Les bigots du Kremlin, comme le montrent les médias russes indépendants, s’adonnent à la pédophilie et à la débauche et n’ont rien à envier à l’île d’Epstein. Mais cela n’empêche pas la propagande poutinienne de se répandre sur l’affaire Epstein, qui sert de justification à la guerre totale contre un Occident satanique et pervers dont l’Ukraine ferait partie. Les révélations sur les réseaux du pédophile américain sont utilisées par les idéologues russes comme Douguine pour légitimer un discours apocalyptique.

Sommaire
par Françoise Thom in Desk Russie — Paris le 1 mars 2026 —[*]
Il semblerait que la chance faustienne de Poutine ne lui fasse jamais défaut. L’affaire Epstein vient à point nommé, car elle conforte l’un des leitmotivs de la propagande du Kremlin : la corruption des élites « globalistes » décadentes. À Moscou, on se délecte à regarder les quilles tomber les unes après les autres. Voir la monarchie britannique vacillant sur son socle, quel triomphe pour la Russie sur son ennemie séculaire ! Voir Keir Starmer, l’un des soutiens les plus résolus à l’Ukraine, menacé de démission, éclaboussé par les liens d’Epstein avec Peter Mandelson, son ambassadeur à Washington, quel rêve enfin réalisé ! Les Clinton traînés dans la boue, quelle revanche pour Poutine qui n’a jamais pardonné à Hillary son appui aux manifestants russes en 2011-2012 ! La presse russe multiplie les titres accrocheurs du genre : « Pédophilie, cannibalisme. Epstein n’était pas qu’un proxénète ; il incarnait les désirs secrets des élites occidentales. » L’infatigable Elena Karaïeva, qui se fait une spécialité de déverser des tombereaux d’immondices sur la France, répond à l’appel : « La pédophilie en France n’est pas quelque chose d’inhabituel ni une honte absolue, mais quelque chose d’archi-courant. » Bref, le scandale Epstein représente « une raison impérieuse pour une révolution anti-élites totale aux États-Unis et dans d’autres pays », pontifie Douguine, qui met en garde contre une minimisation de cette entreprise criminelle.
Le festival des bigots du Kremlin
Inutile de dire que Soloviev et consorts n’ont pas laissé passer cette occasion en or.
Voici quelques échantillons de leur transe extatique : « Ceux qui nous prêchaient la morale […] étaient en fait étroitement liés à l’organisateur d’un réseau pédophile mondial. Ceux qui préconisaient le plus bruyamment un ordre fondé sur les règles ne reconnaissaient pour eux-mêmes aucune règle. » Bref, résume Soloviev : « Ces gens qui nous faisaient la morale sont tombés on ne peut plus bas, dans un satanisme répugnant. » Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, se joint au chorus : « Des individus issus de ce cloaque ont été recrutés pour occuper des postes clés au sein de cette même communauté occidentale […]. Pendant de nombreuses années, [les élites occidentales] ont choisi les pires des pires. » Quel contraste avec la Russie qui « restaure désormais la primauté des valeurs traditionnelles et met l’accent sur la sélection des meilleurs des meilleurs » ! Et, bien entendu, les élites libérales n’avaient d’autre idée que de piller l’Ukraine, souligne RIA : « N’oublions pas la note qu’Epstein a adressée à Ariane de Rothschild en 2014, dans laquelle il expliquait qu’“un coup d’État en Ukraine offrirait de nombreuses opportunités”. De toute évidence, les élites mondiales cherchaient à piller l’Ukraine, et ces “opportunités” étaient littéralement sous leurs yeux. »
Du coup, la guerre en Ukraine se trouve justifiée, y compris l’enlèvement d’enfants par la Russie : il s’avère que « Poutine n’a pas kidnappé d’enfants en Ukraine, il les a plutôt évacués pour les protéger de la traite des enfants à des fins d’exploitation sexuelle » ! « Les papiers Epstein révèlent comment les élites occidentales traitent les enfants », accuse Zakharova. Les pédophiles occidentaux « sont derrière le régime de Kiev. Ce sont eux qui donnent au régime de Kiev des moyens gigantesques pour que soient exterminés les enfants et la population civile ; ils financent ceux qui, à l’instigation de Zelensky, ont autorisé en Ukraine en 2022 la transplantologie noire. » Dans la propagande du Kremlin, rien ne se perd. C’est le moment d’exhumer le thème des Ukrainiens tueurs d’enfants, trafiquants de mineurs. On laisse entendre que Zelensky « aurait également pu être impliqué dans un trafic d’êtres humains ». Pour la chaîne Rossiya 24, des célébrités occidentales pourraient être complices d’un trafic de mineures ukrainiennes : « Combien de fois Angelina Jolie, par exemple, s’est-elle rendue en Ukraine ? Après tout, [ses visites] étaient aussi liées à des questions concernant les enfants. Elle était également en contact avec Epstein. Elle l’a invité à des avant-premières de films en 2014 et 2017. » Les pédophiles ukrainiens vendraient des enfants on-line sous le nom de code de « pizza ».
