations de force unilatérales et du fait accompli réussissait à Poutine lorsqu’il avait le monopole des coups de boutoir à l’ordre international. Voilà que Moscou a maintenant un redoutable concurrent dans ce domaine, qui n’hésite pas à faire éclater la faiblesse russe au grand jour. Cela change tout.

En Russie c’est le choc. Les patriotes de service n’ont pas manqué de relever la réplique de Trump lorsqu’un journaliste lui a demandé si les États-Unis s’apprêtaient à enlever Poutine : « Je ne crois pas que cela sera nécessaire », a répondu le président américain. Le désarroi du Kremlin se mesure à la variété des réactions qui s’expriment. L’absence de consignes précises fait que chacun brode sur des thèmes précédemment en cours. Les blogueurs militaires préconisent de suivre l’exemple de Washington. Il n’y a plus à se gêner. Trump a fait sauter le tabou qui interdisait de s’en prendre aux dirigeants. « Dans ce jeu, il faut prendre position sans tarder : ou bien tu fais partie des chasseurs, ou bien tu fais partie des proies. » Il faut enlever Zelensky, sinon de quoi avons-nous l’air ? Douguine estime que Trump a basculé dans le camp des néoconservateurs et a rompu avec MAGA. Il a du mal à encaisser : « Maduro est à nous. L’Iran est à nous. Ce qui se passe est terrible. Mais le plus important : l’Ukraine est à nous. Trump nous montre comment nous devons agir. » Quant à Dmitri Medvedev, il clame : « Vive l’arme nucléaire ! » et suggère aux Américains d’enlever Zelensky.

Certains voient le bon côté des choses. Alexandre Naoumov, membre du Conseil des Affaires internationales, estime que « la Russie ne se sentira pas mal dans ce monde nouveau, un monde de souveraineté, un monde de force, un monde honnête ». La propagandiste Skabeïeva a le mérite de la franchise : « Ce monde nouveau où les Américains mettent la main sur l’hémisphère occidental nous convient à condition que le reste du monde nous revienne. » Naoumov la corrige : « En même temps qu’à la Chine. »Soloviov estime qu’il faut faire une croix sur les investissements étrangers. « Si on investit quelque part, il faut occuper militairement ce pays et tout y contrôler. » La CIA a trompé Trump parce que c’est elle qui a organisé la frappe de la résidence de Poutine. Soloviov critique violemment l’hystérie qui s’est emparée des réseaux sociaux russes mais patauge maladroitement lorsqu’il essaie de trouver des justifications à la passivité du Kremlin. La Russie est une puissance terrestre, elle n’a pas une flotte suffisante pour secourir le Venezuela. Après tout, les pétroliers pris par les Américains ne sont peut-être pas russes. Puis il laisse percer son inquiétude : les Américains utiliseront en Russie les techniques de déstabilisation appliquées en Iran : l’économie, les sanctions, l’inflation, le chômage. Il faut absolument améliorer l’économie russe. « C’est l’économie qui assure la victoire dans la guerre. Nous devons comprendre qu’il faut faire une croix sur nos revenus pétroliers et construire une autre économie. » Soloviov ne se retrouve sur un terrain plus ferme que quand il évoque l’Ukraine : « Il faut anéantir l’ennemi, exterminer physiquement plus d’Ukrainiens que le gouvernement de Kiev et ses sponsors européens ne peuvent en fournir. »  Il faut faire comme les Américains : prendre ce que nous voulons, reconstituer la zone d’influence russe. « Le plus important pour nous est l’étranger proche. La perte de l’Arménie est un immense problème pour nous, plus que le Venezuela. Les problèmes en Asie centrale sont gigantesques pour nous […]. Il faut le dire ouvertement : nous nous moquons des règles et du droit international. Outre l’Ukraine dont nous avons besoin pour notre sécurité, pourquoi ne pas lancer des opérations militaires spéciales dans d’autres régions faisant partie de notre sphère d’influence ? Nous devons nous moquer de ce qu’on pense en Europe, cesser de ménager les Ukrainiens […]. Nous ne tolérerons aucun régime anti-russe dans notre sphère d’influence. Nous devons clairement formuler nos objectifs. Plus question de prendre des gants. » Soloviov a beau avoir du flair, il n’a pas senti que le vent était en train de tourner en haut lieu. Après ces propos incendiaires, il a été interdit d’antenne pendant quelques jours.

