Cet article constitue la deuxième partie de notre réflexion sur le destin de l’Europe, initiée avec L’Europe ou la chronique d’une servitude volontaire : (1) Le constat. Après avoir diagnostiqué une soumission consentie, nous explorons ici, à la lumière des thèses d’Emmanuel Todd et de Régis Debray, les mécanismes profonds de cet effacement face au nouveau désordre mondial.
Si nous avions laissé, dans notre précédente chronique, une Europe figée dans la posture de la « servitude volontaire », l’accélération brutale de l’Histoire nous contraint aujourd’hui à dépasser le simple constat moral pour oser l’autopsie clinique. Car ce qui se joue dans le rapprochement spectaculaire entre Donald Trump et Vladimir Poutine n’est pas un simple revers diplomatique ; c’est la révélation aveuglante de notre inexistence.

La sidération qui frappe aujourd’hui les chancelleries européennes ne vient pas de la trahison de l’allié américain, mais de la destruction de nos propres illusions.

Nous pensions être le camp du Bien, adossé à la puissance ; nous découvrons que nous sommes seuls, nus, et peut-être déjà morts.[01][02]


Sommaire
par Joël-François Dumont — Paris, le 14 décembre 2025
I. Introduction
Pour comprendre comment nous sommes passés du statut d’acteurs à celui de spectateurs, voire de décor, il faut convoquer deux esprits lucides qui, chacun à leur manière, avaient prophétisé cet effacement. Emmanuel Todd, en diagnostiquant le nihilisme d’un Occident vidé de sa substance, et Régis Debray, en actant notre sortie de la « Civilisation » pour entrer au musée de la « Culture », nous offrent les clés de ce désastre. Voici, à travers leurs œuvres croisées, le récit de notre sortie de l’Histoire.[03][04]
II. Critique et analyse croisée des livres d’Emmanuel Todd et de Régis Debray
1. Emmanuel Todd : La Défaite de l’Occident
L’Aveuglement Européen face au Nihilisme Américain : Emmanuel Todd ne se contente pas d’analyser la guerre en Ukraine ; il dresse l’acte de décès de l’Occident tel que nous le connaissions. L’apport crucial de Todd est le renversement de la perspective morale. L’Europe pense s’allier au « Camp du Bien » (l’Amérique) contre le « Mal » (Poutine). Todd démontre que l’Europe s’est en réalité enchaînée à une machine devenue folle, mue par le nihilisme, tandis que la Russie, paradoxalement, incarne une forme de stabilité classique (l’État-nation souverain).[05][06][07]


- Le diagnostic du Néant (État Zéro) : Todd explique que l’Occident a atteint le « stade zéro » de sa matrice religieuse (le protestantisme). Ce vide n’a pas laissé place à la raison, mais au nihilisme. Les États-Unis ne sont plus une nation guidée par une éthique (travail, devoir), mais une oligarchie prédatrice qui a besoin de la guerre et du désordre pour masquer sa propre décomposition sociale et industrielle. L’impact pour l’Europe : En suivant Washington, l’Europe ne suit pas une stratégie, elle suit une pulsion de mort. Elle se suicide économiquement (sanctions) et politiquement pour complaire à un maître qui a perdu la raison.

