Le chaos utile : Constante américaine, style Trump, ou impasse stratégique ?

En écho direct à notre papier sur ‘La Grande Rupture‘ qui pose le diagnostique géopolitique actant la fin de l’alignement automatique transatlantique, ce second texte de Jérôme Denariez vient brillamment décrypter le mode opératoire tactique de cette nouvelle ère. L’auteur nous invite à dépasser la lecture émotionnelle du ‘style Trump’ pour y voir une méthode froide : le ‘chaos utile’.

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Instaurer le chaos, c’est comme diviser pour régner… Illustration European-Security

Ici, l’imprévisibilité n’est pas une pathologie, mais une arme tactique destinée à saturer l’espace, tétaniser l’adversaire et transformer l’incertitude en levier de négociation (tarifs, OTAN).

Jérôme Denariez nuance toutefois ce constat : si cette grammaire de la rupture a des précédents historiques (de la ‘madman theory’ de Nixon au gros bâton de Roosevelt), Trump la personnalise à l’extrême. C’est là que réside le danger identifié par l’auteur : cette stratégie du choc offre des gains rapides mais s’érode avec le temps, poussant la Chine à l’autonomie et laissant les alliés sans boussole. Pour l’Europe, le message de ce diptyque est cinglant : face à une Amérique qui fait du désordre une doctrine, le ‘confort juridique’ ne suffit plus ; il faut redescendre dans l’arène des rapports de force. NDLR

par Jérôme Denariez — Paris, le 24 janvier 2026

Introduction

On a trop souvent traité le désordre trumpien comme une pathologie politique, donc comme un accident. Or il existe une autre lecture, plus froide, moins morale, et finalement plus inquiétante.

Le chaos peut être un outil. Pas seulement un symptôme.

La question n’est donc pas de savoir si Donald Trump est imprévisible. Il l’est. La question est de savoir si cette imprévisibilité est seulement du bruit, ou si elle devient une méthode, et surtout si cette méthode tient dans la durée. Car une arme qui dépend d’un seul homme n’est pas une doctrine. C’est une fenêtre.

Ce papier propose une hypothèse simple. Les États-Unis n’ont pas attendu Trump pour manier la puissance par rupture. Mais Trump pousse le curseur, il l’expose, il le personnalise. Et c’est précisément ce mélange qui rend la stratégie efficace à court terme, fragile à long terme, et difficilement transmissible.

I. Trump et l’installation du chaos : Un chaos fabriqué, puis exploité

Il y a chez Trump un art très particulier du désordre. Il ne s’agit pas seulement de décisions imprévisibles. Il s’agit d’une manière d’occuper l’espace.

Il sature l’attention. Il déplace en permanence le centre de gravité. Il oblige alliés et adversaires à vivre dans la réaction. Il impose un rythme où l’autre camp dépense son énergie à comprendre le dernier mouvement, au lieu de préparer le suivant.

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« La méthode Trump » ou l’art du deal… Où sera Donald Trump dans six mois ? — Illustration © European-Security

Il existe un chaos pensé, lorsqu’il sert de signal de rupture, lorsqu’il sert à faire monter les enchères, lorsqu’il sert à forcer une renégociation.

On l’a vu dans la manière dont Trump a, à plusieurs reprises, agité l’incertitude autour de l’OTAN. L’objectif n’est pas forcément de sortir, mais de rendre la menace crédible, de faire bouger les lignes budgétaires, et d’installer chez les alliés l’idée que la protection américaine n’est plus un réflexe automatique. 

On l’a vu aussi lorsqu’il a utilisé l’arme commerciale comme levier politique, par exemple en menaçant le Mexique de tarifs en 2019 pour obtenir un durcissement sur la migration. Menace publique, panique calculée, négociation accélérée, puis “deal” présenté comme une victoire, dans une séquence où le commerce n’est plus un sujet en soi, mais un instrument de coercition. 

On le voit enfin dans les ruptures symboliques assumées, comme l’annonce de retrait de l’Accord de Paris en 2017, et la décision de retrait à nouveau signifiée dès le début du second mandat en 2025. Ici, la rupture n’est pas un dommage collatéral, c’est un message, adressé autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, sur la fin d’un régime de contraintes. 

Et il existe un chaos opportuniste, lorsque l’instant dicte la décision, lorsqu’une ouverture apparaît et qu’elle est saisie sans scrupule, lorsqu’un rapport de force est exploité parce qu’il est disponible.

