Le Danemark, sentinelle stratégique des détroits de la Baltique et gardien de l’Arctique, ne se contente plus de chuchoter : il tire la sonnette d’alarme. Dans leur nouvelle évaluation conjointe, les services de renseignement militaire (FE) et de sécurité intérieure (PET) dressent le constat glaçant d’un monde où « la force prime désormais le droit ».
Loin d’être un simple bulletin météo géopolitique, ce rapport révèle une mutation brutale : Copenhague est devenu une cible prioritaire. La Russie, dont l’économie est passée en mode guerre totale, ne se limite plus à l’Ukraine mais prépare activement des opérations de sabotage physique contre les infrastructures critiques européennes.

Parallèlement, la Chine mène une offensive silencieuse d’espionnage industriel pour piller les technologies vertes et quantiques du royaume, tout en resserrant son étau sur les ressources du Groenland.
Ajoutons à cela un niveau de menace terroriste maintenu à « sérieux » suite aux répliques du conflit à Gaza, et l’on obtient le portrait d’une nation qui doit apprendre à vivre sur une ligne de crête. Ce document n’est pas seulement un avertissement aux décideurs, c’est un électrochoc destiné à réveiller une société civile qui pensait la paix acquise.
Sommaire
par Joël-François Dumont — Paris, le 15 décembre 2025
Évaluation stratégique des risques pour le Danemark et l’Europe du Nord (2024-2025)
1. Introduction : Le crépuscule de l’ordre établi
L’environnement sécuritaire de l’Occident ne traverse pas une simple crise passagère, mais une mutation structurelle profonde.[01] Le Danemark, gardien des détroits de la Baltique et porte d’entrée de l’Arctique via le Groenland, se trouve désormais au carrefour des tensions mondiales. Il est clair que la guerre froide est de retour dans l’Artctique et que la baltique est en ordre de bataille.


Les rapports combinés du Service de Renseignement de la Défense (Forsvarets Efter-retningstjeneste – FE) et du Service de Renseignement de Sécurité (Politiets Efterretningstjeneste – PET) dressent le portrait d’une compétition systémique où la distinction entre paix et guerre s’efface.[01][02] Comme le soulignent les services, nous sommes entrés dans une phase où « la force prime le droit » et où les outils économiques, technologiques et militaires sont utilisés simultanément pour affaiblir les démocraties occidentales.[01]
2. La Menace Russe : Une confrontation multiforme
Une première le 20 avril 2023 : quatre avions de combat danois et suédois ont accompagné un avion de guerre électronique russe Iliouichine 20 COOT-A à la limite des eaux internationales, au-dessus de la mer Baltique. L’ll-20 est un avion de reconnaissance et de renseignement d’origine électromagné-tique quadrimoteur doté d’un radar à visée latérale ou radar à synthèse d’ouverture.


La Russie demeure la menace sécuritaire la plus directe et la plus volatile pour le Danemark et l’OTAN. L’évaluation des services met en lumière une résilience inattendue de Moscou et une volonté d’agression élargie.
A. La menace militaire et la production de guerre
Contrairement aux espoirs occidentaux d’un effondrement rapide, l’économie russe est passée en « mode guerre ». Le rapport du FE constate avec gravité que la Russie a réussi à régénérer ses forces plus rapidement que prévu, produisant désormais plus d’obus d’artillerie que l’ensemble des pays de l’OTAN réunis.[01] Le risque de provocations militaires involontaires ou testant les lignes rouges de l’OTAN dans la mer Baltique est jugé élevé.[01]
La souveraineté danoise est mise à l’épreuve quasi quotidiennement par un jeu du chat et de la souris orchestré par Moscou. Les services notent une agressivité accrue autour de l’île stratégique de Bornholm, véritable porte-avions naturel en Baltique, où l’aviation russe viole régulièrement l’espace aérien pour tester les délais de réaction de l’OTAN.[01]
Plus au nord, autour du Groenland, la posture change : les navires et sous-marins russes ne se contentent plus de transiter, ils stationnent. Ces incursions ne sont pas de simples erreurs de navigation, mais des manœuvres calculées pour normaliser la présence militaire russe dans la zone économique exclusive du Royaume, contestant de fait la légitimité du Danemark à contrôler ces eaux glaciales stratégiques.[01]
La flotte spéciale du GUGI
Si la flotte de surface est visible, la menace la plus sophistiquée rôde dans les abysses. Le Danemark a acquis la certitude que la Russie déploie dans ses eaux territoriales les unités d’élite du GUGI (Direction principale de la recherche en haute mer).



