Leçon de choses sur le ciblage – Cas de la guerre en Ukraine

Force est de constater que la population ukrainienne est une cible. On assiste à un retour de balancier en matière de ciblage… L’effet recherché consiste à épouvanter l’adversaire. Interview du GBA (2S) Bruno Mignot [1] 30 mars 2022 –

European-Security : Mon Général, l’ampleur des dommages opérés par les forces russes en Ukraine laisse pantois. La guerre moderne est-elle synonyme de destruction totale de l’adversaire et de sa population ?

Général Bruno Mignot : C’était le cas au Moyen-Âge, oui, car l’effet recherché consistait à épouvanter l’adversaire et il est vrai que les images des villes ukrainiennes autorisent la comparaison. En réalité, il semble qu’on assiste à un retour de balancier en matière de ciblage.

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Monument à la gloire de Gengis Khan à Oulan-Bator (Mongolie) – Photo © Joël-François Dumont

En effet, avant-avant-hier, c’est-à-dire très loin dans le temps, les hordes de Gengis Kahn détruisaient tout sur leur passage, ennemi lors des batailles rangées comme population des villes, et c’était la norme. Puis la guerre s’est quelque peu humanisée quand les armées ne se sont occupées que de leurs homologues en rase campagne, par exemple lors des guerres napoléoniennes ou pendant la Première Guerre mondiale.

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Dresde rasée par les bombardements alliés – Photo FS Dresden
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Puis on en est revenu à cibler la population pendant la Seconde Guerre mondiale comme lors du bombardement de Dresde de février 1945 qui a fait 35 000 victimes.

Le summum a été atteint quand les habitants d’Hiroshima et Nagasaki ont subi le feu nucléaire le 6 et le 9 août suivant, faisant respectivement 100 000 et 70 000 morts.

La ville d’Hiroshima, principale ville d’art et d’histoire du Japon après Kyoto, siège de la 5e division de la 2e armée générale, a été volontairement épargnée par les Américains lors de bombardements conventionnels en juillet 1945 pour éviter tout dommage préalable afin de mieux évaluer les effets de la bombe atomique larguée le 6 août 1945 par un B-29. NDLR

Mémorial d’Hiroshima – Photo © Joël-François Dumont

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Puis les Conventions de Genève, l’omni-présence des médias sur les théâtres d’opération, l’illusion de la guerre propre alliée au « concept 0 mort » ont bercé les conflits de la deuxième moitié du XXe siècle. L’avènement des armes de précision – dans les années 1990, on parlait de « frappes chirurgicales » – et le modèle des cercles de Warden ont permis aux armées occidentales de réduire au maximum les dommages collatéraux dans la population ainsi que la durée des conflits.

Les 5 cercles du colonel aviateur américain John Warden

Aujourd’hui, force est de constater que la population ukrainienne est une cible, d’où le retour de balancier que j’évoque.

European-Security : Vous avez évoqué la fonction ciblage : de quoi s’agit-il ?

Général Bruno Mignot : Le ciblage est une fonction opérationnelle qui requiert énormément de dextérité, autant dans sa préparation par les hommes du renseignement que dans sa mise en œuvre par les opérateurs de systèmes d’armes. Elle est née des nouvelles formes d’engagement rencontrées dans les années 1990 : conflits asymétriques majoritaires, guerre en ville donc au sein de la population, cibles de moins en moins visibles, armement lourd et non discriminant inadapté, contraintes juridiques fortes (droit des conflits armés), médias à l’affût du moindre écart, intensification de la guerre de l’information, recours systématique à l’armement air-sol de précision…

GBA Bruno Mignot

Cette fonction a longtemps été l’apanage des seuls aviateurs – le Centre national de ciblage français dépend de l’armée de l’air & de l’espace – qui l’ont conçue mais ce ne sera plus le cas quand les munitions d’artillerie à effet dirigé (par exemple les obus roquettes de 155 mm de type ERFB/Bonus ou les obus guidés Katana) seront massivement employées. Le ciblage consiste à sélectionner des cibles, à désigner le meilleur moyen pour les atteindre physiquement, à déterminer le bon moment pour les frapper et à vérifier ensuite qu’elles ont été atteintes.

GBA Bruno Mignot – Photo © DR

La fonction ciblage en elle-même repose sur un triptyque : l’effet recherché (dissuader, détruire, interdire une zone, démoraliser l’adversaire…), la cible visée (objectifs militaires, infrastructures symboliques, personnes influentes…) et l’arme utilisée (missiles de croisière, bombes guidées laser, chars, artillerie de campagne…).

La validation des cibles se fait aux plus hauts niveaux de la hiérarchie car d’elle dépend la légitimité de l’opération et les cibles sont répertoriées selon les dommages collatéraux possibles (CDE) : plus ils peuvent être importants, plus l’autorité de décision est haute, et cela peut aller jusqu’au président de la République. Rappelons-nous les désaccords rencontrés entre Alliés de l’OTAN lors de la guerre du Kosovo de mars à juin 1999 sur le ciblage : la France souhaitait limiter les destructions d’infrastructures civiles tant que possible et il est arrivé que le Président Chirac lui-même intervienne pour se désolidariser des frappes planifiées par l’Alliance, en particulier par les Américains.

« Quand il y avait refus de la France, les frappes n’ont jamais eu lieu. Il y a eu souvent des problèmes, des discussions entre le général Clark et le général Kelche, l’OTAN et la France. Mais il n’y a pas eu de dérogation… Si le Monténégro n’a pas été victime d’un grand nombre de frappes, c’est parce que je m’y suis opposé, et pratiquement tous les jours, dans le cadre d’instructions générales… ». (Jacques Chirac, 10 juin 1999).