La réaction la plus intéressante est celle de Dmitri Diomouchkine, un merle blanc parmi les nationalistes russes, se distinguant par son bon sens et son indépendance de jugement. Il a un sens aigu de la faiblesse de la Russie et ne partage pas les illusions du Kremlin : « Ce n’est pas parce qu’un quidam a proclamé l’hémisphère occidental comme sa zone d’influence que, automatiquement, quelqu’un d’autre recevra l’hémisphère oriental. » Seuls les Européens peuvent se référer au droit international car ils s’y conforment. À la différence de la Russie qui considère que le droit international ne s’applique pas à ses actions : « Nous vivons comme nous le voulons, dit-elle, mais le droit international doit être respecté par les autres. » « Mais ça ne marche pas comme ça », insiste Diomouchkine. « La Russie aurait dû être le dernier pays à mettre en cause le droit international », étant donné le nombre de pays qui peuvent formuler des revendications territoriales à son égard : « Nous avons une population clairsemée, des territoires mal reliés les uns aux autres et gare à nous si le droit du plus fort doit l’emporter dans le monde. » La Russie s’est exclue du marché mondial et on s’est aperçu qu’on peut se passer d’elle. L’inverse est loin d’être vrai : la Russie est strictement incapable de fabriquer des produits de technologie avancée. Diomouchkine estime que le pays consacre la moitié de son budget à la guerre. Celle-ci devient de plus en plus ruineuse. Les armements de l’époque soviétique sont épuisés. Les régions n’arrivent pas à rembourser les crédits contractés durant les années précédentes. La Russie ne pourra poursuivre cette guerre qu’un an au maximum. Le moment de vérité arrivera quand il sera impossible de payer les siloviki. Alors l’Ukraine passera au second plan. En résumé : « Une économie fondée sur l’exportation des matières premières n’est pas l’économie d’une superpuissance, c’est une économie de troisième ordre […]. Il y a des pays fournisseurs de matières premières qui vivent fort bien. Mais ce sont des pays qui ne se fourrent pas dans la géopolitique et ne prétendent pas au partage du monde. Sans indépendance de la justice, il n’y a pas de business. »

Ainsi, un nationaliste russe peut rejoindre dans ses conclusions un opposant émigré, Maxime Katz, qui a récemment dressé un bilan catastrophique de la trajectoire de la Russie depuis la guerre contre l’Ukraine, rappelant qu’en 2021, la Russie avait tiré 125 milliards de dollars de ses exportations d’hydrocarbures (contre 93 milliards de dollars en 2025), qu’elle avait perdu ses moyens de pression sur les Occidentaux avec la confiscation de leurs entreprises en Russie, qu’elle avait libéré l’Europe de sa dépendance gazière à l’égard de Moscou en lui coupant le gaz. « C’est Poutine qui a accoutumé la communauté internationale à se passer de la Russie »assène Maxime Katz.