Les flagorneurs du Kremlin voient dans l’affaire Epstein une preuve de plus du génie prophétique de leur Führer. Ainsi, Kirill Dmitriev, directeur du Fonds russe d’investissement direct, et Maria Zakharova ont exhumé une interview donnée par Vladimir Poutine le 13 mars 2024 : « Le “milliard doré”[1] a, dans les faits, vécu pendant cinq cents ans en parasite aux dépens des autres peuples. Ils ont dépecé les peuples d’Afrique, exploité l’Amérique latine, exploité les pays d’Asie, et bien sûr, personne ne l’a oublié. […] Au sein des élites occidentales, le désir de geler un état de fait existant – injuste – dans les affaires internationales est très fort. Ils ont pris l’habitude, pendant des siècles, de se repaître de chair humaine et de remplir leurs poches d’argent. Mais ils doivent comprendre que le bal des vampires touche à sa fin. » Dix jours plus tard, le 23 mars 2024, la comédienne Roseanne Barr clame dans une interview à Tucker Carlson que les libéraux, comme des vampires, mangent des bébés et adorent se régaler de chair humaine. Une fois de plus, l’osmose entre la propagande du Kremlin et les divagations des trumpistes est stupéfiante. Des extraits de cette interview de Roseanne Barr ont été montrés le 8 février 2026 à la télévision russe par Soloviev.
Les tartuffes du Kremlin ont beau jeu de dénoncer la complicité des autorités des pays occidentaux dans les agissements d’Epstein. « Tout cela [le trafic d’êtres humains] se passe au cœur même du monde occidental. Comme vous le comprenez, il était impossible que cela ait échappé à la surveillance des autorités », martèle Zakharova. Mais attention : ils se gardent d’impliquer Trump. Bien au contraire, insistent-ils, Trump menait un combat contre cette pourriture. Le très officiel Fiodor Loukianov transmet aux propagandistes les directives à suivre : « Les dossiers Epstein ont porté un coup dur aux élites américaines de l’époque. Ils ont révélé les liens étroits et durables qui unissaient l’élite occidentale et, en leur centre, un homme absolument inacceptable sur les plans criminel et moral. Les fantasmes les plus fous des théoriciens du complot se sont soudainement confirmés. » Cependant, Trump, qui fait partie de ces élites, se dresserait étonnamment contre ce phénomène : « Je n’exclus pas que ce soit lui qui en soit le moins touché. »
Il y a bien quelques ombres au tableau : « On ne trouve aucune information sur la famille Soros, père et fils, à l’exception des coordonnées de George. C’est étrange, car son successeur, Alexander, fréquente assidûment toutes sortes de réceptions », regrette RIA. « Des rumeurs malveillantes circulent selon lesquelles, durant la présidence de Joe Biden, Barack Obama tirait véritablement les ficelles. Or, rien de compromettant ne pèse sur les Biden, ni sur le père de Joe Biden, ni sur le controversé Hunter Biden. Ceci est d’autant plus frappant quand on pense aux révélations dont ont été victimes Bill Clinton, Bill Gates, le prince Andrew et Woody Allen. » Il est éminemment inquiétant qu’Obama se sorte si bien de ce naufrage de la classe politique américaine : « Les partisans démocrates expliquent qu’Obama est un homme pur, honnête et vertueux. Nous les croyons, bien sûr, mais il est impossible de ne pas remarquer que la publication des dossiers Epstein par cette équipe éditoriale est extrêmement avantageuse pour cet ange de vertu et peut être utilisée dans sa campagne politique. […] En effet, les principaux responsables politiques américains, républicains comme démocrates, sont irrémédiablement compromis. Les électeurs américains étaient déjà désabusés par les deux partis, et voilà que ce cauchemar les frappe de plein fouet. Obama débarque alors tout de blanc vêtu, lance un nouveau parti et se présente comme le sauveur du peuple américain stupéfait. » On remarquera une fois encore à quel point le narratif russe est en phase avec les humeurs du président Trump qui, à peu près au même moment, postait des portraits d’Obama et de sa femme Michèle grimés en singes.
