Le 20 septembre 2026, l’Allemagne a versé dans un naufrage électoral d’une brutalité inédite depuis 1949. La France, elle, n’a pas encore eu son 20 septembre — mais elle en a déjà tous les symptômes, distribués sur un calendrier plus lent : une gauche radicale qui gagne du terrain méthode par méthode plutôt que scrutin par scrutin, une extrême droite qui se dédouble entre dédiabolisation et surenchère, et deux parrains extérieurs, l’un à Washington, l’autre à Moscou, qui applaudissent des deux côtés du Rhin. « Fluctuat et mergitur » : la devise de Paris, retournée d’un mot, pourrait tout aussi bien s’appliquer à Berlin. La question posée en clôture du premier papier mérite qu’on y réponde : le même vertige frappe les deux pays. Simplement, il n’avance pas à la même vitesse.
Les essentiels
- Mélenchon a lui-même théorisé le parallèle dès juillet 2026, saluant la percée de Die Linke devant le SPD comme l’équivalent allemand de ce que LFI fait au PS.[01]
- La Süddeutsche Zeitung documente que la Linke berlinoise a « perfectionné pour l’espace urbain » la méthode de terrain de l’AfD en zone rurale — présence, écoute, absence de programme — appliquée à un ressentiment de signe opposé.[02]
- Le BSW de Sahra Wagenknecht, conçu comme une passerelle vers un électorat de gauche déçu mais hostile à l’immigration, a échoué deux fois en quinze jours (Mecklembourg, Berlin) après avoir prétendu pouvoir « faire tomber Merz ».[03]
- Côté français, le RN et Reconquête ont réagi en ordre dispersé à la percée de l’AfD : silence gêné de Le Pen et Bardella, célébration ouverte de Zemmour.[04]
- Jeanette Süss (Cerfa/Ifri) établit que le RN, contrairement à l’AfD, a choisi la dédiabolisation pour devenir « salonfähig » — un chemin que la logique de coalition allemande rend structurellement plus lent à emprunter qu’en France.[05]
- Le Kremlin attribue publiquement le succès de l’AfD à l’arrêt des achats de gaz russe bon marché ; un émissaire économique de Poutine aurait entamé des préparatifs de rencontre avec les dirigeants du parti.[06]
- Andreas Rosenfelder (Welt) convoque le scénario de Soumission de Michel Houellebecq pour décrire la fracture géographique allemande — campagne bleue, métropoles rouge sombre — et cite l’avertissement du King’s College sur une possible « guerre civile qui vient ».[07]
Sommaire
par Joël-François Dumont — Berlin, le 22 septembre 2026.
1. Die Linke et LFI : la même méthode, un temps d’avance côté allemand
Le 17 juillet 2026, quand un sondage a placé pour la première fois Die Linke devant le SPD, Jean-Luc Mélenchon a tweeté sans détour le parallèle : « Comme en France avec LFI, la nouvelle gauche radicale remplace la vieille gauche collée au centre et à la droite.»[01] C’est lui-même, donc, qui théorise la ressemblance structurelle — un parti de gauche radicale supplantant le parti social-démocrate historique, des deux côtés du Rhin.
Mais c’est la Süddeutsche Zeitung, dans son analyse de la percée berlinoise d’Elif Eralp, qui pousse la comparaison le plus loin — et vers une conclusion plus inquiétante que celle de Mélenchon. Le journaliste Tim Frehler écrit que la Berliner Linke a « perfectionné pour l’espace urbain ce que l’AfD sait faire depuis des années dans les régions peu peuplées » — être présente, aller à la rencontre des gens, parler de leurs problèmes plutôt que de politique. Et le parallèle ne s’arrête pas à la méthode : « Comme l’AfD offrait un refuge aux antivax, la Linke a offert une zone de confort aux contempteurs d’Israël à Gaza et aux activistes de l’intifada.»[02] Meredith Haaf, dans le même quotidien, formule la thèse plus sèchement encore : la Linke est l’opposé politique exact de l’AfD, « mais en stratégie et en méthode, elle lui ressemble de plus en plus ».[08]
Le raccourci français a ses limites. La comparaison entre LFI et Die Linke tient sur l’axe méthodologique — mais pas sur l’axe électoral. Die Linke a effectivement supplanté le SPD ; LFI, en France, reste largement rejetée dans l’opinion : une enquête d’avril 2026 montrait que 81 % des Français seraient mécontents d’une victoire de Mélenchon, et 73 % jugent peu probable de voter un jour pour LFI.[09] Le problème stratégique qui en découle est spécifiquement français :
LFI est arithmétiquement nécessaire au premier tour et électoralement éliminatoire au second — une équation insoluble que Die Linke, à Berlin du moins, semble avoir résolue.