La nouvelle stratégie du Kremlin

« Le pape Alexandre VI [Borgia]se fit toute sa vie un jeu de tromper, et malgré son infidélité bien reconnue, il réussit dans tous ses artifices. Protestations, serments, rien ne lui coûtait ; jamais prince ne viola aussi souvent sa parole et ne respecta moins ses engagements. Pourtant ses tromperies eurent toujours une heureuse issue ; c’est qu’il connaissait parfaitement cette partie de l’art de gouverner.» Machiavel, Le Prince, XVIII

Pendant cette effervescence médiatique, Poutine reste silencieux. Comme toujours dans les moments de crise, il disparaît de la circulation et élabore dans le secret l’enchaînement des « opérations spéciales » qu’exige la situation. Le premier signal est le bombardement de l’Ukraine occidentale par un missile Orechnik : histoire de rappeler que la Russie fait partie des grands, qu’elle veut être à la table du partage des dépouilles au lieu d’être au menu, et que les Européens n’ont qu’à bien se tenir. Le second signal est la libération de Laurent Vinatier. Puis les propagandistes reçoivent leurs consignes. Poutine profite de sa chance habituelle. La crise entre l’Europe et les États-Unis à propos du Groenland est on ne peut plus opportune pour lui.

Au Kremlin, on a compris que l’immense vague de détestation suscitée par Trump dans le monde et en Europe peut être exploitée, canalisée et détournée pour servir de vecteur à une expansion de l’influence russe. Dans sa première allocution de 2026 mentionnée plus haut, Poutine fait part de son désir d’améliorer les relations avec les dirigeants européens dont il emprunte le langage, se référant démonstrativement au « droit international ». Il déterre le vieux projet russe d’une « nouvelle architecture de sécurité européenne » sans les États-Unis, moyen conçu de longue date par le Kremlin pour institutionnaliser la prépondérance russe sur le continent européen. Oubliés les « porcelets » européens stigmatisés trois semaines plus tôt ! Le renversement de la politique du Kremlin est comparable à celui de 1935, lorsque Staline abandonne sa politique d’affrontement « classe contre classe » et met en avant le slogan du « front uni antifasciste » contre Hitler, tout en faisant adopter, l’année suivante, la constitution « la plus démocratique du monde ». Cette politique permit une prodigieuse avancée de l’influence soviétique en Europe. Les partis communistes cessèrent d’être marginaux et étendirent leur emprise sur les syndicats et dans l’intelligentsia. Aujourd’hui, nous percevons déjà les premiers mouvements dans ce sens. Une déclaration du Kremlin a qualifié de « positive » la volonté affichée de certains pays européens, dont l’Italie et la France, de restaurer le dialogue avec la Russie. « Si cela reflète réellement la vision stratégique des Européens, il s’agit d’une évolution positive de leur position », a déclaré aux journalistes le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, qui déclare avoir « pris note des déclarations faites ces derniers jours par plusieurs dirigeants européens »« À Paris, à Rome et même à Berlin, ils ont dit qu’il fallait parler avec les Russes pour assurer la stabilité en Europe. Cela correspond tout à fait à notre vision. »

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Image générée parIA, publiée sur le compte X de la Maison-Blanche le 23 janvier dernier — White House Photo

Le changement de ligne saute aux yeux dans un talk show révélateur consacré à la crise du Groenland. L’un des invités souligne que l’Europe se retrouve dans la situation de la Pologne de 1939 : à force de se préparer à la guerre contre l’URSS, elle s’est retrouvée sans défense à l’Ouest contre Hitler. Le politologue Kirill Iakovlev remarque : « Si Trump est en train de se construire un empire, ce n’est certainement pas pour Vance ou un autre successeur. Je doute qu’il y ait encore des élections. Il est clair que Trump ne veut pas quitter le pouvoir […]. Tout cela est avantageux pour la Russie. On entend déjà des voix en Europe qui disent : “puisque le danger vient d’un pays duquel on ne l’attendait pas, renouons le dialogue, cherchons des solutions”. Et notre président fait bien de saisir la main tendue […]. » L’historien et politologue Sergueï Stankevitch exulte : « L’important est que les États-Unis infligent un coup catastrophique à l’OTAN », et de marteler le message du jour : « C’est à ce problème du Groenland que les Européens devraient se consacrer et c’est pourquoi ils ont besoin de négocier avec Moscou. » « Tout cela nous est avantageux. Notre principe est “Bouffez-vous les uns les autres”. » Conclusion de l’émission : l’essentiel est que Trump ne se ravise pas. Quant à Dmitri Medvedev, il y va avec ses gros sabots habituels : « Le coq gaulois a fait cocorico et proclamé que, si la souveraineté du Danemark était menacée, les conséquences seraient sans précédent. Oh là là, qu’est-ce qu’ils vont faire ?! Kidnapper le président américain ? Bombarder les États-Unis ? Bien sûr que non. Ils vont juste chier dans leur culotte et céder le Groenland. Et ce serait un sacré précédent européen ! »