Les dossiers Epstein sont donc parfois décevants pour Moscou. Pas de chance, Emmanuel Macron, leur bête noire, n’a pas rencontré Epstein. Qu’à cela ne tienne ! Le Kremlin monte une opération de désinformation visant à faire croire que Macron « était un invité fréquent de la résidence de Jeffrey Epstein à Paris » en s’appuyant sur un faux article du média complotiste France Soir.
Les propagandistes se gardent bien d’évoquer le rôle pourtant essentiel de la Russie dans l’approvisionnement du pédophile en lolitas. Rien n’est dit sur la nuée de jeunes beautés russes qui entouraient Epstein, telle Macha Drokova, l’ex-pasionaria des Jeunesses poutiniennes, qui deviendra sa collaboratrice à partir de 2017 et lui donnera d’utiles conseils sur les moyens de « blanchir » sa réputation, notamment en lui proposant de financer un documentaire sur sa vie ou en créant un « prix Epstein » décerné aux jeunes savants prometteurs et un fond d’aide aux femmes victimes de harcèlement sexuel. Seul le député Milonov a reconnu que toutes les agences de mannequins russes, sous couvert de formation, se livrent à la sélection et à la livraison de jeunes filles à des services d’escorts ou à des maisons closes en Turquie, aux Émirats arabes unis et dans d’autres pays.
Pas un mot non plus sur les nombreuses relations d’Epstein avec des individus proches du Kremlin, tel Vitali Tchourkine, l’ambassadeur de Russie à l’ONU. Kirill Dmitriev ne cache pas son indignation de voir la Russie impliquée dans l’affaire par les Occidentaux : « Voyez les journalistes, experts, politiciens et personnalités médiatiques de l’État profond qui tentent désespérément de sauver la cabale libérale corrompue en propageant un récit mensonger liant Epstein à la Russie », s’épanche-t-il sur X. Curieusement, la publication Vzgliad va plus loin encore dans la dénégation, renonçant même à impliquer les services occidentaux dans la nébuleuse Epstein : « Nous osons affirmer que Jeffrey Epstein ne travaillait pour personne d’autre que lui-même. La personnalité même d’Epstein contredisait tous les critères de sélection des agents de renseignement. Jeffrey Epstein était un escroc, un arnaqueur et un pédophile, et ce genre de personnes est perçue avec une grande et compréhensible méfiance au sein des services de renseignement […]. Ce récit cauchemardesque est l’œuvre d’un aventurier solitaire qui a réussi à soumettre les péchés d’autrui à sa conscience pervertie. Il n’y avait là aucune dimension politique ou intellectuelle. »
La paille et la poutre
Un reportage d’Ilia Davliatchine sur la chaîne Khodorkovski-Live épingle l’hypocrisie des pères-la-vertu qui savourent l’affaire Epstein dans les médias russes. Ce reportage montre que le Forum économique de Saint-Pétersbourg n’a rien à envier à l’île d’Epstein. Des réseaux de souteneurs y rabattent des jeunes femmes de toute la Russie. Feu Prigojine n’était pas seulement le maître queux de ces festivités, il était aussi chargé de pourvoir les invités en jolies filles. Lui-même, tout comme Epstein, avait un penchant pour les lolitas, convaincu qu’il rajeunirait à leur contact. Davliatchine affirme que si le ministère de la Justice russe publiait les noms de tous les participants aux soirées chaudes en Russie, on trouverait dans la liste des dizaines de milliardaires, de financiers, d’hommes politiques et de directeurs d’entreprises d’État. « En Russie, l’exploitation des femmes n’est pas moins répandue qu’aux États-Unis », constate la journaliste Maria Volokh, qui a enquêté sur le marché de la prostitution en Russie. Tout un réseau se spécialise dans la prostitution d’écolières. Le journaliste Renat Davletgildeev rappelle que Jirinovski était toujours entouré