Guerre économique : Et si l’on retournait sur les bancs de l’école ?

« Un grand pays n’a pas d’amis. Les hommes peuvent avoir des amis, pas les hommes d’État » (Charles de Gaulle – Extrait d’un entretien à Paris-Match, le 9 décembre 1967). « L’Angleterre », elle, » n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents ; elle n’a que des intérêts permanents » (We have no eternal allies, and we have no perpetual enemies. Our interests are eternal and perpetual, and those interests it is our duty to follow.» Henry John Temple, Lord Palmerston, dans son discours à la Chambre des Communes en 1848.

par Joël-François Dumont – Émission diffusée sur la Voix du Béarn le 21 mars 2022 – Mis à jour le 23.03.2022.

Quand un pays se sent menacé, ses citoyens sont en droit d’attendre principalement deux choses du chef de l’État : un discours clair adapté aux circonstances, des paroles dépourvues d’ambiguïté – suivies d’actes forts si nécessaire, pour bien montrer que l’on est dans l’action et non pas dans la seule communication. Deux choses qui prouvent qu’on a une vision et que l’on est déterminé. Ce qui suggère que la mise en œuvre des décisions stratégiques restera hautement confidentielle et que la diplomatie secrète reprendra ses droits.

Des trois chefs d’État qui ont le plus marqué notre histoire de France, Louis XIV, Napoléon et De Gaulle, deux étaient de fins stratèges militaires.

Force est de reconnaître qu’en France, « les hommes d’action dans la pensée » sont rares, au moins autant que les « hommes de pensée dans l’action ». Ne parlons pas des stratèges qui se comptent sur les doigts d’une main. Ces hommes d’exception, on les trouve plus facilement chez les militaires que chez les civils, à de rares exceptions près, chez des capitaines d’industrie si tenté qu’il en reste, parce qu’ils savent gérer à la fois le temps très court et le temps long et qu’ils savent que l’échec peut s’avérer fatal. Saluons toutefois les chercheurs, professeurs, journalistes, médecins, éminents pour certains qui osent « témoigner », dans une indifférence parfois choquante. Leur éclairage est quand même autrement plus utile que celui de certains habitués de plateaux télé qui ne savent rien mais qui disent tout et réciproquement !

Ne faut pas confondre sentiments et intérêts

L’Europe vient donc de découvrir avec effroi qu’elle était en guerre, chose que depuis 30 ans les Européens n’ont jamais accepté vraiment de prendre en considération. L’invasion russe en Ukraine montre que la vigilance doit toujours rester de mise, qu’un pays ne doit jamais baisser la garde, de peur de se retrouver démuni ou mal préparé en première ligne, face à des envahisseurs qui partent la fleur au canon en étant informés par leur hiérarchie qu’ils devront se débrouiller pour ce qui concerne le ravitaillement en vivres au-delà de 3 jours…

« Payez-vous sur la bête » 

On l’a vu à Marioupol, une ville russophone d’Ukraine qui s’est défendue bec et ongles avec des moyens dérisoires face à des hordes blindées qui s’emploient à raser la ville et à massacrer des civils qui n’acceptent pas de se soumettre.

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Leur libre choix se limite à la déportation en Sibérie après avoir été délestés de leurs papiers et de tous leurs biens sans doute pour y être « rééduqués » dans des camps de sinistre mémoire.

Sans oublier des exactions d’un autre âge, indignes d’une armée moderne.

Il ne faut pas s’y méprendre : ceci est voulu par Moscou, parce qu’il faut que cela serve d’exemple aux récalcitrants.

On a beau chercher nos défenseurs des Droits de l’Homme, d’habitude si prolixes. Où sont-ils, en vacances ou en état d’hibernation ? On aurait déjà aimé les entendre, tout comme nos pacifistes, lorsque des Chrétiens d’Orient sont massacrés dans une indifférence quasi-générale, d’autant que nous vivons un moment critique s’il en est où l’on ne doit écarter « aucune éventualité » …. « Toutes les options sont sur la table ». ». Les choses ont le mérite d’être claires.

Seul côté positif, les Européens de l’Ouest découvrent le courage et une solidarité exprimés par les populations d’Europe centrale et orientale : ils ont également découvert l’Ukraine, une sorte de révélation, comme ils pourraient découvrir la Biélorussie demain. L’Ukraine qui s’est s’invitée au grand concert des nations européennes. Une occasion, en tout cas, pour certains d’entre nous de constater en Europe qu’il y a, dans sa partie orientale et centrale, des pays exemplaires qui forcent l’admiration : la République tchèque, la Pologne, les pays Baltes, la Slovaquie, la Roumanie et la Moldavie pour les citer. On est plus près du chiffre de dix millions de réfugiés que de trois, chiffre aujourd’hui largement dépassé selon l’ONU.

