C’est sans doute le discours le plus froid jamais prononcé dans la station suisse de Davos, et la température extérieure n’y est pour rien. En ce 23 janvier 2026, Volodymyr Zelensky n’est pas monté à la tribune du Forum Économique Mondial pour séduire, ni pour implorer, ni même pour inspirer selon les codes habituels de l’éloquence occidentale. Il est venu pour dresser un constat de décès : celui des illusions européennes.[01]
Si l’audience a réagi avec une tiédeur palpable, c’est parce que le Président ukrainien a brisé la règle d’or de Davos : l’optimisme de façade. Ce que nous avons entendu n’était pas le plaidoyer d’un chef d’État en guerre, mais l’ultimatum d’un leader qui a compris que ses alliés étaient devenus son principal fardeau.
Sommaire
par François de Vries — Bruxelles, le 23 janvier 2025
Le discours du président Zelensky à Davos marque le basculement d’une époque. De la dénonciation de la lâcheté européenne à la proposition inédite d’une fusion sécuritaire, retour sur le jour où Kiev a proposé de sauver Bruxelles d’elle-même.
I. Le Diagnostic : L’Europe en mode « Un jour sans fin »
Dès les premières minutes, Zelensky impose une métaphore culturelle dévastatrice pour décrire la psyché européenne : le film Groundhog Day (« Un jour sans fin »). L’image est cruelle. Elle dépeint une Europe sénile, condamnée à répéter les mêmes erreurs, les mêmes sommets, et les mêmes promesses vides, tandis que le monde brûle autour d’elle.

« Tout le monde se souvient du grand film américain, Groundhog Day… personne ne voudrait vivre comme ça… Et pourtant, c’est exactement ainsi que nous vivons aujourd’hui. C’est notre vie et chaque Forum comme celui-ci le prouve. L’année dernière, ici même à Davos, j’ai terminé mon discours par ces mots : l’Europe doit savoir se défendre. Une année a passé et rien n’a changé.»[02]
Zelensky pointe ici le péché originel de la diplomatie européenne : la croyance que le temps joue en sa faveur. Or, en 2026, le temps est devenu l’ennemi. Il dénonce ce qu’il appelle le « Greenland mode » (le mode Groenland), une référence à une crise géopolitique émergente (fictive dans notre contexte, mais réelle dans le discours) face à laquelle l’Europe est tétanisée.
L’accusation est précise : l’Europe ne sait pas gérer une crise tant que l’Amérique ne lui a pas donné la permission ou la direction.
« Il semble que tout le monde attend simplement que l’Amérique se calme sur ce sujet… Mais si ce n’est pas le cas ? Et ensuite ? (What then?) »[03]
Ce « What then? » (Et ensuite ?) résonne comme une menace. Zelensky souligne que l’Europe traite la guerre comme une intempérie saisonnière, espérant que le problème disparaîtra de lui-même. C’est le diagnostic d’une impuissance apprise.
II. L’hypocrisie : Financer son propre bourreau
Si la première partie du discours attaquait l’inertie politique, la seconde s’en prend à la moralité économique de l’Occident. C’est ici que le discours devient physiquement inconfortable pour les capitaines d’industrie présents dans la salle.
Zelensky met en lumière la schizophrénie mortelle de l’Europe : d’une main, elle fournit des aides à l’Ukraine ; de l’autre, elle permet à la Russie de contourner les sanctions, finançant ainsi les missiles qui détruisent cette même aide.
« Pourquoi le président Trump peut-il arrêter les pétroliers de la flotte fantôme et saisir le pétrole ? Mais l’Europe ne le fait pas… Ce pétrole finance la guerre contre l’Ukraine. Ce pétrole aide à déstabiliser l’Europe… Si Poutine n’a pas d’argent, il n’y a pas de guerre pour l’Europe.»[04]
L’attaque est frontale. Zelensky ne parle plus de « complexité technique » des sanctions, mais de manque de courage. Il oppose l’action brutale mais efficace de l’administration Trump (saisie des pétroliers) à la passivité légaliste européenne.
Plus grave encore, il aborde la question technologique. En 2026, la guerre est industrielle et électronique. Zelensky révèle que les missiles qui frappent Kiev contiennent des composants venus des pays « amis ».
« La Russie ne pourrait construire aucun missile balistique ou de croisière sans composants critiques provenant d’autres pays… Elle obtient ces composants d’entreprises en Europe, aux États-Unis et à Taïwan.»[05]
La question qu’il pose en filigrane est terrible : À quoi bon nous donner des systèmes Patriot pour intercepter des missiles que vos propres entreprises ont aidé à construire ?
Il étend cette critique à la justice internationale, utilisant une comparaison humiliante avec le Venezuela. Si Maduro est jugé, pourquoi Poutine, qui mène « la plus grande guerre depuis 1945 », négocie-t-il encore ses avoirs ?