d’éphèbes. Selon lui, il était possible de commander pour une nuit des appelés de la prestigieuse division Dzerjinski sur un chat de Telegram. Les clients étaient souvent des députés. Davletgildeev dénonce la pudibonderie qui s’affiche à propos de l’affaire Epstein : « En Russie, ceux qui ont un tant soit peu de pouvoir se livrent à des pratiques bien plus perverses que celles décrites dans l’île d’Epstein, que ce soient des députés de la Douma ou des maîtres propagandistes de caniveau : petites filles, garçonnets, tout y passe. Ces gens n’ont que les “valeurs traditionnelles” à la bouche, alors qu’ils ont recours à des prostitués en âge d’aller à l’école, et tout cela est admis comme faisant partie de l’ordre des choses. » Davletgildeev rappelle le précédent de la république de Salo : une élite qui se sent condamnée se livre à une débauche effrénée – et c’est ce qui se passe en Russie aujourd’hui.
La cristallisation d’une idéologie de l’État en guerre
L’étude des réactions russes à l’affaire Epstein est révélatrice des tiraillements qui divisent les élites proches du Kremlin, notamment concernant un accord éventuel mettant fin à la guerre en Ukraine. Nous discernons des notes discordantes dans le chorus de la propagande. Ces notes discordantes trahissent des divisions profondes qui remontent aux grands affrontements idéologiques des années eltsiniennes.
Selon le politologue Andreï Yakovlev, le Kremlin est en train de travailler à l’idéologie de la Russie future, une Russie fermée, en plein isolement numérique, coupée du monde extérieur, sur un modèle nord-coréen. Tandis que Karaganov préconise une forme de « collectivisme spirituel » – au nom duquel les libertés individuelles doivent être sacrifiées, un think tank appelé « Troisième Rome » (sic !) créé en décembre 2024 est en train de théoriser le déclin de l’Occident et la montée irrésistible des BRICS. Ce think tank prophétise la fin de l’économie de marché, évincée par des plateformes choisissant le client et le prestataire de services. Andreï Yakovlev affirme qu’au sein des élites russes, outre le clan des technocrates gouvernementaux et celui des amis du président, un troisième groupe est en train de se former, le parti de la mobilisation, autour de l’actuel ministre de la Défense russe Belooussov. Ce dernier a conquis la faveur du président, quoique ne faisant pas partie de son clan pétersbourgeois, car il considère sincèrement Poutine comme le sauveur de la Russie. Belooussov est un dirigiste convaincu, un orthodoxe fervent, qui considérait l’Occident comme un adversaire dès le début des années 2000 ; il recommandait dès cette époque de développer l’économie sous la tutelle de l’État pour se préparer à l’affrontement futur avec l’Occident. Belooussov est ambitieux, intègre et a des convictions. Il a vigoureusement impulsé le processus des nationalisations en 2025, dont ont profité Sergueï Tchemezov, patron de Rostec, et Denis Mantourov, vice-président du gouvernement chargé de l’industrie de la défense et de l’espace. Il a réussi à mettre de l’ordre dans le complexe militaro-industriel et il n’est pas impopulaire dans l’armée comparé à son prédécesseur Choïgou. Il peut aussi s’appuyer sur les dirigeants du contre-espionnage de l’armée, des officiers du FSB. Un conflit l’a récemment opposé à Kirienko, le responsable de l’administration présidentielle, à propos de la sélection des vétérans de la SVO devant remplir le quota alloué aux vétérans à la future Douma (cent députés). Kirienko avait choisi ses candidats, des apparatchiks ayant fait un stage bidon sur le front ; Belooussov les a retoqués, y a opposé les siens, de vrais vétérans. Ce parti de la mobilisation est en quête d’idéologie.
