Les 27 et 28 mai, une réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l’UE s’est tenue à Chypre. Ils ont notamment examiné la possibilité de reprendre le dialogue avec la Russie dans le cadre du règlement de la guerre russo-ukrainienne. Pour l’instant, les vingt-sept ne se sont pas mis d’accord sur le principe d’un négociateur européen, ni sur la tenue, sous forme quelconque, de négociations avec la Russie. Cependant, la crise pétrolière mondiale causée par la guerre au Moyen-Orient pourrait pousser les Européens à une reprise des négociations dans des termes favorables à la Russie, avec des conséquences désastreuses, prévient Françoise Thom.
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par Françoise Thom in Desk Russie [01] — Paris, le 31 mai 2026.
Samuel Johnson disait que le remariage était « le triomphe de l’espoir sur l’expérience ». On pourrait faire la même boutade à propos du « dialogue » avec Vladimir Poutine, que l’Union européenne s’apprête à renouer parce qu’il faut bien « parler avec la Russie », ne pas laisser ce monopole au président Trump. Les Européens se rendent-ils compte de la voie périlleuse dans laquelle ils s’engagent en voulant marcher dans les pas de Steve Witkoff ? Il est beaucoup question ces jours-ci des difficultés de toutes sortes qu’affronte le régime de Poutine. L’économie s’effondre, les Ukrainiens infligent désormais des coups sérieux à la Russie, l’enthousiasme pour « l’opération militaire spéciale » est en train de s’évaporer. Mais il ne faut pas se laisser emporter par un optimisme prématuré devant ces signes de faiblesse indéniables. Car pour le Kremlin le bilan est loin d’être globalement négatif.
Les faux-semblants de la faiblesse russe
Pour mesurer le chemin parcouru du point de vue de Moscou, revenons à la politique russe de 2021. Poutine voulait inciter la France et l’Allemagne à forcer l’Ukraine à appliquer l’interprétation russe des accords de Minsk, c’est-à-dire à réviser sa constitution et se donner un État fédéralisé où les régions sécessionnistes contrôlées par des satrapes pro-russes auraient un droit de veto sur les décisions du gouvernement ukrainien. Les Européens se refusant à ce rôle indigne, Poutine ferma les robinets du gaz, dans l’espoir que l’Europe gelée viendrait à Moscou en suppliante mendier du gaz et du pétrole russe. Ces attentes furent déçues. Poutine opta alors pour l’escalade. Le 17 décembre 2021, le ministère des Affaires étrangères russe adressa aux États-Unis et à l’OTAN un ultimatum. Moscou exigeait que soient « juridiquement fixés : le renoncement à tout élargissement de l’OTAN [vers l’est], l’arrêt de la coopération militaire avec les pays post-soviétiques, le retrait des armes nucléaires américaines de l’Europe et le retrait des forces armées de l’OTAN aux frontières de 1997 ». L’ultimatum s’accompagnait d’un chantage nucléaire explicite. Andreï Kartapolov, président du Comité de défense de la Douma, ne prend pas de gants : « Nos partenaires doivent comprendre que plus ils feront traîner l’examen de nos propositions et l’adoption de vraies mesures pour créer ces garanties, plus grande est la probabilité qu’ils subissent une frappe préventive. » Les intentions du Kremlin sont tout aussi transparentes : « L’initiative russe pourrait aider les Américains à quitter tranquillement l’Europe centrale et orientale », titre le très officiel think tank Russtrat. L’idée est d’amener les Européens à douter la validité de la garantie de sécurité américaine à l’Europe et de laisser ainsi la Russie avoir la haute main sur les affaires européennes.
Les Occidentaux n’ayant pas donné suite à cet ultimatum, le Kremlin lance son offensive en Ukraine. La prise de Kyïv par l’armée russe devait faire la démonstration de la puissance de Poutine et prouver le caractère illusoire du soutien américain. Les Européens n’auraient alors plus qu’à s’incliner devant leur voisine de l’Est et s’accommoder de l’hégémonie russe sur le continent.