2. L’opération Wagenknecht : le contre-exemple qui devrait alarmer la gauche radicale française
Le BSW est né en janvier 2024 d’une scission de Die Linke, avec un pari précis : capter un électorat de gauche déçu tout en récupérant une partie de la droite sur l’immigration — un électeur sur cinq du BSW provenait de la droite.[10] C’est très exactement le pari que certains, en France, prêtent parfois à une gauche radicale tentée par le souverainisme identitaire.
Le résultat, quinze mois plus tard, est un cas d’école d’échec. La taz résume le contraste en une formule cinglante : « Große Klappe, zu wenig dahinter » — grande gueule, mais rien derrière.[11] Entré de justesse au Landtag de Saxe-Anhalt le 6 septembre, le BSW repasse sous les 5 % le 20 septembre, à Berlin comme en Mecklembourg-Poméranie. Le contraste est d’autant plus cruel que Wagenknecht avait tenu, dans les deux Länder, un discours frisant le délire de grandeur : « Wer BSW wählt, kann Kanzler Friedrich Merz stürzen » — voter BSW pouvait faire tomber le chancelier fédéral lui-même.[11]
Plus révélateur encore : en Thuringe, Wagenknecht a explicitement envisagé que le BSW soutienne un gouvernement AfD sous un ministre-président indépendant.[12] C’est la trajectoire complète du pari raté — de la martingale anti-système à l’appoint électoral de l’extrême droite qu’on prétendait combattre. Le mot de Jan van Aken (Die Linke), comparant le BSW au Parti pirate — « on ne s’en souviendra même pas dans deux ou trois ans » — trouve dans ces deux scrutins sa première confirmation empirique.[13]
3. RN-AfD : le miroir refusé
La réaction du RN à la percée de l’AfD le 6 septembre est un document en soi. Marine Le Pen et Jordan Bardella sont restés silencieux, tandis qu’Éric Zemmour et Reconquête célébraient ouvertement le résultat — révélant une fracture assumée au sein même de l’extrême droite française sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’AfD.[04] Le RN et l’AfD avaient déjà rompu leurs liens au Parlement européen après les propos de Maximilian Krah minimisant les crimes de la Waffen-SS — une rupture stratégique, pas seulement tactique.
Jeanette Süss, chercheuse au Cerfa (Ifri), interrogée par Le Figaro, donne la clé de lecture la plus utile de tout ce dossier : le RN, en prenant ses distances avec les positions ethno-raciales et les excès rhétoriques de ses débuts, a pu se rendre « salonfähig » — présentable —, un chemin théoriquement disponible pour l’AfD à terme, mais que son positionnement actuel, plus radical, et son programme moins souple rendent bien plus difficile à emprunter.[05] Elle ajoute un point structurel décisif : le système allemand, fondé sur la logique de coalition, complique mécaniquement la « respectabilisation » d’un parti que tous les autres refusent d’associer au pouvoir — quand un second tour peut suffire en France à une prise de pouvoir sans coalition. C’est précisément ce qui explique le décalage de vitesse entre les deux pays : la mécanique électorale française accélère ce que la mécanique institutionnelle allemande retarde.
4. Le triangle Trump-Poutine : deux bénéficiaires, deux discours
Le soir des résultats, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a attribué le succès de l’AfD à la décision allemande de cesser d’acheter du gaz russe bon marché au profit d’une énergie américaine plus coûteuse — un discours économique plutôt qu’idéologique, mais dont l’effet revient au même : légitimer la poussée de l’AfD comme réaction rationnelle plutôt que comme dérive.[06] Plus significatif : deux sources ont indiqué à Reuters que l’émissaire économique de Poutine et les dirigeants de l’AfD auraient entamé des préparatifs de rencontre.[06]
Le Christian Science Monitor explicite l’enjeu stratégique russe : l’AfD ne se contente pas d’avoir des réserves sur l’aide à l’Ukraine, elle veut y mettre fin purement et simplement, et plaide pour restaurer les liens économiques d’avant-guerre avec la Russie.[14] Le pari de Poutine, rappelle le magazine américain, repose de longue date sur l’idée qu’il peut tenir plus longtemps que l’Occident, misant sur l’érosion des priorités européennes par la politique intérieure.