Le virage entamé par le Kremlin est délicat. Certes, il suffit sur certains points de poursuivre le travail de propagande déjà en cours, par exemple renforcer chez les Européens le sentiment de leur faiblesse, de manière à leur insuffler que leur seul recours est de s’appuyer sur la puissance russe. Le lancement de l’Orechnik préparait le terrain, ainsi que les divagations de Karaganov. Dans la politique russe, l’intimidation n’est jamais loin de la séduction. Interrogé par Tucker Carlson quant à la fin éventuelle de la guerre, Karaganov se déchaîne à l’accoutumée : « Cette guerre ne se terminera que lorsque la Russie parviendra à obtenir une défaite inconditionnelle de l’Europe. Espérons-le, sans la détruire. Nous ne combattons pas l’Ukraine ou Zelensky, nous combattons à nouveau l’Europe, qui est la source de tous les maux dans l’histoire de l’humanité. »

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Sergueï Karaganov interviewé par Tucker Carlson — Tucker Carlson Network, Capture d’écran

Mais, en même temps que la Russie s’apprête à surfer sur la vague anti-Trump en Europe, elle doit agir dans les coulisses de manière à ne pas se mettre Trump à dos, tant qu’il n’a pas arraché la capitulation de l’Ukraine. Poutine n’est pas sans expérience dans ce double jeu. En 2003, au moment où les États-Unis voulaient déclencher la guerre contre l’Irak, Poutine avait encouragé la France et l’Allemagne à monter au créneau pour tenter de bloquer l’action américaine, tandis que la Russie restait en retrait, ce qui lui valut la gratitude du président Bush : « Vous avez bien réussi à éviter d’enflammer le sentiment anti-américain, mais dans certaines capitales [européennes] on n’a pas été aussi prudent […]. Il y a une différence entre exprimer un désaccord et attiser inutilement les passions avec des slogans anti-américains et des insultes aux dirigeants américains. Vous avez été ferme dans votre opinion mais respectueux de notre relation et je veux vous remercier pour cela […] », avait dit George Bush à Vladimir Poutine dans un entretien téléphonique le 18 mars 2003.

Poutone Double jeu — Illustration © European-Security

Aujourd’hui, la duplicité russe est encore plus évidente. Alors que le 6 janvier, Poutine s’indignait de ce que « les pays forts commencent de plus en plus à imposer leur volonté aux pays plus faibles », un appel du pied non déguisé en direction de l’Europe, Peskov publie une déclaration selon laquelle « le Kremlin est d’accord avec l’avis de ceux qui estiment que Trump s’assurera une place dans l’histoire mondiale s’il résout le problème de l’appartenance du Groenland.»

