Il y a deux siècles, Chateaubriand nous mettait en garde contre une société où « les chiffres remplaceraient les principes ». Nous y sommes. Face au spectacle d’une démocratie américaine gangrenée par l’argent sale et les liaisons mafieuses, et devant la passivité coupable des chancelleries européennes, l’auteur des Mémoires d’outre-tombe sort de son silence. Ce pastiche n’est pas un exercice de style, c’est une alarme. Avec ses mots de feu et de cendre, il dépeint notre tragédie : celle d’un Occident qui, faute de courage, marche les yeux grands ouverts vers le déshonneur et la guerre.
Si François-René de Chateaubriand, le grand témoin des naufrages de l’Histoire, sortait aujourd’hui de son tombeau du Grand-Bé pour contempler notre siècle, il ne verrait pas des ruines de pierre, mais des ruines morales. Lui qui avait prédit les dangers d’une démocratie rongée par l’argent, quelle voix ferait-il entendre face à ce « nouveau monde » où des marchands sans scrupules pactisent avec le crime organisé pour asservir les peuples? Ce texte est une résurrection littéraire. C’est le cri d’outre-tombe d’une conscience aristocratique qui vient nous alerter : quand une civilisation accepte le déshonneur par confort, elle n’évite pas la guerre ; elle obtient les deux.

On dit que les morts ont les yeux ouverts. Depuis le rocher de Saint-Malo où il dort face à l’océan, Chateaubriand a vu monter la marée noire de la vulgarité et de la compromission. Il a vu l’Amérique, qu’il aimait jadis pour ses forêts vierges, devenir la proie d’une tornade d’affairistes aux mains sales. Il a vu l’Europe trembler devant des tyrans de carnaval. Parce que le silence des vivants est devenu assourdissant, le Vicomte a repris la plume.

Voici sa lettre aux nations endormies, un dernier avertissement avant que le déshonneur ne cède la place à la guerre.
Sommaire
Lettre d’outre-tombe de François-René de Chateaubriand à European-Security — Grand Bé, le 28 novembre 2025 (© European-Security)
I : L’idolâtrie du néant
Je me suis assis sur les bornes du temps, et j’ai regardé le siècle passer. Il ne marchait pas : il coulait, comme une eau fangeuse chargée des débris d’une civilisation qui ne croit plus en elle-même. Jadis, j’avais cherché en Amérique les muses du désert et la liberté primitive ; je n’y retrouve aujourd’hui que la tyrannie de l’or et le triomphe d’un César de carnaval.

M. Trump est remonté sur le trône. Ce n’est point là un de ces aigles qui fondent sur les empires pour les déchirer avec grandeur ; c’est un histrion qui a fait de la Maison Blanche une boutique. Il y a dans cet homme quelque chose de la fatalité antique, mais une fatalité triviale, sans pourpre et sans gloire. Il est le châtiment que la Providence envoie aux peuples qui ont oublié la dignité pour le confort.[01]
On me parle de sa puissance. Quelle puissance ? Celle d’un Narcisse vieilli qui se mire dans l’océan numérique et croit que l’écume des vagues est l’applaudissement de l’univers. Il n’a point de grandeur dans l’âme, car il est plein de lui-même, et le moi est un abîme que rien ne comble, si ce n’est Dieu ou la mort.[02]

II : Le vice appuyé sur le crime
Il faut avoir le courage de soulever le voile. Derrière la dorure des palais de Floride, j’aperçois des ombres qui ne se dissipent pas. J’ai vu autrefois, entrant dans le cabinet de Louis XVIII, « le vice appuyé sur le bras du crime », Talleyrand soutenu par Fouché. Cette vision infernale me revient quand je songe à l’amitié de M. Trump et de cet Epstein, nom que l’histoire ne prononcera qu’en se voilant la face.

Pendant dix ans, ils furent les compagnons de ces fêtes tristes où l’on immole l’innocence sur l’autel de la volupté. « C’est un type formidable », disait le futur président, ajoutant avec un sourire qui glace le sang que son ami aimait les femmes « des jouvencelles ».[03][04] Quelle confession ! Dans ce siècle de boue, on pardonne tout à la fortune. Le remords est un luxe que ces âmes de bronze ne peuvent s’offrir. L’un est mort dans une geôle, emportant ses secrets devant le Tribunal suprême ; l’autre gouverne le monde, et la foule l’acclame, oublieuse que la main qui signe les décrets a peut-être touché des abîmes que la morale réprouve.
III : Les marchands du temple et la vente des peuples
Et maintenant, voyez-le à l’œuvre. Le voilà qui transforme l’alliance des nations libres en un comptoir d’usurier. Il ne voit pas l’Europe comme une cathédrale de la pensée, mais comme un débiteur insolvable. Il nous menace, il nous taxe, il nous rackette avec l’arrogance d’un parvenu qui croit que l’honneur s’achète au poids du métal.[05]
Mais le plus grand crime est ailleurs. Il est là-bas, dans ces plaines de l’Ukraine où le sang des braves fume encore vers le ciel. M. Trump, pour quelques poignées de dollars et par une obscure complicité avec le tyran du Kremlin — ce nouveau fléau de Dieu —, s’apprête à vendre un peuple entier.[06][07]