« C’est Poutine qui essaie de décider comment les avoirs russes gelés doivent être utilisés, et non ceux qui ont le pouvoir de le punir… Trop souvent en Europe, quelque chose d’autre est toujours plus urgent que la justice.»[06]
III. Le réalisme brutal : L’Europe orpheline de l’Amérique
Le contexte de ce discours est dominé par l’ombre de Donald Trump, de retour à la Maison Blanche. Là où les dirigeants européens paniquent ou tentent de « séduire » le président américain, Zelensky adopte une Realpolitik froide. Il a compris une chose que Bruxelles refuse d’admettre : l’Amérique de Trump ne changera pas.
Zelensky se moque, avec une subtilité mordante, des tentatives européennes de « coacher » Trump.
« L’Europe semble perdue à essayer de convaincre le président américain de changer, mais il ne changera pas. Le président Trump s’aime tel qu’il est… L’Europe ressemble encore davantage à une géographie, une histoire, une tradition, qu’à une véritable force politique.»[07]
Il assène ensuite la vérité qui fait le plus mal : l’OTAN est une fiction qui repose entièrement sur la bonne volonté américaine. Si Washington se retire, l’alliance n’est qu’une coquille vide.
« À l’heure actuelle, l’OTAN existe grâce à la croyance que les États-Unis agiront… Mais s’ils ne le font pas ? Croyez-moi, cette question est dans l’esprit de chaque dirigeant européen.»[08]
Zelensky ne critique pas Trump ; il s’adapte à lui. Il critique l’Europe pour n’avoir aucun plan B. Il expose la vulnérabilité existentielle d’un continent qui a externalisé sa survie depuis 80 ans.
IV. Le grand deal : L’Ukraine comme bouclier de l’Europe
C’est ici que le discours bascule. Après avoir dressé le constat d’une Europe riche mais impuissante (« a salad of small and middle powers »), Zelensky ne demande pas l’aumône. Il fait une offre commerciale et sécuritaire.
C’est le cœur nucléaire de son intervention. Zelensky propose une inversion des rôles. L’Ukraine n’est plus le pays assisté ; elle se propose de devenir le fournisseur de sécurité d’une Europe incapable de se défendre.
1. La crédibilité par le sang
Il compare l’inefficacité européenne (symbolisée par l’envoi dérisoire de troupes au Groenland) à l’efficacité létale de l’armée ukrainienne.
« Si vous envoyez 40 soldats au Groenland, à quoi cela sert-il ? … 40 soldats ne protègeront rien. Vous risquez de ne pas être pris au sérieux.»[09]
Contre cette impuissance, il oppose la réalité ukrainienne :
« Nous avons l’expertise et les armes pour nous assurer qu’aucun de ces navires ne reste à flot, ils peuvent couler près du Groenland, tout comme ils le font près de la Crimée. No problem.»[10]
« No problem. » Ces deux mots sont cinglants. Ce qui est un obstacle insurmontable pour l’Europe (couler un navire russe) est une routine pour l’Ukraine.
2. La fusion des forces
Zelensky propose, à demi-mot mais très clairement, une armée européenne dont l’Ukraine serait la colonne vertébrale. L’Europe apporte les finances, l’Ukraine apporte la capacité de tuer et de dissuader.
Lors des questions-réponses, il appuie cette offre sur des statistiques terrifiantes qui prouvent l’efficacité de sa machine de guerre :
« La vraie statistique est de 35 000 tués [Russes] par mois… Leur armée a cessé de croître… grâce à nos technologies de drones.»[11]
« The real statistic is 35,000 [Russians] killed per month… Their army stopped increasing… because of our drones technologies. »
3. L’argument du « paillasson »
Enfin, il livre l’argument psychologique ultime. L’Europe est méprisée parce qu’elle est faible. L’Ukraine est respectée parce qu’elle est dangereuse.
« When Ukraine is with you, no one will wipe their feet on you. » (Quand l’Ukraine est avec vous, personne ne s’essuiera les pieds sur vous).
C’est une phrase d’une violence diplomatique inouïe. Dire à l’élite mondiale réunie à Davos que, sans l’Ukraine, ils sont des paillassons sur lesquels Poutine (ou d’autres) s’essuient les pieds, est une humiliation calculée. C’est un électrochoc.
Conclusion : « L’action ou le néant »
Zelensky conclut son discours non pas par un appel à l’espoir, mais par une mise en garde contre la « foi ». La foi dans les institutions, la foi dans l’OTAN, la foi dans des lendemains qui chantent ne suffit plus.
« La foi ne suffit pas… aucune discussion intellectuelle n’est capable d’arrêter les guerres, nous avons besoin d’action… Sans action maintenant, il n’y a pas de lendemain. Finissons-en avec ce ‘Groundhog Day’.»[11]
Ce discours de Davos 2026 restera dans l’histoire comme le moment où l’Ukraine a cessé de vouloir « rejoindre l’Europe » au sens institutionnel, pour proposer de « diriger l’Europe » au sens militaire et moral.