- L’illusion de la puissance : L’autre point fort est la déconstruction de l’économie. L’Europe croit être riche et puissante alliée aux USA. Todd montre que le PIB occidental est « fictif » (services, avocats, finance), alors que l’économie russe est « réelle » (blé, gaz, usines). Face à un Trump qui pourrait s’allier à Poutine, l’Europe découvre qu’elle n’a ni les armes, ni l’énergie, ni l’industrie pour peser. Elle est nue.[08][09][10]|11]
- La solitude de l’Occident : Todd souligne que le « Reste du monde » (le Sud global) a choisi la Russie. Pourquoi ? Parce que le monde préfère une puissance conservatrice et souverainiste (Moscou) à une puissance nihiliste et interventionniste (Washington) qui veut imposer ses nouvelles mœurs (transgenrisme, etc.) universellement. L’Europe, en s’alignant sur les USA, s’est isolée du monde réel.[12][13][14]
Quelques citations extraites de La Défaite de l’Occident, (Gallimard, 2024)
Sur le nihilisme américain et la pulsion de guerre : « Le nihilisme, tel que je l’entends, comporte deux dimensions fondamentales. La plus visible est la dimension physique : une pulsion de destruction des choses et des hommes […]. La seconde dimension est conceptuelle […] : le nihilisme tend alors irrésistiblement à détruire la notion même de vérité, à interdire toute description raisonnable du monde.»[15]
Sur l’inconscience et le suicide de l’Europe : « Le projet européen est mort. […] L’Union est une usine à gaz, ingérable et, littéralement, irréparable. […] Sa réaction à la “menace Poutine” […] exprimerait l’espoir, inavouable, que cette guerre sans fin fasse, en définitive, tout exploser.»[16]
Sur la nature réelle de l’Amérique (Oligarchie vs Démocratie) : « Ce qu’il y a de tout à fait singulier dans les oligarchies occidentales, c’est que leurs institutions et leurs lois n’ont pas changé. Formellement, on a toujours affaire à des démocraties libérales […]. Les mœurs démocratiques, par contre, ont disparu.»[17]
Sur la réalité économique (PIB fictif vs économie réelle) : « La guerre, ce grand révélateur, a montré le décalage qui s’était creusé entre la perception que nous avons de l’Amérique (et que l’Amérique a d’elle-même) et la réalité de sa puissance. […] Comment, malgré ce déséquilibre en leur faveur [de PIB], les États-Unis en sont-ils arrivés à ne plus pouvoir fabriquer assez d’obus pour l’Ukraine ?»[18]
Sur la solitude idéologique de l’Occident : « L’Occident a découvert qu’on ne l’aime pas. Une terrible blessure narcissique. […] L’Occident n’a pas reconnu qu’en délocalisant ses usines il se proposait de vivre comme une sorte de bourgeoisie planétaire, en exploiteur du travail sous-payé du reste du monde.»[19]
Sur la fin de l’État-Nation en Occident : « Ce que Poutine, praticien des rapports internationaux, pressent par son expression d’ »empire du mensonge » […] est une vérité toute simple : à l’Ouest, l’État-nation n’existe plus.»[20]
2. Régis Debray : Civilisation
L’Europe, musée ou acteur de l’Histoire ?


Si Todd est le médecin légiste, Debray est le philosophe de notre âme perdue. Son livre est indispensable pour comprendre comment nous avons accepté cette servitude. Il ne s’agit pas d’une coercition militaire, mais d’une colonisation intérieure.