C’est un nouveau partage de la Pologne qui se prépare, mais sans la grandeur tragique du passé. C’est une liquidation. On cède la Crimée, on abandonne le Donbass, on livre des millions d’âmes à la servitude, et l’on appelle cela « la paix ». Mensonge ! Ce n’est pas la paix, c’est le silence des tombeaux. C’est le baiser de Judas donné à la liberté pour trente deniers d’argent russe.[08]
IV : La procession des esclaves couronnés
Que font-ils, pendant ce temps, nos rois d’Europe ? Ah ! Je pleure sur ma patrie. Je vois nos dirigeants, ces ombres pâles qui ont succédé aux géants, courir vers le maître, le chapeau à la main, tremblants de peur et d’avidité. Ils vont à Mar-a-Lago comme on allait jadis à Canossa, non pour demander pardon à Dieu, mais pour implorer la clémence de Mammon.[09]
Ils sourient à l’homme qui les insulte. Ils flattent celui qui les méprise. Ils acceptent l’inacceptable pour sauver leurs exportations d’automobiles ou leurs vins. Ô lâcheté des temps modernes ! L’Europe, cette terre qui a enfanté Charlemagne et Napoléon, n’est plus qu’une vieille courtisane qui farde ses rides et paie pour qu’on ne la batte pas.[10]

Je les vois, ces ministres, ces chanceliers, assis sur de petites chaises devant le bureau du despote, ressemblant à des écoliers fautifs attendant la férule.[11] Ils n’ont plus de fierté, car ils n’ont plus de foi.

Ils ont remplacé la Croix par la Banque, et l’épée par le contrat. Ils méritent leur servitude, car ils ont oublié qu’un peuple qui n’est pas prêt à mourir pour sa liberté est déjà mort.
Conclusion : Le dernier soupir
Le vent se lève sur les ruines. La nuit descend. Je vois venir une barbarie nouvelle, non point celle des Goths qui avaient du moins la vigueur du sang neuf, mais une barbarie technologique, froide, vulgaire, éclairée par les néons de la publicité et les incendies de la guerre.

M. Trump passera, comme passent les orages destructeurs. Mais que restera-t-il après lui ? Des institutions brisées, des alliances rompues, et la honte éternelle d’avoir plié le genou devant le veau d’or.
Moi qui ai vu mourir la monarchie et naître la république, je vois aujourd’hui mourir la civilisation. Je rentre dans mon silence, laissant à l’avenir le soin de juger ces temps de médiocrité et de fureur.
Libre variation sur le style de François-René de Chateaubriand — European-Security (©)
Sources :
[01] The Guardian : Donald Trump’s return is a threat to the liberal world order
[02] Open Library of Humanities : La primauté du pathos : analyse rhétorique des discours (Référence stylistique sur le Moi et l’Histoire)
[03] New York Magazine : Trump on Epstein in 2002: « He’s a lot of fun to be with »
[04] The Guardian : Trump and Epstein were close friends for 15 years
[05] The Guardian : Trump vows to slap 25% tariffs on EU and claims bloc was ‘formed to screw US’
[06] Sky News : Trump’s 28-point Ukraine peace plan in full
[07] Associated Press : Trump administration proposed 28-point Russia-Ukraine peace plan
[08] The Guardian : Republicans warn Steve Witkoff ‘cannot be trusted’ after reportedly advising officials on peace plan
[09] ECFR : MAGA goes global: Trump’s plan for Europe – Bending the knee
[10] Washington Monthly : Trump, Zelensky, European Leaders Get Along: The Flattery Strategy
[11] The Independent : Trump meeting photos: Starmer, Macron, Meloni look like ‘unruly school-children’
[12] Le Monde du 24.11.2025 et European-Security : « The Witkoff / Dmitriev Peace Plan: Stupidity or High Treason?» — (2025-1127).
Voir également :
- François-René de Chateaubriand : « Vu de l’autre rive : le naufrage de l’Occident » — (2025-1128).
- François-René de Chateaubriand: « From the Other Shore: Contemplation on the Shipwreck of the West » — (2025-1128).
- François-René de Chateaubriand « Vom anderen Ufer: Betrachtung über den Untergang des Abendlandes » — (2025-1128).
- Jules Michelet : « La danse des morts : Chronique de la grande nuit » — (2025-1130).
Décryptage:
Depuis le retour de Donald Trump, l’Histoire s’est emballée. La Loi du plus fort a supplanté l’État de Droit. L’Occident, assoupi depuis quatre-vingts ans sous le parapluie nucléaire américain, découvre avec effroi que son protecteur veut se débarrasser d’alliés jugés encombrants, bons uniquement à être rackettés. Comme le souligne Françoise Thom,[12] l’Europe est désormais la cible d’une exploitation conjointe par Moscou et Washington. Face à cette alliance contre-nature, vécue comme une haute trahison, nos dirigeants se murent dans le silence, tétanisés par la peur d’irriter un locataire de la Maison-Blanche capable de tout, dont on subit chaque jour le délire narcissique.
La certitude est là : Poutine veut piller l’Europe pour financer sa guerre, Trump pour la rançonner sans vergogne. Pour décrypter cet asservissement programmé, nous avons convoqué quelques géants du passé pour une autopsie spirituelle du présent.
D’abord Chateaubriand, dont le souffle d’outre-tombe pleure sur les ruines d’une civilisation livrée au mercantilisme et à la vulgarité. Puis Michelet, dont la mystique républicaine et le rythme haletant ressuscitent le martyr ukrainien face au « mensonge » biologique de l’autocratie russe. Ensuite Victor Hugo, levant l’alexandrin comme un glaive pour foudroyer le « Veau d’Or » et les tyrans grotesques. Enfin De Gaulle, dont la hauteur altière et la froideur militaire jugent sans appel la « médiocrité » et la « vassalité » contemporaines.
Une nouvelle grille de lecture pour un monde qui a perdu ses repères.