En France, on vient de dénombrer un peu plus de 15.000 réfugiés ukrainiens. Comment ne pas comparer avec l’Allemagne où le chiffre d’un million va être bientôt atteint ! ? Chaque jour, en gare de Berlin, depuis plus de deux semaines, les réfugiés arrivent avec leurs petits balluchons par milliers avec des trains spéciaux, bondés et bien sûr gratuits.

Les prévisions ont toutes été revues à la hausse. De deux, on est passé à cinq millions, voire dix, de femmes, d’enfants et de personnes âgées qui pourraient ainsi être forcés à l’exil en Europe, laissant les mains libres aux hommes et aussi à des femmes volontaires pour organiser la défense de leur patrie. On est bien loin des 2-3 millions imaginés en début de conflit…

Après l’accueil, à Berlin des Ukrainiens, en fonction de leurs connaissances linguistiques, d’éventuels liens familiaux ou en tenant compte de leur préférence, s’il y a des possibilités, ces réfugiés sont alors redirigés par bus vers d’autres régions d’Allemagne ou vers d’autres pays d’Europe de l’Ouest.

J’ai même vu à plusieurs reprises des jeunes russes, des étudiants – pas ces Russes qui roulent en Porsche à Berlin et qui payent dans les restaurants ou les stations-service avec des liasses de billets de 100, 200 voire 500 euros –, des jeunes qui, bénévolement, viennent servir d’interprètes à la gare centrale de Berlin.

Dès la première heure, les Tchèques, les Polonais et les Baltes ont immédiatement mobilisé tous leurs moyens. Publics et privés. Ces pays sont en première ligne. L’URSS de Staline ou la Russie de Poutine, pas besoin de leur expliquer : ils ne se bercent d’aucune illusion ! Un esclave qui a brisé ses chaînes doit encore se battre pour rester libre.

En deux mois, l’Ukraine pourrait ainsi se vider du quart de sa population. Le pays s’est libéré il y a trente ans, il y a donc une génération entière qui a goûté à la liberté et à la démocratie. On peut imaginer qu’elle va se battre à l’image des Finlandais attaqués par Staline, déjà, avec une opération spéciale du même type pour continuer de vivre ainsi « à l’européenne, à l’occidentale » pour fuir le contre-modèle post-soviétique. La liberté est contagieuse, plus que les libertés…

Brain drain russe : fuite des cerveaux ou « saine purification ethnique » ?

Pour le moment, côté occidental « on gère dans l’urgence ». Dans les moyens et longs termes, beaucoup de questions vont se poser et pas que des questions d’intendance.

Dans la crise de l’emploi que traverse l’Allemagne, comment ne pas évoquer la qualité que cette main d’œuvre potentielle représente, une population qui, en trois et cinq ans serait pratiquement assimilée, une aubaine quasi inespérée… Les Allemands n’ont pas attendu 2022 pour découvrir l’excellente formation des Ukrainiens et leur ardeur au travail. Les Bavarois s’y préparent déjà.

Les Français devraient peut-être s’interroger, sans attendre les élections, présidentielle, législatives à venir avant les vacances, qui traditionnellement bloquent le pays entre le 13 juillet et le 10 septembre… Faut dire que les « critères » en France ne sont pas les mêmes que dans les autres pays d’Europe. L’exception française risque encore de frapper !

Coté russe, selon l’agence de presse russe Meduza repliée en Estonie, déjà une première vague estimée à 50 à 70.000 informaticiens aurait déjà quitté le pays où l’on commence à constater une fuite des cerveaux. Une deuxième vague de 70 à 100.000 informaticiens, qui ont une excellente formation, est attendue entre mars et avril, une réalité dont les conséquences devraient préoccuper autrement Vladimir Poutine au lieu de le voir gloser et se réjouir d’une « saine purification ethnique » !

Quand on est dans l’urgence, le temps n’est plus aux joutes oratoires ou aux questionnements. Le temps est à l’action. C’est en amont qu’une guerre se prépare. Qu’elle soit militaire ou économique.