L’apothéose de la gnose douguinienne
Il semble bien que l’affaire Epstein ait permis à Douguine de se positionner à nouveau comme l’inspirateur visionnaire d’une guerre à mort avec l’Occident. Un article de Douguine, « L’Occident en tant qu’organisation pédophile satanique », fixe l’interprétation rigoriste de l’affaire Epstein, conforme au dogme sous-jacent vers lequel tend l’idéologie poutinienne new look. Douguine s’indigne de ce que les médias russes ne fassent pas une place suffisante aux révélations de l’affaire Epstein. Car celle-ci « implique dans ce ténébreux réseau des maniaques, des meurtriers, des violeurs, des espions, et des dégénérés constituant les cercles extrêmement influents qui ont établi un contrôle non seulement sur les États-Unis, mais aussi sur les élites mondiales ». Contrairement à Dmitriev et consorts, Douguine n’exonère pas Trump. Au contraire, il s’étend sur la manière dont le président américain a voulu étouffer le scandale, « ce qui a provoqué une scission au sein des MAGA, et c’est ce qui a marqué le début de la chute de Trump ». Il faut voir les choses en face, écrit Douguine : « Non seulement Trump, mais aussi Elon Musk, ainsi que de nombreux membres du Parti républicain, et même des membres de familles royales européennes, ont fait partie de ce système. Toute l’élite occidentale est désormais discréditée. Epstein faisait en quelque sorte office de “service des ressources humaines” pour le gouvernement mondial. Les candidats au pouvoir mondial y étaient soumis à des rituels et des crimes spécifiques, notamment des abus sexuels sur mineurs, des meurtres et du cannibalisme, qui étaient filmés pour garantir un contrôle ultérieur. »
Douguine s’attarde longuement sur les liens d’Epstein avec le Mossad: « Le fait que des documents discréditant Trump soient apparus sur le site de sa propre agence est largement considéré comme une manœuvre du Mossad, visant à pousser Trump à une attaque directe contre l’Iran, ce qu’il s’était jusqu’à présent refusé à faire. »
Le verdict est sans appel : « Le monde occidental s’est effondré. Plus aucun dirigeant politique occidental, qu’il soit américain ou européen, ne jouit d’une quelconque autorité morale. C’est le coming out : la quasi-totalité de l’Occident global a été démasquée comme une organisation pédophile et satanique. Toute prétention au leadership est désormais caduque. Quiconque conclut un accord avec un homme politique occidental doit bien comprendre qu’il peut se retrouver aux côtés d’un fou furieux et d’un meurtrier. Voilà ce qu’est l’Occident. Par conséquent, soit l’humanité détruit ce système, cette secte totalitaire monstrueuse, soit l’Occident détruit l’humanité, transformant la planète entière en une sorte d’île d’Epstein. » Devant des crimes si atroces, il faut organiser un Nuremberg de l’Occident, conclut Douguine, mais pour cela « le genre humain doit vaincre l’Occident collectif ».