Côté MAGA, la mécanique est plus explicite encore : Donald Trump a relayé sans commentaire les projections donnant l’AfD en tête, Elon Musk a sobrement salué « Gut gemacht! », et Viktor Orbán — alors même que son propre parti venait de perdre le pouvoir en Hongrie — a parlé d’« une nuit électorale géante pour l’Allemagne et pour l’Europe ». Fait révélateur : l’AfD reste un paria même au sein de l’extrême droite européenne, Marine Le Pen et Giorgia Meloni ayant rompu avec elle par le passé, la jugeant trop radicale — ce qui, à front renversé, pourrait conforter leur propre positionnement comme version « raisonnable » du populisme de droite à l’approche d’échéances électorales en France, en Espagne et en Italie.[15]
5. Houellebecq avait-il raison ? La fracture géographique comme grammaire commune
C’est l’article le plus ambitieux de toute cette séquence de presse allemande. Dans un commentaire de la Welt, Andreas Rosenfelder convoque directement Soumission, le roman de Michel Houellebecq publié en 2015, et son scénario d’affrontement final entre un bloc islamo-gauchiste et un parti identitaire-national.[07] Rosenfelder observe qu’en Allemagne aujourd’hui, l’espace rural vote massivement bleu (AfD) tandis que les centres urbains à forte immigration virent au rouge sombre (Linke) — et se demande si ces lignes de fracture ne dessinent pas déjà celles de la « guerre civile qui vient », mise en garde qu’il attribue à David Betz, professeur d’études stratégiques au King’s College de Londres.
La donnée confessionnelle, relevée le même jour par la Welt, vient étayer empiriquement cette lecture : 51 % des électeurs musulmans de Berlin ont voté Linke, contre 30 % et 27 % de catholiques et de protestants ayant voté CDU.[16] Ce n’est pas seulement une question de génération ou de revenu — c’est une polarisation qui épouse des lignes identitaires et confessionnelles, des deux côtés de l’échiquier.
Reste à savoir si cette grammaire est transposable telle quelle à la France. La fracture rural-urbain y existe aussi, mais la centralisation du pouvoir présidentiel français — contrairement au fédéralisme allemand qui donne à chaque Land sa propre expérience de bascule — pourrait produire un effet plus brutal et plus rapide le jour où elle se manifestera nationalement, plutôt que Land par Land comme en Allemagne depuis le 6 septembre.
6. Ce que la presse des deux pays se dit — et ne se dit pas encore
La presse allemande elle-même a intégré la comparaison française dans son diagnostic. Michaela Wiegel, correspondante de la FAZ à Paris, cite François-Xavier Bellamy (LR) posant lui-même le parallèle : « Deutschland erlebt derzeit das, was wir aus Frankreich kennen » — l’Allemagne vit aujourd’hui ce que nous connaissons depuis la France.[17] Wiegel retrace pour ses lecteurs allemands la trajectoire d’avertissement des Républicains français : le score de 4,7 % de Valérie Pécresse en 2022, pire résultat du parti depuis 1958 malgré une partielle reprise du discours du RN, puis la scission d’Éric Ciotti — un avertissement à double tranchant que Wiegel formule explicitement : copier le discours de l’extrême droite n’a pas empêché la déroute des Républicains, cela pourrait même l’avoir précipitée.
Ce que la presse française, à l’inverse, n’a pas encore pleinement formulé, c’est la symétrie du mécanisme électoral documentée par la Süddeutsche Zeitung — la question de savoir si LFI est en train, méthodi-quement, de « perfectionner en milieu urbain » ce que le RN pratique en milieu rural et périurbain. C’est un angle que la presse allemande a osé aborder frontalement pour son propre pays ; la presse française, plus prudente sur ce terrain, ne l’a pas fait pour le sien. Pas encore !
Joël-François Dumont
Notes
[01] Jean-Luc Mélenchon (@JLMelenchon), X, 17 juillet 2026.
[02] Süddeutsche Zeitung, « Die Methode AfD », Tim Frehler, 22 sept. 2026.
[03] taz, « Große Klappe, zu wenig dahinter », Rainer Rutz, 21 sept. 2026 — citation Sahra Wagenknecht.
[04] Euronews, « AfD victory exposes divisions in France’s far-right as National Rally stays silent », 7 sept. 2026.
[05] Jeanette Süss (Cerfa/Ifri), entretien avec Nicolas Barotte, Le Figaro, 22 sept. 2026.
[06] Reuters, cité par Daily Maverick, « Kremlin says AfD’s victory in Germany due in large part to lack of cheap Russian gas », 21 sept. 2026.
[07] Andreas Rosenfelder, « Houellebecqs Szenario », commentaire, Die Welt, 22 sept. 2026.
[08] Süddeutsche Zeitung, « Die Linke in Berlin », Meredith Haaf, 22 sept. 2026.