L’élimination de Qassem Soleimani en janvier 2020 illustre cette logique du “coup”. Une décision rapide, un effet mondial immédiat, un calcul de dissuasion, et une hausse instantanée du risque d’escalade, avec la certitude que l’environnement stratégique sera recomposé en vingt-quatre heures. 

Dessin de Patrick Chappatte publié dans la Tribune Dimanche (©)
Pour Trump, la surprise est une arme — Dessin de Patrick Chappatte © publié dans la Tribune Dimanche (Courtoisie)

Plus largement, Trump a systématisé l’usage des menaces tarifaires comme levier de négociation, au point de transformer la volatilité en instrument.

L’annonce, le recul, la relance deviennent des mouvements successifs ; l’autre camp vient alors “acheter” de la prévisibilité, parce que l’incertitude elle-même devient le coût central. Dans les deux cas, le monde extérieur reçoit le même message. Les règles ne sont pas stables. La parole n’est pas un contrat. La surprise est une arme.

Ce n’est pas un hasard si cette grammaire ressemble à celle de certains univers d’affaires, et particulièrement de l’immobilier new-yorkais. Les procès, la pression, la menace de rupture, le retournement soudain, le deal présenté comme inévitable. Ce sont des réflexes plus que des doctrines.

Trump ne lit pas un manuel. Il joue une partie. Et c’est précisément ce mélange qui produit un effet stratégique. Une méthode née d’un tempérament, amplifiée par l’accès à l’État.

II. Les États-Unis ont-ils toujours fonctionné ainsi : Par épisodes, avec des styles différents

Dire que l’Amérique a toujours gouverné par chaos serait faux. Dire qu’elle ne l’a jamais fait serait naïf.

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Dans l’histoire américaine, l’imprévisibilité devient un instrument de puissance — Illustration © European-Security

Il existe, dans l’histoire américaine, des épisodes récurrents où l’imprévisibilité devient un instrument. Elle change de forme selon les présidents. Elle change de degré. Elle change d’habillage. Mais elle revient.

Kennedy et la crise des missiles de Cuba montrent une puissance qui maintient une posture publique lisible, mais qui travaille en parallèle par canaux discrets, par signaux, par compromis partiellement invisibles. Ce n’est pas le chaos spectacle. C’est un chaos contrôlé, sous la surface, au service d’une sortie de crise.

Nixon pousse plus loin l’idée d’imprévisibilité comme levier. Il accepte d’être perçu comme capable d’aller trop loin. Il utilise l’ambiguïté, la pression psychologique, le flou sur l’escalade. L’épisode le plus parlant reste la “madman theory” et, dans sa version opérationnelle, l’idée qu’une démonstration de disponibilité nucléaire pouvait peser sur un rapport de force diplomatique. 

Theodore Roosevelt, enfin, illustre un autre registre. Celui d’une doctrine Monroe durcie, où l’hémisphère Ouest devient un espace de police et de contrainte, avec une légitimation doctrinale d’intervention. C’est une puissance qui assume sa zone, et qui y fixe les règles. (Et ce point est utile, parce qu’il permet de comparer proprement une “Donroe” contemporaine à une vieille grammaire américaine.) 

Puis viennent des présidents que l’Europe a vivement critiqués.

Reagan, parce que l’Europe a parfois vécu son moment de puissance comme une escalade, même quand l’objectif était la dissuasion. Bush Jr., parce que l’unilatéralisme irakien a fracturé durablement la relation transatlantique.

Et il y a les présidents davantage supportés, ou du moins jugés praticables.

Clinton, Obama, Biden. On leur a reproché des décisions, des opérations, des méthodes. Mais leur puissance restait généralement plus lisible, plus processée, plus compatible avec le langage des alliés. Même quand l’action était dure, elle était enveloppée dans un cadre.

Les Européens ne supportent pas les États-Unis parce qu’ils sont doux. Ils les supportent quand ils sont lisibles, quand les règles du jeu sont compréhensibles, même si elles sont rugueuses. La question n’est pas la gentillesse. C’est la prévisibilité.

Et Trump, précisément, attaque ce confort.

III. Continuité de l’appareil : Réduire la variance, absorber les cycles

Il ne s’agit pas d’un fantasme. Il s’agit d’une réalité institutionnelle. Une grande puissance ne se résume pas à un homme, même quand cet homme occupe tout l’écran. Il existe un appareil. Il existe des routines. Il existe des continuités.

