Pas d’armistice pour nos services de Renseignement

Allocution du général d’armée aérienne François Mermet au congrès de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale. Bon-Encontre le 8 octobre 2021.

Madame la générale et Messieurs les Officiers généraux

Madame la Maire

Mes chers Camarades,

Chaque année le congrès de notre amicale est l’occasion de nous retrouver sur un thème. Malheureusement, l’année dernière, en raison de cette pandémie, il nous a été impossible de tenir congrès.

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Le colonel Henri Debrun au congrès de l’AASSDN à Ramatuelle en mai 2014 – Archives © Joël-François Dumont

Notre regretté camarade, le colonel Henri Debrun, avait prévu de célébrer le 80e anniversaire du « serment de Bon-Encontre ». Il n’est malheureusement plus parmi nous mais son vœu sera exaucé.

Pourquoi sommes-nous ici, aujourd’hui, à Bon-Encontre ? Sinon pour évoquer une magnifique page de notre histoire, écrite avec le sang de nos anciens. Ce qui nous donne l’occasion de rappeler la nature du combat mené par notre service de Renseignement.

Je rappellerai que nos anciens avaient prévenu à l’avance nos responsables politiques d’une guerre avec l’Allemagne, bien avant 1870. La Première Guerre Mondiale qui en était la continuation, nos anciens l’avaient vu venir. Elle aurait dû se dérouler en 1895, mais, finalement, elle éclatera en 1914. Quatre années dévastatrices. Pendant les dix années qui ont précédé, la France aurait pu mieux s’y préparer. Elle ne l’a pas fait.

Et que dire de 1940 ? Sinon que depuis 1936 une nouvelle guerre, qui était la continuation des deux précédentes devenait inévitable. Le pouvoir politique d’alors, en France, avait les yeux fixés sur les nouvelles conquêtes sociales : les congés payés. Côté allemand, Hitler réoccupait la Rhénanie au mépris du Traité de Versailles.

Les années 20 et 30 avaient vu un certain pacifisme se développer laissant imaginer que « la der des der » serait vraiment la dernière. La première priorité à l’époque était à la reconstruction, la seconde dix ans plus tard retrouver la douce vie qui faisait le charme de notre pays.

Il y a malheureusement une constante dans ce pays, c’est que le porteur des mauvaises nouvelles – celles qui ne vont pas dans le sens souhaité – n’est non seulement pas écouté mais souvent écarté. Ne jamais baisser la garde et adapter nos moyens à la menace restera la priorité de ceux dont la mission est de protéger une population. Faut-il encore qu’ils soient écoutés avant qu’il ne soit trop tard !

La grande différence qui est la nôtre, et c’est le lot quotidien des militaires, c’est de gérer à la fois le temps long et le temps court.

Le politique lui, s’interdit toute vision à long terme parce qu’il est tenu par le temps court de ses mandats. Je vous renvoie à ce que disaient à ce sujet les généraux Paloméros et Watin-Augouard avec Alain Juillet.

Les militaires, eux, s’inscrivent dans le temps long. Celui qui permet notamment de concevoir des systèmes d’armes qui auront une durée de vie de 30 à 50 ans. Mieux vaut donc ne pas se tromper ! Ce temps long qui permet de ne pas injurier l’avenir.

C’est cela aussi « qui fait la grandeur et la servitude de nos services », comme le rappelait le colonel Paillole en ouvrant la 1ère assemblée générale de notre amicale avec les généraux Rivet et Navarre. Je vous renvoie au premier numéro de notre bulletin daté d’avril-mai 1954 :

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« Il aura fallu dix ans pour soulever un coin du voile et donner visage à la Légende : Notre Passé, si riche en souvenirs, un peu mystérieux, n’est-ce pas lui qui nous rassemble et qu’il convient d’évoquer pour bien nous reconnaître après avoir rappelé ce que fut notre combat ? »

Aujourd’hui, avec le recul du temps, je vous propose de lever un peu plus ce voile pour rappeler ce qui s’est passé à Bon-Encontre en commençant par le 14 juin 1940.

Le témoignage de Paul Paillole qui a été un des acteurs centraux est là pour nous rappeler ce moment tragique de notre histoire.

Parmi nous, ici, plusieurs d’entre vous à Bon-Encontre, aujourd’hui, ont une mère, un père, un grand père, grand’mère ou un proche qui se sont engagés corps et âme dans ce combat de l’ombre. Je demande à Anne-Marie Paillole, une de ses deux filles qui sont toujours présentes à nos congrès, de nous lise ce que son père a écrit sur ce 14 juin 1940.