[09] The Conversation, « Alliance ou rupture avec Mélenchon : l’équation insoluble de la gauche », sept. 2026.
[10] Wikipédia FR, « Alliance Sahra Wagenknecht — Pour la raison et la justice », consulté sept. 2026.
[11] taz, « Große Klappe, zu wenig dahinter », Rainer Rutz, 21 sept. 2026.
[12] Wikipédia EN, « Next Thuringian state election », consulté sept. 2026.
[13] Yahoo/Observatoire de l’Europe — citation Jan van Aken.
[14] Christian Science Monitor, « How Putin could benefit from the far right’s victory in Germany », sept. 2026.
[15] Focus, n°38, 11 sept. 2026 — cf. « CDU : La révolte avant l’heure », European-Security, 11 sept. 2026.
[16] Die Welt, « Linke punktet bei Muslimen », Anna Kröning, 22 sept. 2026.
[17] Michaela Wiegel, « Déjà-vu in Frankreich », FAZ, 22 sept. 2026.
Tout va très bien, Madame la Marquise
(couplets additionnels — édition Konrad-Adenauer-Haus)
Allô, allô, Madame la Marquise,
Ici Berlin, quelle drôle de crise,
Tout va très bien, tout va très bien,
Pourtant il faut, il faut que l’on vous dise :
La Konrad-Adenauer-Haus sombre,
Mais c’est vraiment trois fois rien, pas d’ombre,
Herr Merz est là, ferme à la barre,
Digne, buté — un vrai corsaire !
Allô, allô, Madame la Marquise,
Sur les deux rives, autre surprise :
En rouge, la foule scande « Linke »,
En bleu, l’AfD n’est pas en berne.
Mais c’est trois fois rien, un peu de monde,
Deux couleurs vives sur l’eau qui gronde,
Le reste, Marquise, est sans importance,
Sauf peut-être un détail qu’on avance :
Sur un îlot, entre les deux rives,
Un homme discret, silhouette furtive,
Plante un drapeau blanc, bleu et rouge —
Un « émissaire », rien qui ne bouge.
Allô, allô, Madame la Marquise,
Au loin, on aperçoit — quelle friandise —
La Tour Eiffel dans le brouillard gris :
Paris regarde, Paris se tait aussi.
Car Monsieur Macron, il faut qu’on l’avoue,
N’a pas dit le moindre petit mot,
Muet, lointain, au bord de l’eau,
Pendant que Berlin part à vau-l’eau.
Et c’est alors, Madame la Marquise,
Qu’un point dans le ciel vous eût surprise :
Un drone — mais de qui, on ne sait guère,
Made in Beijing ou bien plus près ?
Mais à part ça, Madame la Marquise,
Tout va très bien, tout va très bien !
Il n’y a vraiment là rien qui vous surprise —
Fluctuat… et mergitur enfin !

Décryptage : Fluctuat et mergitur
La devise de Paris promet qu’elle est battue par les flots sans jamais sombrer. A Berlin cette promesse ne tient plus — alors qu’à Paris, elle n’a encore jamais été mise à l’épreuve d’un vrai naufrage électoral. Le mécanisme, lui, est rigoureusement le même des deux côtés du Rhin : une gauche radicale qui apprend à parler aux gens plutôt qu’à leur faire la leçon, une droite radicale qui hésite entre se polir pour durer et rester brute pour convaincre, et deux parrains extérieurs — l’un à Washington, l’autre à Moscou — qui n’ont besoin de rien faire d’autre que d’applaudir au bon moment.
Ce qui diffère, ce n’est donc pas la nature du vertige, mais sa vitesse de propagation. L’Allemagne fédérale expérimente son basculement Land par Land, dans une mécanique de coalitions qui absorbe chaque choc avant qu’il ne se généralise — ce qui explique qu’il ait fallu trois scrutins et deux semaines pour que Berlin comprenne ce que Sachsen-Anhalt lui disait déjà le 6 septembre. La France, elle, concentre son pouvoir dans une seule élection, un seul homme ou une seule femme, un seul soir : le jour où le vertige y frappera, il n’aura ni Land ni laboratoire régional où se tester d’abord. Il frappera d’un coup, comme un raz de marée plutôt que comme une marée.
C’est peut-être la seule vraie leçon que Paris peut tirer de Berlin cette semaine : non pas qu’elle serait à l’abri, mais qu’elle n’aura pas droit à l’avertissement progressif dont l’Allemagne, cahin-caha, a fini par bénéficier. Reste à savoir si l’on peut apprendre d’un naufrage qu’on n’a pas encore eu le loisir de regarder venir de loin.