European-Security : En définitive, le ciblage auquel on assiste en Ukraine est validé par le Président Poutine ?

Général Bruno Mignot : Je ne vois pas comment le Président russe ne serait pas autorité décisionnaire de tout ce qui se fait en Ukraine, notamment en matière de ciblage. C’est pourquoi ceux qui prétendent, en faisant un raccourci a priori rapide, que « c’est Poutine qui a bombardé ma maison » n’ont pas tout-à-fait tort car il porte la responsabilité de ce qui se passe là-bas.

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Attaque à la roquette dans une zone résidentielle de Kyiv le 24 mars – Photo BS © Palinchak

Je constate par ailleurs, nonobstant toute considération en matière d’image désastreuse au détriment de la Russie, que le ciblage effectué dans les villes ukrainiennes ne répond pas à une logique sérieuse. L’économie des moyens étant un des principes de la guerre, je n’ose imaginer le coût d’une telle opération au vu des destructions aveugles pratiquées : il n’y avait certainement pas un poste de commandement dans tous les immeubles frappés. Le ciblage est un cycle complexe au cours duquel il faut dresser un plan précis, recueillir des renseignements sur chaque cible et tenir informés les commandants militaires de la situation car ceux-ci devront prendre la décision finale lors de la mise en œuvre des armes. C’est en tout cas l’approche occidentale. Il force à l’excellence et constitue la preuve de la maîtrise d’un État responsable dans la gestion d’un conflit.

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Marioupol : population encerclée pour y être affamée ou déportée – Satellite Maxar Tech. (25 mars)

On n’en est plus au célèbre « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » du siège d’Albi ! Or là, ce que je vois en Ukraine me laisse rêveur…

European-Security : En quoi, mon général, le choix de l’arme est-il si important ? Pourquoi choisir un bombardier plus qu’une batterie d’artillerie ? Quel est le choix des Russes ?

Général Bruno Mignot : L’arme est l’effecteur, le porteur d’effet, et chaque arme offre un panel d’effets que le décideur militaire doit prendre en compte. L’arme aérienne et l’artillerie s’avèrent complémentaires et chacune a ses avantages et ses inconvénients.

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Sukhoi SU-27SKM – Source : Wikipedia

Par exemple, la première autorise l’allonge et la foudroyance, elle a un fort pouvoir de destruction contre des infrastructures protégées ainsi qu’un fort impact sur le moral de l’ennemi, et enfin, elle permet un bon traitement des objectifs mobiles grâce à la capacité de les suivre par des moyens optiques, au même titre qu’elle peut être utilisée à distance de précaution. En revanche, les bases aériennes sont en général éloignées du théâtre d’opération d’où des délais pour atteindre les objectifs ou alors il faut des aéronefs très nombreux qui demeurent limités en nombre de munitions et en autonomie sur zone (non permanence en vol, hormis pour les drones mais ils montrent des emports encore plus limités). [2]

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Drone tactique turc Bayraktar TB2 – Source : Wikimedia

Aussi, en dehors du fait qu’un avion de chasse coûte très cher, il y a des risques pour la vie des pilotes qui offrent une monnaie d’échange politique s’ils sont capturés. L’artillerie autorise quant à elle la permanence des feux et peut exercer une pression continue sur l’ennemi ainsi qu’un soutien rapide aux troupes au sol. A contrario, les obus tirés sont bien moins précis et ne peuvent pas traiter tous les objectifs en fonction de leur degré de protection (enfouissement, murs en béton, blindage…), au même titre que certains objectifs doivent être atteints par beaucoup de munitions pour la détruire, ce qui augmente significativement la charge logistique et donc le coût.

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Lance-missiles russe S-400 – Photo MinDef Russie

Pour en revenir à l’Ukraine, j’ai l’impression que les armements de précision sont rares et que l’artillerie lourde est préférée, d’où les dégâts collatéraux en nombre qui ne semblent pas gêner les militaires russes outre-mesure. Dirigeants russes et occidentaux n’ont décidément pas les mêmes valeurs…

European-Security : Merci mon Général pour cet entretien.


Dans la série « Les leçons de choses » du Général de brigade aérienne (2S) Buno Mignot :

1 – Leçon de choses sur l’emploi de l’arme aérienne – Cas de la guerre en Ukraine (17.03.2022)

2 – Leçon de choses sur la légitimité de la guerre – Cas de l’Ukraine (26.03.2022)


[1] Le Général (2S) Bruno Mignot, aujourd’hui consultant, est un expert reconnu en matière de planification opérationnelle d’une opération interarmées complexe et en matière de ciblage qu’il enseigne depuis plusieurs années au sein de l’Institut Themiis. Ancien commandant du Centre national des opérations aériennes de l’armée de l’air, il a en particulier été le commandant tactique de raids aériens de guerre.

Il a publié Les invariants stratégiques ou pourquoi la stratégie des États ne change pas aux éditions L’Harmattan en juillet 2020, ouvrage qui s’avère d’une actualité brûlante.

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[2] Le drone Bayraktar TB2 de fabrication turque est devenu le symbole de la résistance de l’armée ukrainienne dans les airs face à l’envahisseur russe. C’est l’atout aérien de Kiev face à la puissance de feu russe… Bayraktar, l’atout aérien de Kiev, c’est le thème de « Lignes de défense » sur RFA. Franck Alexandre qui s’entretient avec le GBA Bruno Mignot.