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Anne-Marie Paillole : « Le 14 juin 1940, près d’Agen, dans la cour du Séminaire de Bon-Encontre, le 5ème Bureau de l’Etat-Major de l’Armée donnait naissance à l’organisation nouvelle du contre-espionnage français.

Nous n’avons pas le mérite d’avoir choisi notre Destin, le Devoir nous imposait de poursuivre notre mission. Dans la France défaite, occupée, divisée, nous devions, plus que jamais, veiller au maintien de la notion de Trahison.

Il fallait aussi chasser l’envahisseur, faire corps avec tous ceux – Alliés et Français – qui se fixaient pour but, la Libération du Territoire.

Ce fut un douloureux cas de conscience que de désigner les premiers éléments nécessaires à ce nouveau Service. Le personnel du 5e Bureau, unanime, n’accepta de se disperser qu’avec la certitude d’être rappelé ou utilisé.

Ai-je besoin de dire que tous ont fait leur devoir, avec cette abnégation et cette discrétion qui n’appartiennent qu’aux meilleurs serviteurs du Pays.»

Général François Mermet : C’est donc ici, à Bon-Encontre, que des éléments de notre armée, refusant la défaite ont été les premiers à décider de poursuivre le combat.

Le 22 juin, écrit le colonel Paillole : « Dans un bureau voisin soudain s’élève une voix : L’honneur, le bon sens, l’intérêt de la Patrie commandent à tous les Français libres de continuer le combat, là où ils seront et comme ils pourront ». C’est de Gaulle qui, de Londres, exprime et endurcit notre résolution prise la veille à Bazas : continuer là où nous serons et comme nous pourrons… 

Portrait du Colonel Paul Paillole - Photo © AASSDN
Portrait du Colonel Paul Paillole – Photo © AASSDN

« Le lendemain, après la signature de l’armistice la veille avec les Allemands, la clause dissolvant nos services est confirmée » avertit le colonel Rivet qui prévoit « des conditions d’armistice très dures ». En attendant d’avoir confirmation de l’étendue des zones occupée et libre, le choix sera entre : se replier sur Alger ou choisir la clandestinité.»

« Notre destin ne s’arrête pas là » déclare le colonel Rivet qui ajoute : « Notre action doit se poursuivre, invisible et secrète. » Aucune autre attitude n’est concevable. C’est l’heure du redressement avant de confirmer la position de Weygand qui « est claire : la guerre continue. L’armistice n’est qu’une suspension d’armes. Il m’a dit textuellement : « Quoi qu’il puisse advenir, la ligne de conduite de vos services, comme celle de l’Armée, implique que l’Allemagne doit être traitée en ennemie et l’Angleterre en alliée. »

C’est ainsi deux jours plus tard – je cite le colonel Paillole – « les services spéciaux se recueillent longuement le 25 Juin 1940 autour du monument aux morts de Bon-Encontre. Le colonel Rivet trace le devoir de chacun : poursuivre le combat dans la clandestinité. Tous en font le serment. »

« Tous » cela signifie tous les officiers, les sous-officiers tout autant que les personnels civils présents à Bon-Encontre.

La deuxième page d’histoire, elle aussi méconnue, est l‘hommage que nous rendrons aux « Merlinettes » dont le colonel Paillole disait « je les ai encouragées, admirées et pleurées », ces opératrices-radio parachutées de Londres ou d’Alger pour assurer les transmissions. Notre camarade Jean-Georges Jaillot-Combelas nous en parlera pendant nos conférences.

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Honneur aux anciens du 32 bis repliés à Bon-Encontre – Photo © Joël-François Dumont

De même, Monique Taillander évoquera la mémoire des membres du réseau Morhange créé par son père Marcel, fait compagnon de l’Ordre de la Libération à titre posthume.

Monument de Ramatuelle à la mémoire des agents des Services Spéciaux morts pour la France - Photo © Joël-François Dumont
Monument de Ramatuelle à la mémoire des agents des Services Spéciaux morts pour la France – Photo © JFD

Enfin, je rappellerai cette phrase de Bossuet : « Le plus grand outrage que l’on puisse faire à la Vérité est de la connaître et en même temps de l’abandonner ou de l’oublier » phrase que le colonel Paillole avait mis en exergue de son livre « Services Spéciaux ». 

Je vous remercie…