Donald Trump, JD Vance et Elon Musk sur la banquise — Illustration © European-Security
Donald Trump, JD Vance et Elon Musk sur la banquise — Photo IA © European-Security

Renseignement, défense, diplomatie, Trésor. Ce sont des systèmes qui réduisent la variance entre administrations, même lorsqu’elles s’opposent politiquement. Le président imprime un style, un degré d’exposition, un niveau de délégation. Mais la machine continue.

Le chaos politique visible peut servir d’écran. Il peut couvrir une action plus froide, plus continue, plus discrète. Le bruit absorbe l’attention. Pendant ce temps, l’appareil travaille.

IV. La fragilité du chaos : Une arme à rendement décroissant

Le chaos utile a un problème structurel. Il s’use.

D’abord, l’adversaire apprend. Une fois que l’imprévisibilité devient une habitude, elle cesse d’être une surprise. Elle devient un style. Et un style, par définition, est lisible. Même s’il est brutal.

Ensuite, les alliés se couvrent. Les partenaires, lorsqu’ils vivent trop longtemps dans l’incertitude, diversifient, se protègent, reconstruisent des marges d’autonomie. Ils ne rompent pas forcément. Mais ils cessent de dépendre.

On le voit dans la remontée très nette, en Europe, de la notion d’autonomie stratégique, qui n’est pas qu’un slogan. Elle traduit une adaptation : prévoir l’hypothèse où l’alignement transatlantique n’est plus automatique, et où la continuité américaine devient un paramètre incertain, donc un risque à gérer. 

On le voit aussi dans des décisions budgétaires et capacitaires concrètes, qui relèvent d’une logique de couverture plus que d’un effet d’annonce. Le Danemark, par exemple, renforce sa posture arctique dans un contexte où la question groenlandaise est redevenue politiquement inflammable, et où la pression américaine elle-même devient un facteur de planification. 

On le voit enfin dans la manière dont des alliés cherchent à re-solidifier des lignes rouges lorsqu’une incertitude américaine touche un territoire allié. La séquence de début janvier 2026 autour du Groenland a provoqué des réactions politiques publiques et coordonnées en Europe, et même une prise de position du Canada rappelant que l’avenir de l’île relève du Danemark et du Groenland. Ce n’est pas une rupture, mais c’est un signal : le “plancher de confiance” n’est plus considéré comme intangible. 

Enfin, le chaos crée des coûts internes. Institutionnels, économiques, diplomatiques. Il n’y a pas de puissance gratuite. La question n’est pas de savoir si ces coûts existent. La question est de savoir si l’efficacité à court terme les compense, et si cette compensation est durable.

Nixon est un bon test historique. L’imprévisibilité peut faire bouger une situation. Mais elle ne garantit pas que l’adversaire cède. Il peut choisir de durer. Il peut choisir de temporiser. Il peut miser sur le cycle politique.

V. La Chine, ou le test du temps long : Quand le chaos accélère l’autonomisation

Face à des régimes dépendants d’un flux, d’un prix, d’une rente, le chaos peut être un levier efficace. Il déclenche des fissures rapides. Il fragilise la coalition adverse. Il force des choix.

Face à la Chine, le problème change.

La Chine pense en horizons longs. Économiquement, industriellement, technologiquement, politiquement. Elle investit, elle planifie, elle absorbe les chocs, elle reconfigure ses dépendances. Elle accepte des coûts aujourd’hui pour un avantage demain.

C’est exactement le terrain où le chaos peut se retourner. Car le chaos est un accélérateur. La question est de savoir ce qu’il accélère : Il peut accélérer la capitulation, si l’adversaire est fragile. Il peut accélérer l’autonomisation, si l’adversaire est patient.

Si la stratégie américaine devient trop imprévisible, trop brutale, trop exposée, elle peut offrir à Pékin un argument et un moteur. Un argument interne, celui de la souveraineté. Un moteur économique, celui de la substitution.

Il existe alors un risque stratégique. À force de vouloir être insaisissable, on devient lisible. À force de vouloir surprendre, on crée une routine de surprise. Et une routine se contre.

VI. Succession républicaine : Héritiers possibles, héritage incertain

La succession n’est pas écrite. Il existe des noms, mais il manque une garantie. La capacité à reprendre une méthode qui dépend, par nature, d’une incarnation.