- Culture contre Civilisation : C’est la distinction majeure. L’Europe est devenue une « Culture » (un lieu de mémoire, de gastronomie, de tourisme, un « parc à thème »), tandis que l’Amérique est la seule « Civilisation » (celle qui projette sa puissance, sa monnaie, sa technique). Le drame face à Trump : L’Europe est terrifiée par Trump non pas parce qu’il est un ennemi, mais parce qu’il est un patron vulgaire qui menace de fermer la succursale. Nous avons délégué notre « être » (la défense, la stratégie, l’avenir) à l’Amérique.[21][22][23][24]
- L’Hérodien et le Zélote : Debray utilise cette métaphore biblique fascinante. Face à l’Empire (Rome hier, USA aujourd’hui), on peut être « Zélote » (le résistant suicidaire, le terroriste, ou le souverainiste radical) ou « Hérodien » (celui qui collabore, imite le vainqueur et gère la province pour lui). L’élite européenne a choisi d’être Hérodienne. Elle gère l’Europe comme une province américaine. Une alliance Trump-Poutine est le cauchemar de l’Hérodien : si l’Empereur (Trump) s’entend directement avec le Barbare (Poutine), le gestionnaire local (l’Europe) ne sert plus à rien. Il est licencié.[25][26][27]
Quelques citations extraites de Civilisation, (Gallimard, 2017)
Sur la soumission volontaire et l’inconscient américain de l’Europe : « Il ne s’agit plus désormais, martèle-t-il [le stratège américain Thomas Barnett], que l’Amérique dirige le monde, mais que le monde devienne l’Amérique.»[28]
Sur la distinction entre Civilisation (Puissance) et Culture (Mémoire) : « Il n’y a pas de civilisation qui ne s’enracine dans une culture, mais celle-ci ne devient pas civilisation sans une flotte et une ambition, un grand rêve et une force mobile. […] Une civilisation agit, elle est offensive. Une culture réagit, elle est défensive.»[29]
Sur l’Europe comme simple décor ou parc à thème : « Le président et ses collaborateurs décrivent le vieux continent tantôt comme « dysfonctionnel », en « déclin total » ou déjà « mort ». Dans le meilleur des cas, c’est un joli musée à ciel ouvert qui sert de décor à Venise pour les photos de mariage de super-riches américains […].»[30]
Sur le basculement du centre de gravité (de l’Europe vers l’Amérique) : « Quand l’Europe a-t-elle cessé de faire civilisation ? Dans la courte période que l’on peut voir symboliquement commencer en 1919 et se conclure en 1996 […] La planète et le soleil, entre ces deux dates, ont échangé leurs places.»[31]
Sur l’attitude « Hérodienne » (l’imitation du vainqueur) : « L’“hérodien” […] agit d’après le principe suivant : la meilleure façon de se défendre contre l’inconnu est d’en maîtriser le secret. […] Il riposte en apprenant à combattre avec les armes de son ennemi. […] Il devient un mime de la civilisation vivante à laquelle il s’assimile.»[32]
Sur la perte de l’Histoire et du Tragique : « L’Europe a dramatisé l’événementialité […] L’Amérique a partie liée avec l’espace. […] Un peuple heureux n’a pas d’histoire. […] Ce sont des peuples heureux qui nous imposeront leur bonheur.»[33]
L’Europe introuvable : La seule réalité des États-nations
Il est toutefois indispensable, au seuil de cette conclusion, de nuancer la portée des analyses d’Emmanuel Todd et de Régis Debray à la lumière des observations qu’introduit dans ce débat l’amiral Christian Girard.
Le piège de l’abstraction
Si la brillance conceptuelle de ces deux auteurs est indéniable, leur réflexion semble, selon l’amiral, « pécher par un manque de profondeur historique et géopolitique. En conceptualisant à outrance, ils risquent d’occulter la chaîne causale rigide des événements : les déterminants de fond ne sont pas des abstractions, mais les conséquences directes des deux Guerres mondiales, d’où découlent mécaniquement la domination américaine, et plus récemment, ce que l’on qualifie de trahison.»
Plus fondamentalement, l’amiral Girard pointe « une erreur structurelle dans leur approche : celle de raisonner sur l’Europe comme si elle constituait une réalité politique achevée ». Or, pour cet homme d’action dans la pensée, l’UE n’est qu’une « assemblée de copropriétaires sans président », un « canard sans tête » où la Commission souffre d’un déficit de légitimité chronique face à un Conseil impuissant.
« Le moment Hamiltonien ne s’est pas produit, et la seule réalité politique tangible demeure celle des États-nations ».
Dans cette optique, l’Europe allemande, que les dirigeants français ont historiquement tenté de conjurer, pourrait être la seule issue d’une guerre actuelle, sanctionnant par là même l’incapacité de la France à imposer ses choix. Cette lecture réaliste nous invite à « ne pas confondre la construction intellectuelle de l’Europe avec sa réalité organique, qui reste tragiquement fragmentée ».
Pourtant, accepter cette pesanteur géopolitique ne signifie pas s’y soumettre ; c’est précisément parce que les déterminismes sont puissants que l’émancipation devient une exigence.
Conclusion : La liberté est un risque à courir