Le Belgorod n’est pas un sous-marin d’attaque classique, mais un navire spécialisé équipé de mini-submersibles (comme le AS-31 Losharik ou ceux embarqués sur le SS-750 repéré près de Bornholm juste avant les explosions de Nord Stream).[01] Leur mission n’est pas de torpiller, mais d’agir comme des ingénieurs de combat : ils cartographient chaque centimètre de câble, posent des micros pour écouter le trafic transatlantique, ou pré-positionnent des charges explosives dormantes. Les rapports indiquent que ces « hydres » sous-marines opèrent désormais avec une audace folle, frôlant les eaux territoriales danoises et norvégiennes pour tester les sonars de l’OTAN, prouvant que le Kremlin considère le lit de la Baltique comme un futur champ de bataille opérationnel.
B. La guerre hybride : le sabotage comme nouvelle norme
La Russie ne se contente plus d’espionnage ; elle mène une guerre hybride active. Les services danois, rejoints par leurs homologues britanniques, alertent sur une campagne de déstabilisation physique.[03]

- Sabotage physique : Le niveau de menace contre les infrastructures critiques (énergie, transport, câbles sous-marins) a été relevé. Moscou montre une volonté croissante de « prendre des risques » pour déstabiliser les sociétés occidentales.[01][03]
- Cyberattaques : Les hackers étatiques ciblent les entreprises privées pour voler des données ou préparer des actions de « dormance » (logiciels malveillants activables en cas de conflit).[02]
Le péril le plus visible navigue désormais à ciel ouvert à travers le Grand Belt : la « flotte fantôme » russe. Cette armada hétéroclite de pétroliers vétustes, souvent dépourvus d’assurance et naviguant sous pavillons de complaisance, constitue une double menace.

D’une part, elle représente une « bombe à retardement environnementale » pour les côtes scandinaves ; d’autre part, comme le révèlent les services, nombre de ces navires civils sont bardés d’équipements d’écoute électronique (SIGINT) pour espionner les communications occidentales lors de leur transit.[01][02]

Face à cette militarisation du trafic marchand et à la psychose des sabotages de câbles (après les incidents sur Nord Stream et le Balticconnector), la réponse s’organise.

Le Danemark, la Finlande et la Suède ont formé un front uni, intensifiant le partage de renseignements maritimes en temps réel. Cette coalition nordique ne se limite plus à l’observation : elle prépare désormais des protocoles d’intervention communs pour intercepter tout navire suspect traînant une ancre un peu trop près des infrastructures vitales, transformant la Baltique en une zone de surveillance totale.[03]

La stratégie de « l’ancre traînante »
La Baltique est devenue le théâtre d’une guerre silencieuse contre le système nerveux de l’Europe : ses câbles de données et pipelines énergétiques.

Les services danois et finlandais ont documenté un modus operandi russe redoutable par sa simplicité : le sabotage par « négligence simulée ». Plutôt que d’utiliser des explosifs (trop visibles après Nord Stream), des navires commerciaux, pilotés ou incités par le renseignement russe, traversent des zones critiques en laissant « accidentellement » traîner leurs ancres sur des kilomètres.[01]

Cette tactique, observée lors des ruptures du gazoduc Balticconnector et des câbles C-Lion1 (reliant la Finlande à l’Allemagne), place l’OTAN dans un dilemme juridique impossible : est-ce une maladresse de navigation ou un acte de guerre ? Cette ambiguïté permet à Moscou de couper les communications occidentales tout en restant sous le seuil de déclenchement de l’Article 5, transformant les fonds marins en une zone de non-droit où la résilience de nos connexions internet ne tient plus qu’à un fil.
Les incursions de drones
Enfin, une nouvelle menace asymétrique sature les radars danois : la prolifération des drones. Ces appareils, allant du quadricoptère commercial modifié au drone de reconnaissance militaire, sont signalés avec une fréquence alarmante au-dessus des infrastructures critiques.[05]

Les plateformes pétrolières en mer du Nord, les centrales électriques et même les aéroports civils rapportent des survols non identifiés, souvent nocturnes.
Cette tactique, peu coûteuse et difficilement attribuable, vise un double objectif : cartographier les vulnérabilités physiques des sites sensibles et maintenir une pression psychologique constante sur les forces de sécurité, forcées de rester en état d’alerte permanent face à un ennemi invisible et insaisissable.