La position de Douguine révèle l’existence d’une véhémente opposition à un deal avec Trump. Car selon Douguine, « ce vieil homme, impliqué dans [le réseau Epstein], ment constamment et commet des actes d’agression gratuits contre des États. Est-il possible de négocier sérieusement avec un tel individu ? Peut-on lui faire confiance ? Ses paroles n’ont plus aucun sens. » Et pan sur Dmitriev : « À mon avis, toute forme de négociation avec des individus figurant sur la “liste Epstein” ou le simple fait de s’asseoir à la même table est tout bonnement immoral. » Douguine n’est pas seul à le penser : selon le député de la Douma Vitaly Milonov, il est important que la Russie comprenne que « c’est précisément avec ces gens-là qu’on nous demande de nous asseoir à la table des négociations ». Et Douguine de tirer la conclusion : « Si, compte tenu de l’état moral de leurs élites, nous ne pouvons avoir aucune garantie avec l’Occident, alors une mobilisation totale de la société s’impose. »
Ainsi, pour Douguine, l’affaire Epstein rebat les cartes : « Nous avons essayé de ne pas irriter Trump, compte tenu de ses conflits avec d’autres élites mais, maintenant, au vu de ces dossiers, une chose est claire : ces gens ne peuvent pas être de notre bord. » Ainsi « la présence d’une élite véritablement satanique en Occident, désormais révélée en plein jour, change radicalement notre situation. Nous pensions pouvoir négocier avec certains, en persuader d’autres, et face à d’autres encore utiliser la force. Mais les révélations actuelles prouvent que cette approche est inefficace. Des méthodes totalement différentes sont nécessaires pour faire face à une civilisation satanique. » L’entreprise d’Epstein « est l’incarnation vivante des prophéties transmises par la culture orthodoxe concernant le royaume de l’Antéchrist ». Douguine donne le signal de l’affrontement final avec Satan libéré : « Tout l’axe de la résistance à la civilisation de l’Antéchrist repose sur notre président, notre peuple, notre armée et notre société. »
La guerre contre l’Ukraine se transfigure en la guerre des Fils de lumière contre les Fils des ténèbres, la Russie jouant le rôle de l’archange Gabriel dans ce combat ultime marquant la fin des temps.
Les médias russes ne font pas qu’occulter les relations multiples qu’entretenait Epstein avec des notables proches du Kremlin. Ils camouflent sous la dénonciation stridente des perversions sexuelles d’Epstein et de ses complices la profonde convergence idéologique qui rapproche les oligarques occidentaux de leurs homologues russes et de la doctrine même de Douguine. Epstein se réjouissait tout autant qu’eux de la destruction de l’ordre international libéral, comme en témoigne un courriel échangé avec Peter Thiel le 26 juin 2006 après le vote pour le Brexit. Epstein écrit à Peter Thiel : « Brexit : ce n’est qu’un début. » « De quoi ? » demande Peter Thiel. Epstein répond : « Retour au tribalisme. Obstacle à la globalisation […]. Trouver des choses en voie d’effondrement est beaucoup plus facile que de dénicher la prochaine bonne affaire. » Profiter du chaos pour faire de l’argent : ce fut le seul précepte auquel se conformèrent les « nouveaux Russes », qui s’engraissaient sur les décombres du monde communiste. Les oligarques américains les rejoignirent sur ce terrain, et soutinrent Donald Trump, car ils virent en lui un fantastique amplificateur du chaos semé par la Russie. L’accompagnement idéologique de cette convergence est le narratif millénariste apocalyptique porté par Douguine et ses partisans, qui voient le monde existant si profondément infusé par le Mal que seule une conflagration cosmique peut le purifier. Nous sommes en présence d’une gnose moderne : le mal n’est pas la transgression d’un commandement divin, mais la condition de l’être prisonnier d’une matière intrinsèquement mauvaise. Dans la propagande poutinienne, la peinture d’une humanité livrée aux puissances des ténèbres est le revers du basculement dans la guerre totale. La seule justification de la destruction du monde existant est l’affirmation de son essence satanique.
Françoise Thom
[*] Article reproduit avec l’aimable autorisation de Françoise Thom et de Desk Russie.
[1] Terme complotiste répandu en Russie servant à désigner les élites mondiales (essentiellement occidentales), qui chercheraient à amasser des richesses parmi le milliard de personnes les plus riches du monde et à détruire le reste de l’humanité. [NDLR]

- « How Eschatology Wreaks Havoc in the United States and Russia » in Desk Russia (2026-0324)
- « États-Unis et Russie : les ravages de l’eschatologie » in Desk Russie — (2026-0322)
- « The Epstein Case, a Godsend for Russian Propaganda » in Desk Russia — (2026-0303)
- « L’affaire Epstein, une aubaine pour la propagande russe » in Desk Russie — (2026-0301)
- « La lutte finale du président Poutine » — (2026-0131)
- « President Putin’s Final Battle » — (2026-0202)
- « Der letzte Kampf von Präsident Putin » — (2026-0131)
- « Последняя битва президента Путина » — (2026-0131)

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