L’axe Washington-Moscou et le réveil forcé de l’Europe
Les choses n’ont pas tourné comme prévu. Mais Poutine reprend espoir au moment de la réélection de Trump. Celui-ci semble n’avoir rien à lui refuser. Le nouveau président insulte Volodymyr Zelensky, s’accorde avec Moscou que le président ukrainien est illégitime, laisse entendre qu’il est prêt à reconnaître l’annexion de la Crimée. Le Pentagone cesse de fournir aux Ukrainiens des renseignements vitaux, tandis que la Russie entreprend de reconquérir la région de Koursk. Enhardi, Poutine fait semblant de négocier pour arracher de nouvelles concessions à Trump.

Lors du sommet d’Anchorage, il obtient l’abandon par les États-Unis de l’exigence d’un cessez-le-feu avant le début des négociations. Mieux encore, Trump se fait fort d’imposer aux Ukrainiens l’évacuation totale du Donbass. Euphorique après ces succès, Poutine bombarde l’Ukraine comme un furieux, escomptant que le moral des Ukrainiens allait flancher après la trahison américaine. Mais l’Europe vient au secours de Kyïv, à la grande surprise du président russe, qui jusque-là considérait les Européens comme les caniches de Washington. La résistance des Ukrainiens alimente celle des Européens. Pire encore, abandonnés par les Américains, les Ukrainiens ont désormais les mains libres, et ils peuvent porter des coups sur le territoire russe, ce qui leur était interdit du temps de Biden. De nouveau, les choses se présentent mal pour Poutine.
Le « dressage » des élites : la diplomatie comme arme de capitulation européenne
Mais, une fois de plus, la chance lui sourit : les États-Unis se lancent dans une désastreuse guerre contre l’Iran.

Poutine se frotte les mains. Désormais la situation se présente mieux encore qu’en 2021. La pénurie de gaz et de pétrole prend les Européens à la gorge car ils n’ont plus leurs fournisseurs alternatifs au Moyen-Orient, notamment au Qatar, grâce aux frappes iraniennes pilotées par Moscou.

Poutine reprend du poil de la bête. Il a obtenu que les Américains coupent leur aide à l’Ukraine et finalement jettent l’éponge, lassés de négociations stériles. Il reste à arracher l’abandon de l’Ukraine par les Européens pour vaincre enfin « les nazis » de Kyïv. Le « dressage des élites européennes », comme on l’appelle au Kremlin, passe à la vitesse supérieure. On brandit les menaces nucléaires, on lance les missiles Orechnik près de Kyïv, on fait pleuvoir des drones sur les pays de l’OTAN et, parallèlement, on susurre que la Russie est prête à rétablir les ponts avec Bruxelles. Poutine guette avidement les signes du fléchissement européen, déjà apparents avec l’échec de la confiscation des actifs russes. Au moment où la Russie multiplie les mesures d’intimidation, où une partie des troupes américaines est retirée d’Europe, bien à propos pour Moscou, le consentement européen à négocier avec le Kremlin est interprété par le président russe comme la preuve que les Européens se sentent en position de faiblesse et sont en train de flancher. Le moment approche de leur transmettre les conditions de leur capitulation.
Qu’au moins les Européens s’engagent sur ce chemin glissant les yeux grands ouverts au lieu de se bercer de l’illusion qu’ils peuvent se hausser du col en arrachant à Trump le monopole des sottises.
Qu’ils se souviennent que, pour Poutine, la diplomatie est la guerre par d’autres moyens. Que le compromis est impossible avec le parrain du Kremlin. Que le négociateur européen devra être agréé par Poutine, c’est-à-dire que ce sera soit un idiot utile, soit un personnage lié à la Russie par des intérêts financiers (Poutine a suggéré l’ex-chancelier Schröder, l’artisan de la dépendance énergétique de l’Allemagne face à la Russie).