Comme l’a formulé Ken McCallum, directeur du MI5 britannique, le renseignement russe (GRU) a pour mission de « générer le chaos dans les rues britanniques et européennes » par des incendies criminels et du sabotage.[03]
3. Le Défi Chinois : L’espionnage et la dépendance
Si la Russie est une tempête immédiate, la Chine représente un changement climatique : une menace systémique lente mais dévastatrice.
A. Espionnage scientifique et économique
Le PET alerte sur l’ampleur massive de l’espionnage industriel chinois. Le Danemark, leader dans l’éolien, la quantique et la biotechnologie, est une cible prioritaire.[02] Les méthodes incluent l’utilisation de chercheurs invités, le cyber-espionnage et les pressions sur la diaspora, visant le transfert forcé de technologies civiles pour moderniser l’Armée Populaire de Libération (APL).[02]
B. Le monopole des ressources comme arme
Le rapport met en exergue une vulnérabilité critique : la dépendance aux terres rares. La Chine contrôlait en 2024 environ 70% de la production mondiale de ces minerais essentiels.[01] Cette domination offre à Pékin un levier de coercition économique redoutable contre l’Europe si celle-ci venait à s’opposer aux intérêts chinois, notamment sur la question de Taïwan.[01][04] Richard Moore, chef du MI6, qualifie par ailleurs la stratégie technologique chinoise de déploiement de « pièges à données » à grande échelle.[04]
4. L’Arctique et le Groenland : La nouvelle ligne de front
La fonte des glaces a transformé la zone arctique, jadis calme, en théâtre de compétition majeure pour le Royaume du Danemark.

- Intérêts Russes : La Russie remilitarise sa côte arctique, considérant la zone comme le bastion stratégique de sa flotte du Nord.[01]
- Ambitions Chinoises : Pékin se définit désormais comme un « État proche de l’Arctique » et cherche à s’implanter au Groenland via des investissements miniers et scientifiques à double usage.[01]
- Incertitude Américaine : Le renseignement de défense (FE) note une inquiétude quant à une « approche hémisphérique » de Washington. Face à la montée de la Chine dans le Pacifique, le risque existe que les États-Unis réduisent leur attention sur l’Europe du Nord, laissant le Danemark plus exposé.[01]
5. Terrorisme et menaces intérieures
Le niveau de menace terroriste au Danemark est maintenu à 4 sur 5 (SÉRIEUX).[05] Deux facteurs ont aggravé la situation en 2024-2025 :
- L’affaire des autodafés du Coran : Ces événements ont replacé le Danemark (et la Suède voisine) parmi les cibles prioritaires de la propagande djihadiste mondiale.[05]
- Le conflit Israël-Gaza : Il agit comme un catalyseur de radicalisation, mobilisant des individus isolés ou de petits groupes prêts à passer à l’acte en réaction aux images du conflit.[05]
L’intégration nordique et scandinave : un modèle pour l’OTAN
Face à l’impérialisme russe, les pays nordiques opposent un « mur du silence » d’une efficacité redoutable. Loin des déclarations tonitruantes, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Norvège opèrent une fusion opérationnelle quasi totale, créant de facto une super-puissance régionale. Ce modèle d’intégration va bien au-delà des standards habituels de l’OTAN : leurs armées de l’air s’entraînent désormais pour agir comme une entité unique unifiée, partageant une image radar commune en temps réel pour verrouiller le ciel scandinave.[01] Cette harmonisation s’étend aux réseaux d’alerte et à la logistique, permettant aux forces de basculer d’un territoire national à l’autre sans friction administrative. Cette « dissuasion par la cohésion » envoie un signal clair à Moscou : attaquer un pays nordique, c’est instantanément affronter la riposte coordonnée de tout le bloc.
Exercices en Arctique
Cette forteresse scandinave n’est pas isolée ; elle sert de tête de pont à une projection de force alliée massive dans le Grand Nord. La région est devenue le théâtre d’exercices d’une ampleur inédite (tels que Nordic Response), conçus pour tester la capacité de l’Alliance à combattre dans des conditions climatiques extrêmes. Le rapport souligne l’importance cruciale de ces manœuvres où la France joue un rôle de premier plan. Qu’il s’agisse des troupes de montagne françaises aguerries au combat polaire ou des déploiements de la Marine nationale en mer de Norvège, la participation de Paris démontre que la solidarité de l’Article 5 s’étend jusqu’aux glaces du Groenland. Ces déploiements réguliers visent à prouver à la Russie que l’OTAN n’est pas seulement une alliance politique, mais une force capable de projeter sa puissance de feu au-delà du cercle polaire pour sécuriser le flanc Nord de l’Europe.[01]
6. Conclusion : La transparence comme arme de résilience démocratique
La publication de ces rapports marque une évolution culturelle majeure pour le Danemark, qui s’aligne désormais sur une doctrine de transparence stratégique proche du modèle allemand.