Illustration © European-Security

 La presse écrite force le trait : « L ‘Europe est en pleine déroute, et pour dire la vérité, c’est un plaisir de voir ça », jubile Moskovski Komsomolets, alors que la très officielle Rossiïskaïa Gazeta titre : « Le Groenland est le cimetière de l’OTAN ». « Si Trump réussit à annexer le Groenland d’ici juillet 2026, écrit le journal,il va devenir l’une des personnalités historiques à avoir construit la grandeur des États-Unis […]. Tout le monde oubliera rapidement les échanges diplomatiques actuels avec les Danois […]. Si le Groenland devient une partie des États-Unis, ce sera pour toujours. Les Américains n’oublieront pas ce haut fait. Mais font obstacle à cette réussite historique l’intransigeance de Copenhague et la solidarité ridicule de certaines capitales européennes intransigeantes, y compris les soi-disant amies des États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. » L’éditorialiste russe Evgueni Chestakov conseille à Trump de ne pas céder sur le Groenland, faute de quoi les Républicains pourraient perdre les élections de mi-mandat, alors que l’annexion du Groenland leur assurera la victoire aux élections. On comprend pourquoi le Kremlin souhaite le maintien de Trump au pouvoir le plus longtemps possible. Dans un talk show récent, le député Alexeï Jouravliov explique que la Russie ne prend pas Odessa car « pour nous, il est très important de maintenir Trump dans sa position neutre plutôt positive pour nous. Ce n’est pas facile mais pour l’instant nous y parvenons […]. Nous prendrons Odessa, mais il faut le faire progressivement. » C’est pourquoi Poutine bombarde l’Ukraine comme un furieux. Il est pressé d’écraser ce pays afin de pouvoir passer à l’étape suivante de son grand dessein, la vassalisation de l’Europe, que Trump semble lui offrir sur un plateau.

Malheureusement, les flottements de certains dirigeants européens donnent au président Poutine des raisons d’espérer. L’état catastrophique de leur économie a rappelé aux dirigeants russes leur dépendance de l’Europe. Mais nous ne devons pas oublier que dans leur orgueil ils veulent contrôler ceux dont ils dépendent. Nous ne devons pas oublier non plus les leçons de l’histoire : alors que Staline déployait des fronts antifascistes dans toute l’Europe, il multipliait secrètement les appels de pied en direction d’Hitler. Il finit par arriver à ses fins avec le pacte Ribbentrop-Molotov, qui consterna l’Europe. Les Européens se retrouvent dans la situation des années 1930 lorsque nombre d’entre eux croyaient qu’il fallait choisir entre Hitler et Staline. Les démocraties n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’elles ont un ennemi. Que dire quand ils sont deux ! Mais le précédent des années 1930 nous enseigne qu’il est funeste de choisir entre la peste et le choléra. Faisons bloc et tenons tête aux deux gangsters. Dans l’immédiat, en défendant l’Ukraine suppliciée par le froid.

Françoise Thom

[01] Nous reproduisons cet article avec l’autorisation de son auteur — Courtoisie DeskRussie

Voir également :

Décryptage : L’Europe face à la solitude stratégique

Pour prolonger le constat implacable de Françoise Thom, il semble que l’Europe ait enfin perçu, lors des sommets de Davos et de Bruxelles, l’urgence existentielle du moment. La timidité habituelle a laissé place à une fermeté inédite : face aux nouvelles menaces douanières de Washington, les Européens n’ont pas hésité à évoquer le « bazooka » des représailles commerciales. Cette rupture psychologique s’est cristallisée dans les interventions magistrales d’Emmanuel Macron et du Canadien Mark Carney — ovationné debout —, qui, aux côtés d’un Zelensky à la dignité intacte, ont acté la fin de l’illusion atlantiste.

Il est temps de regarder la réalité en face : le lien transatlantique ne ressuscitera pas. Donald Trump a fait son choix, celui de miser sur Vladimir Poutine pour démanteler l’ordre ancien. En réponse, l’Europe ne peut plus se contenter d’être spectatrice ; elle doit accepter cette solitude stratégique.

Comme le démontre Françoise Thom, tenir tête simultanément aux deux « gangsters » n’est plus une option diplomatique, mais la stricte condition de la survie du continent.

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Publications de Françoise Thom dans Desk Russie (2025)
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L’Université libre Alain Besançon — Photo © Desk Russie & European-Security

Desk Russie vous rappelle que Françoise Thom va présenter un cycle de cinq conférences : « Les instruments et les méthodes de projection de puissance du Kremlin de Lénine à Poutine », dans le cadre de l’Université Libre Alain Besançon.. Pour plus de détails et pour vous inscrire (en personne)