Il serait injuste de laisser croire que Todd et Debray prêchent seuls dans le désert ; ils s’inscrivent dans une longue lignée d’esprits lucides qui, de La Boétie au Général de Gaulle, nous ont avertis que la souveraineté ne se délègue pas sans se perdre. Le diagnostic de Régis Debray reste le plus cinglant : la paralysie de l’Europe ne vient pas de la force du maître, mais de la psychologie de l’esclave qui, par confort, refuse d’être libre.
Hantée par la peur du vide stratégique, l’Europe semble prête à accepter toutes les humiliations plutôt que d’affronter le vertige de l’autonomie. Ce que l’on nomme parfois une « vassalisation heureuse » n’est en réalité que le masque sémantique d’une démission historique.
Voir aujourd’hui les responsables européens confesser leur terreur face à un Donald Trump, ce bouffon sans complexe et dénué de toute morale, constitue l’aveu ultime de leur faillite. L’Europe ne mourra pas d’être attaquée, mais d’avoir peur d’exister. La liberté est un risque ; il est grand temps de le courir à nouveau.
Joël-François Dumont
[01] Der Spiegel n°51 du 12.12.2025, « Zwei Schurken, ein Ziel : Wie Trump und Putin Europa angreifen – Der Verrat » p.12. (La trahison : Deux voyous, un seul but : Comment Trump et Poutiner attaquent l’Europe – La trahison. Alliances – Le président américain Trump ne cache pas son mépris pour le vieux continent et pactise avec le chef du Kremlin, Poutine. L’Europe ne trouve aucune stratégie contre cette alliance de voyous).
[02] Der Spiegel n°51 du 12.12.2025, « Zwei Schurken, ein Ziel : Wie Trump und Putin Europa angreifen p.14.
[03] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.176
[04] Régis Debray, Civilisation (Gallimard, 2017) p.14
[05] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.11
[06] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.108
[07] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.13
[08] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.176
[09] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.111
[10] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.212
[11] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.19
[12] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.16
[13] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.193
[14] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.195
[15] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.198
[16] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.9
[17] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.25
[18] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.224
[19] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.238
[20] Todd, Emmanuel, La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024) p.10
[21] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.20
[22] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.13
[23] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.14
[24] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.18
[25] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.26
[26] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.176
[27] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.177
[28] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.144
[29] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.13
[30] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.4
[31] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.165
[32] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.167
[33] Debray, Régis, Civilisation (Gallimard, 2017) p.4
Voir également :
- « L’Europe ou la chronique d’une servitude volontaire : (1) Le constat » — (2025-1212)
- « Europe or The Chronicle of a Voluntary Servitude: (1) The Finding » — (2025-1212)
- « Europa oder die Chronik einer freiwilligen Knechtschaft: (1) Die Festellung » — (2025-1212)
- « L’Adieu à l’Histoire : Autopsie d’une Europe sans destin (2) » — (2025-1214)
- « Farewell to History: Autopsy of a Europeless Europe (2) » — (2025-1214)
- « Abschied von der Geschichte: Autopsie eines Europas ohne Schicksal (2) » — (2025-1214)
Décryptage : Crépuscule des idoles ou aube d’une renaissance ?
Si le constat de Todd et Debray est impitoyable, il n’est pas désespéré. En réalité, le couple Trump-Poutine ne nous condamne pas ; il nous libère. Il brise le confort narcotique d’une servitude qui nous dispensait de penser et d’agir par nous-mêmes. L’Amérique ne veut plus nous diriger ? Tant mieux. La Russie nous défie ? Soit. Pour la première fois depuis 1945, l’Europe est au pied du mur, contrainte de choisir entre l’effacement définitif et l’invention de sa propre puissance.
Ce « lâchage » historique est peut-être la chance que nous n’attendions plus. L’histoire n’est pas finie, elle recommence simplement sans tuteur. En redécouvrant la solitude, nous pouvons redécouvrir la souveraineté. Il ne tient qu’à nous de transformer ce vide effrayant en un espace de liberté, pour cesser d’être le musée du monde et redevenir, enfin, les architectes de notre propre destin. Le siècle américain s’achève ; le temps de l’Europe adulte commence peut-être aujourd’hui.