En choisissant de rendre publiques ces menaces, Copenhague s’inspire de la Wehrhafte Demokratie (démocratie militante ou défensive) inscrite dans la Loi fondamentale allemande.[06] Cette approche postule que la démocratie a le devoir de s’armer moralement et intellectuellement contre ses ennemis. Les services allemands (Bundesamt für Verfassungsschutz) pratiquent cette pédagogie depuis des décennies pour « vacciner » l’opinion publique.[06]
Le Danemark, soutenu par les avertissements oraux des services britanniques, adopte cette posture :
- Légitimation : Nommer l’ennemi justifie les hausses budgétaires de défense et l’aide à l’Ukraine.[01][03]
- Responsabilisation : La sécurité nationale devient une responsabilité partagée entre l’État, le secteur privé (ciblé par l’espionnage) et la société civile (ciblée par la désinformation).[02][06]
On peut se féliciter que les menaces d’ennemis, déclarés ou non, soient enfin portées à la connaissance du grand public. Face à des régimes autoritaires qui prospèrent dans le secret, la lumière projetée par ces rapports constitue, en elle-même, une mesure de défense active.[06]
Les États-Unis, menace potentielle pour la sécurité nationale
Dans un tournant inédit, le dernier rapport du renseignement danois (décembre 2025) désigne désormais les États-Unis comme une menace potentielle pour la sécurité nationale. Le document critique ouvertement Washington, affirmant qu’il « utilise sa puissance économique […] pour imposer sa volonté » et n’exclut plus « l’usage de la force militaire, même contre des alliés ».[07] Cette évolution marque une rupture avec l’analyse précédente qui se limitait à souligner l’incertitude de l’engagement américain.[08]
Joël-François Dumont
Sources et légendes
[01] Forsvarets Efterretningstjeneste (FE), « Udsyn: Efterretningsmæssig risikovurdering 2024 » (Outlook: Intelligence Risk Assessment 2024).
[02] Politiets Efterretningstjeneste (PET), « Vurdering af spionagetruslen mod Danmark » (Assessment of the espionage threat against Denmark).
[03] Ken McCallum (Director General MI5), « Threat Update Speech », Londres, Octobre 2024.
[04] Richard Moore (Chief of SIS/MI6), « Speech on Human Intelligence in the Digital Age ».
[05] Politiets Efterretningstjeneste (PET) / Center for Terroranalyse (CTA), « Vurdering af terrortruslen mod Danmark » (Assessment of the terror threat against Denmark).
[06] Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV), « Verfassungsschutzbericht 2024 » & Principes de la Loi Fondamentale (Grundgesetz).
[07] The Guardian, « Danish intelligence accuses US of using economic power to ‘assert its will’ over allies » (December 12, 2025).
[08] Bloomberg, December 11, 2025.
Voir également :
- « Danemark : Dans le viseur de Poutine » — (2025-1215)
- « Denmark: In Putin’s Crosshairs » — (2025-1215)
- « Dänemark: In Putins Fadenkreuz » — (2025-1215)
Décryptage
Au-delà de l’inventaire des risques, ce rapport marque une rupture doctrinale majeure dans la culture du renseignement scandinave. Longtemps adepte du silence, le Danemark opère ici sa mue vers la « transparence stratégique », s’alignant sur le modèle de la Wehrhafte Demokratie (démocratie défensive) chère à l’Allemagne voisine.
La logique est implacable : face à la guerre hybride — désinformation, cyberattaques, sabotage — le secret n’est plus une protection, mais une vulnérabilité. En nommant publiquement l’adversaire et en détaillant ses méthodes, Copenhague cherche à transformer chaque citoyen et chaque chef d’entreprise en un maillon de la sécurité nationale.
Ce n’est plus à l’État seul de protéger la société, mais à la société de développer sa propre résilience immunitaire. En brisant le sceau du secret, les services danois envoient un message clair à Moscou et Pékin : nous savons ce que vous faites, et désormais, notre population le sait aussi. C’est la fin de l’innocence, mais c’est le début de la contre-attaque démocratique.