- Que la première condition de l’octroi du gaz et du pétrole russe sera l’abandon de l’Ukraine.
- Que l’importation des ressources énergétiques russes implique la cristallisation dans chaque pays européen d’un puissant nexus de corruption dont les tentacules s’étendront dans les gouvernements, les médias et les partis.
- Que Poutine respire la vengeance non seulement à l’égard de l’Ukraine mais à l’égard de ceux qu’il appelait récemment les « porcelets » européens.
- Que le régime de Poutine est ébranlé et que l’Europe va le sauver in extremis car, sans l’Europe, la Russie n’est rien et elle l’a compris.
Déjà au Kremlin on réfléchit au prix qu’on va faire payer aux Européens pour leur soutien à l’Ukraine. Dès le 26 mars, Kirill Dmitriev prévoyait que le Royaume-Uni et l’UE viendraient supplier la Russie de leur fournir des hydrocarbures et que le moment était venu de propulser les partis pro-russes au pouvoir en Europe : « Il est important de faire comprendre aux Européens que la crise énergétique dans laquelle ils vont se trouver est le résultat de la politique russophobe des Ursula von der Leyen. » Les réseaux du Kremlin en Europe, sentant la victoire à portée de main, clament sur tous les tons que les pays européens doivent retrouver leur « souveraineté » en achetant du gaz et du pétrole russe, tournant le dos à la prétendue « politique de Biden ». Ce que vaut cette « souveraineté », on le voit à l’exemple récent du Premier ministre arménien Nikol Pachinyan : le Kremlin menace de couper le gaz à l’Arménie si elle poursuit sa politique de rapprochement avec l’Europe. Nous devons regarder les choses en face : acheter du gaz et du pétrole russes c’est accepter d’abdiquer notre indépendance. Et, comme le montre l’exemple de la Géorgie qui a adopté toute la législation liberticide poutinienne, le Kremlin ne se contentera pas d’une finlandisation de l’Europe, c’est-à-dire d’un contrôle sur la politique étrangère de nos nations. Ce sont nos libertés qu’il va chercher à éradiquer. « La puissance d’un prince ou d’un État ne gît pas tant en sa force qu’en la faiblesse et ruine de ses voisins »,[02] observait le mémorialiste Michel de Castelnau. La Russie a fait sienne cette maxime.
Françoise Thom
[01] Article publié dans Desk Russie reproiduit ici avec l’autorisation de son auteur et de Desk Russie.
[02] Michel de Castelnau, Mémoires, Prodinnova, 2019, p. 62.
Décryptage : Négocier avec Poutine : l’illusion d’une trêve, le risque d’une capitulation
Dans sa dernière analyse intitulée L’Europe à l’épreuve, l’historienne et soviétologue Françoise Thom lance un avertissement solennel aux dirigeants de l’Union européenne. Elle y examine la tentation grandissante des Vingt-Sept de renouer le dialogue diplomatique avec le Kremlin, notamment suite à une réunion ministérielle informelle tenue à Chypre, sous le prétexte de ne pas laisser le monopole des discussions à Washington.
Françoise Thom met en garde contre un optimisme prématuré face aux faiblesses apparentes du régime de Vladimir Poutine. Elle démontre comment Moscou, profitant d’une crise pétrolière mondiale exacerbée par les conflits au Moyen-Orient, cherche à prendre l’Europe à la gorge sur le plan énergétique.
Céder à ce mirage diplomatique reviendrait, selo, elle, à capituler en rase campagne, à sacrifier l’indépendance de l’Ukraine et, à terme, à abdiquer la souveraineté même des nations européennes. En rappelant que le compromis est structurellement impossible avec le parrain du Kremlin, elle exhorte les Européens à ne pas se bercer d’illusions : pour la Russie, la négociation n’est que la continuation de la guerre par d’autres moyens, dont l’objectif ultime reste l’éradication de nos libertés démocratiques.