Trop, c’est trop : La fin de l’innocence transatlantique

Si Davos 2025 avait marqué le triomphe du retour de Donald Trump, l’édition 2026 restera celle de son isolement. Son long discours, décousu et fourre-tout, a plongé l’auditoire – des hôtes suisses aux capitaines d’industrie – dans une léthargie gênée. Le malaise s’est mué en affront diplomatique lors du dîner officiel, où son secrétaire au Trésor a vu Christine Lagarde quitter ostensiblement la table avant de finir la soirée sous les huées de la salle. Un contraste saisissant avec la standing ovation réservée au Premier ministre canadien Mark Carney et l’accueil transpartisan saluant le retour d’Emmanuel Macron à Paris.

Le Premier ministre canadien Mark Carney — Photo © World Economic Forum 2026 / Claran McCrickard
Le Premier ministre canadien Mark Carney — Photo © World Economic Forum 2026 / Claran McCrickard

L’Histoire retiendra que l’Europe a bâillé devant la litanie américaine, mais a vibré pour l’invité surprise, Volodymyr Zelensky, dont l’intervention magistrale a définitivement éclipsé le vieux maître de Washington.

par Joël-François Dumont — Paris, le 22 janvier 2026

Introduction

À Davos, ce 20 janvier 2026, l’histoire n’a pas bégayé, elle a hurlé. Si l’anglais a une formule pour résumer l’atmosphère glaciale qui régnait dans les Alpes suisses lors des interventions de Mark Carney et Emmanuel Macron, c’est bien celle-ci : Enough is enough. Trop, c’est trop.

Pendant des décennies, le Canada et l’Europe ont vécu dans le confort d’une architecture de sécurité garantie par Washington et d’un commerce mondial régulé par le droit. Cette époque est révolue. Ce que nous avons entendu cette semaine, c’est le son de deux alliés fidèles qui, dos au mur, décident de cesser de s’excuser d’exister.

Le syndicat des « cibles » : Du Groenland au Grand Nord canadien

La convergence entre Mark Carney et Emmanuel Macron n’est pas fortuite. Elle naît d’une menace existentielle commune.

L’Europe a vu l’administration américaine traiter le Groenland comme une acquisition immobilière potentielle, usant de tarifs douaniers comme levier. Mais ce que Mark Carney a magistralement souligné que le Canada est logé à la même enseigne, avertissant ses pairs qu’il ne faut plus « vivre dans le mensonge » (living a lie) d’une intégration économique qui garantirait notre sécurité, alors qu’elle devient le vecteur de notre subordination.[01]

En affirmant que « si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu », Carney ne parlait pas seulement d’économie, mais de survie. Macron lui a fait écho en refusant d’« accepter passivement la loi du plus fort, entraînant la vassalisation ».[01] Pour Ottawa comme pour Paris, l’intégrité territoriale et économique n’est plus un tabou pour leur grand voisin ou leurs rivaux systémiques.[02]

La Riposte : La fin de la naïveté

Face à cela, la réponse a été cinglante. Macron a a brisé une lance contre l’angélisme du Vieux Continent avec une franchise brutale : « Les Européens sont les seuls à ne pas protéger leurs propres entreprises et leurs propres marchés ».[02]

Les deux hommes dessinent une nouvelle carte : un Occident « indépendant » (de l’Amérique), capable de défendre ses propres lignes rouges.

La fin de la soumission polie... Emmanuel Macron à Davos — Photo WEF © Valeriano Di Domenico
La fin de la soumission polie… : Emmanuel Macron à Davos — Photo WEF © Valeriano Di Domenico

C’est la fin de la soumission polie. Comme l’a martelé le président français en conclusion, actant ce divorce moral avec l’Amérique de Trump : « Nous préférons le respect aux brutes, la science au complotisme, l’état de droit à la brutalité ».[02]

Le Canada sera-t-il le 28e État de l’Union Européenne ?

C’est la question qui brûle les lèvres de tous les observateurs après cette semaine folle. Si la géographie dit « non », la géopolitique commence à hurler « oui ».

1. L’alignement des planètes (et des valeurs)

La décision de Mark Carney de rejoindre la « coalition des volontaires » (offrant des garanties de sécurité à Kiev, contournant ainsi le blocage américain) a été le moment fondateur. Ce jour-là, le Canada a agi non pas comme une puissance nord-américaine, mais comme une puissance européenne.

2. Une opinion publique prête ?

Des sondages récents (comme ceux d’Abacus Data début 2025) montraient déjà que près d’un Canadien sur deux ne serait pas hostile à l’idée, voyant l’UE comme un rempart contre l’instabilité américaine. L’idée, jadis saugrenue, est devenue une option de « couverture » (hedging) rationnelle.

3. Le scénario probable : Le « statut norvégien inversé »

Il est peu probable que le Canada devienne officiellement le 28e membre au sens des traités actuels (l’article 49 du TUE stipule qu’il faut être un État « européen »).

Le Canada a choisi l'Europe — Illustration © European-Security
Le Canada a choisi son partenaire : l’Europe — Illustration © European-Security

Cependant, nous nous dirigeons vers une intégration de fait :

  • Défense : Une adhésion du Canada aux piliers de défense européenne (PESCO), rendue nécessaire par l’incertitude de l’OTAN.
  • Économie : Une fusion du CETA avec le marché unique pour les secteurs stratégiques (énergie, minerais critiques), créant un « Espace Économique Transatlantique Nord » qui exclurait les USA.

Le Canada ne sera peut-être pas le 28e État sur le papier avec des eurodéputés à Strasbourg. Mais spirituellement et stratégiquement ? Il l’est déjà devenu ce mardi à Davos. Mark Carney a traversé l’Atlantique non pas en visiteur, mais en partenaire de la « Maison Europe », laissant les clés de la « Maison Amérique » à son propriétaire actuel.

Joël-François Dumont

Sources :

[01] Discours du Premier ministre canadien Mark Carney — Sources CBC et World Economic Forum.

[02] Discours du président de la République Emmanuel Macron lors du Forum économique mondial de
Davos
— Source : Élysée.

Voir également :