Zelensky a posé une équation simple sur la table : L’Europe a l’argent mais a peur. L’Ukraine n’a pas d’argent mais n’a plus peur.
Le silence gêné qui a accueilli ces mots est la preuve qu’ils ont touché juste. En refusant d’applaudir chaleureusement ce discours, Davos a peut-être signé son propre aveu de faiblesse, préférant le confort du « Jour de la Marmotte » à la brutalité nécessaire de la survie. Zelensky, lui, repart à Kiev pour continuer à couler des navires, avec ou sans l’Europe.
François de Vries
[01] Discours du président Volodymyr Zelensky à Davos — Source : World Economic Forum.
[02] « Everyone remembers the great American film, Groundhog Day… no one would want to live like that… And yet, that’s exactly how we live now. It’s our life and every Forum like this one proves it. Just last year, here in Davos, I ended my speech with the words, Europe needs to know how to defend itself. A year has passed and nothing has changed. »
[03] « It seems like everyone is just waiting for America to cool down on this topic… But what if it will not? What then? »
[04] « Why can President Trump stop tankers from the shadow fleet and seize oil? But Europe doesn’t; Russian oil is being transported right along European shores… That oil funds the war against Ukraine. That oil helps destabilize Europe… If Putin has no money, there is no war for Europe. »
[05] « Russia couldn’t build any ballistic or cruise missiles without critical components from other countries… Russia gets components from companies in Europe, the United States and Taiwan. »
[06] « It’s Putin, who’s trying to decide how the frozen Russian assets should be used, not those who have the power to punish him… Too often in Europe, something else is always more urgent than justice. »
[07] « Europe looks lost trying to convince the US President to change, but he will not change. President Trump loves who he is… Europe still feels more like a geography, history, a tradition, not a real political force. »
[08] « Right now, NATO exists thanks to the belief that the United States will act… But what if it doesn’t? Believe me, this question is everywhere in the minds of every European leader. »
[09] « If you send 40 soldiers to Greenland, what is that for? … You either declare that European bases will protect the region… or you risk not being taken seriously, because 40 soldiers will not protect anything. »
[10] « We have the expertize and weapons to ensure that not one of those ships remains, they can sink near Greenland, just as they do near Crimea. No problem. We have the tools and we have the people. »
[11] « Faith is not enough… no intellectual discussions are capable of stopping wars, we need action… Without action now, there is no tomorrow. Let’s end this Groundhog Day. »
Épilogue : Le piège des Émirats et l’illusion du compromis
Pour comprendre la gravité réelle de ce discours, il faut regarder ce qui se passe en coulisses, là où les caméras de Davos ne filment pas. Dans la session de questions-réponses, Zelensky a lâché une information capitale : des négociations trilatérales (États-Unis, Ukraine, Russie) vont s’ouvrir dès demain aux Émirats Arabes Unis.
C’est là que se joue le véritable drame. Si Zelensky affiche une façade de « négociateur prêt au compromis », la réalité est un mur de briques.
1. L’absence de l’Europe
Le format même de ces négociations est une gifle pour Bruxelles. Les discussions se feront entre les envoyés de Trump, l’équipe de Zelensky et les émissaires de Poutine. L’Europe, qui paie pourtant la reconstruction, n’est pas invitée à la table des décisions. Elle attendra dans le couloir que Washington et Moscou décident de la sécurité du continent.
2. L’intransigeance russe : la douche froide
Zelensky espère que « la Russie doit être prête à des compromis ». C’est l’ultime illusion. Selon toutes les analyses des chancelleries, Moscou n’arrive pas aux Émirats pour négocier, mais pour acter. Malgré les pertes colossales (35 000 hommes par mois), le Kremlin sait que le temps politique joue pour lui. Poutine a vu l’Occident cligner des yeux. Il sait que Trump veut un « Deal » rapide pour sa propre gloire, peu importe le contenu.
Dès l’ouverture des discussions, il est quasi certain que les Russes ne changeront pas une virgule à leurs revendications maximalistes : conservation des territoires occupés, neutralité forcée de Kiev, et limitation de la souveraineté ukrainienne.
3. L’étau se resserre
Zelensky se retrouve donc pris en étau. D’un côté, un Donald Trump pressé qui veut « la paix maintenant » (comprendre : un cessez-le-feu immédiat qui gèle le front) ; de l’autre, un Vladimir Poutine qui ne lâchera rien tant qu’il sentira l’odeur de la fatigue occidentale.
Ce discours de Davos n’était pas un appel à l’aide, c’était un cri d’avertissement avant le saut dans l’inconnu. En proposant de devenir le « bouclier de l’Europe », Zelensky tentait une dernière manœuvre pour ne pas se retrouver seul face au diktat russo-américain qui se prépare dans le désert des Émirats. L’histoire retiendra que l’Europe a regardé ailleurs.