J.D. Vance. Il peut hériter d’une partie du bloc politique et d’une partie de la rhétorique. Mais il n’hérite pas automatiquement de l’arme principale, qui est la crédibilité personnelle de l’imprévisible, construite sur des années de transgressions publiques.

Ron DeSantis. Il incarne davantage une logique de gouvernance combative, structurée, disciplinée. C’est une dureté plus lisible, plus “exécutable”, donc moins “chaos”.

Nikki Haley. Elle représente plutôt une ligne républicaine plus classique sur les alliances et la diplomatie, donc plus compatible avec une puissance lisible, mais moins compatible avec une coercition fondée sur l’imprévisibilité et la rupture permanente.

Donald Trump Jr. Il peut prétendre incarner la marque. Mais la marque ne suffit pas à produire la même crédibilité de passage à l’acte, ni la même capacité à imposer une rupture comme fait accompli.

On peut hériter d’un électorat. On peut hériter d’un vocabulaire. On peut hériter de certains réflexes. Mais hériter d’une stratégie fondée sur l’imprévisibilité incarnée est beaucoup plus difficile. Copier la posture, c’est risquer de la rendre lisible. Et si elle devient lisible, elle perd une partie de sa valeur.

Conclusion : L’Europe, au milieu, sans thé ni illusions

On peut détester Trump, l’admirer, ou le caricaturer. Cela n’a pas grand intérêt stratégique. L’intérêt est ailleurs.

America is back - Photo de Donald Trump sur le site officiel de la Maison-Blanche - White House Photo
America is back — Donald Trump sur le site officiel de la Maison-Blanche – White House Photo

L’intérêt est de comprendre que le désordre peut être un outil de puissance. Que les États-Unis l’ont déjà pratiqué, sous des formes différentes. Que Trump en fait une version plus exposée, plus personnelle, plus transactionnelle. Et que cette version est efficace à court terme, mais fragile à long terme.

Face à cela, l’Europe a un choix

Soit elle continue de s’abriter derrière une idée rassurante, celle d’un ordre juridique qui s’imposerait par sa seule légitimité. Soit elle accepte que le monde fonctionne aussi par rapports de force, par flux, par outils non déclarés, et qu’elle doit donc construire ses propres leviers.

Le chaos utile n’est pas un spectacle. C’est un test.

Un test pour les adversaires, qui doivent apprendre à durer. Un test pour les alliés, qui doivent apprendre à se couvrir. Un test pour l’Amérique elle-même, qui doit décider si elle veut une doctrine transmissible ou une arme personnelle.

Et un test pour l’Europe, qui doit choisir si elle veut rester au balcon, ou redescendre dans l’arène.

Jérôme Denariez

Sources

[01] OTAN – Discours de Trump au sommet NATO 2018 (U.S. Mission to NATO)

[02] Menace de tarifs contre le Mexique (The Guardian, 7 juin 2019)

[03] Menace de tarifs contre le Mexique (Texas Tribune, 7 juin 2019)

[04] Retrait de l’Accord de Paris (Columbia Law School – Sabin Center)

[05] Retrait de l’Accord de Paris (Maison Blanche – Executive Order, 20 janv. 2025)

[06] Retrait de l’Accord de Paris – Analyse CRS (Congress.gov, 14 avr. 2025)

[07] Retrait de l’Accord de Paris – Reuters (20 janv. 2025)

[08] Élimination de Qassem Soleimani – Reportage (The Guardian, 3 janv. 2020)

[09] Élimination de Qassem Soleimani – Contexte et réactions (TIME, 3 janv. 2020)

[10] “Madman theory” – Synthèse (Wikipedia)

[11] Opération Giant Lance / alerte nucléaire 1969 – Synthèse (Wikipedia)

[12] “Nixon’s Nuclear Ploy” (National Security Archive, GWU)

[13] Autonomie stratégique européenne – Note EUISS (PDF, 2018)

[14] Autonomie stratégique et “Trumpism” – Article académique (Springer, 2025)

[15] Groenland / tensions et réactions européennes (The Guardian, 6 janv. 2026)

[16] Groenland / réaction danoise et enjeu OTAN (AP News, 6 janv. 2026)

[17] Groenland / position du Canada (Reuters, 6 janv. 2026)

[18] Danemark “crisis-mode” / Groenland (CNBC, 2026)

Voir également :