François-Bernard Huyghe est président de l’Observatoire Stratégique de l’information et directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales Stratégiques (cyberstratégie, influence, terrorisme). Un rare spécialiste de l’ennemi à l’ère numérique et de la soft-idéologie (Source : RTS)

L’heure n’est malheureusement plus à déceler des opérations de désinformation, dirigées vers des élites qui n’ont rien vu ou rien voulu voir venir, même si, un minimum, on pourrait utilement museler des taupes dignes d’une cinquième colonne qui ne dit pas son nom. Lorsque la guerre éclate, la « désinformation »[1] laisse la place à la seule propagande qui, par essence, ne vise pas les intellectuels. Il n’y a qu’à voir les ravages qu’elle fait en Russie puisque, d‘après un tout récent sondage, 80% des Russes verraient d’un bon œil la reconstitution de l’empire russe comme il était en 1913.[2]

Avec l’invasion de l’Ukraine par les forces russes le 23 février, les pays de l’Union européenne, le Japon, l’Australie et la Suisse ont très rapidement mis en place, en guise de représailles, un premier catalogue concerté de sanctions économiques inédites contre la Russie pour isoler et affaiblir son économie. L’objectif étant de pénaliser son secteur économique pour stopper le plus vite possible une guerre meurtrière que rien ne justifiait.

Dans un premier temps, les comptes bancaires de 500 personnes ont été gelés, première mesure visant des oligarques russes et des proches de Vladimir Poutine possédant à titre personnel des actifs financiers et des biens immobiliers en Europe et aux États-Unis d’Amérique.

Puis de nombreuses banques et grandes institutions financières russes se sont vus interdire d’emprunter de l’argent sur les marchés américains et européens, pour investir avec, pour conséquence, un affaiblissement rapide de l’économie russe.

De même, un embargo total a été décrété à l’exportation de composants électroniques, de logiciels performants aux entreprises russes, les privant de technologies vitales pour leurs industries de pointe : aéronautiques, et spatiales, militaires, mais aussi pétrolières.

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1er A350-900 pour Aeroflot – Photo Airbus © P. Masclet

En moins d’une semaine les compagnies aériennes russes entièrement dépendantes d’avions Airbus pour la plupart en leasing ont été clouées au sol. Les espaces aériens européen puis nord-américain ont été interdits.[3]

Et puis pour le symbole, on pensait que les fortunes amassées en Occident par les proches de Poutine seraient gelées comme on l’a annoncé solennellement à l’issue du dernier sommet des chefs d’État européens à Bruxelles. Si deux yachts d’oligarques russes ont bien été saisis, celui de Roman Abramovitch, un des hommes les plus proches de Poutine, a, lui, bien été contrôlé en sortant de Monaco la semaine dernière en pénétrant dans les eaux territoriales françaises par une vedette des douanes, mais, sur ordre de Paris, le yacht qu’affectionnait tant Poutine en été et sa fille qui réside à Monaco dans un des deux immeubles acquis par la famille Poutine boulevard Garibaldi, a pu continuer tranquillement sa route vers les Maldives pour y rejoindre la flotte des oligarques dans un pays où l’extradition n’existe pas…

L’équipe de Navalny en exil établit un lien entre un mystérieux yacht le Schéhérazade (700 M$US) et le président russe Vladimir Poutine – Source : Agence Meduza
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Le Shéhérazade disposerait entre autres choses d’une aire d’atterrissage pour hélicoptère, d’une grande piscine, d’un cinéma et de plusieurs zones de divertissement. Il est équipé d’un système d’écrasement de drones… Et l’équipage est russe. Alors le propriétaire c’est qui ? Qui veut répondre au jeu du super yacht mystère ? Réponse 1 : Polichinelle ; Réponse 2 : Poutine ? Source : Super Yacht fan

Interrogé par France Info, le ministre Olivier Dussopt a expliqué qu’une « saisie », cela pouvait « prendre des mois » très fier de préciser que « la douane avait rédigé un procès-verbal dans lequel elle avait émis de très fortes réserves » sur ce yacht de 65 mètres de long. Quand on sait qu’entre Monaco et la seule Côte d’Azur les « avoirs » de ces oligarques sont évalués entre six et sept cent milliards d’euros, on peut se dire que ceux-ci risquent au maximum d’être mieux protégés par l’État français que la maison de maître à Biarritz que Poutine a cédé à se première épouse qui, elle, a été taguée. On ne respecte vraiment plus rien. La maitresse de Poutine est en Suisse avec leurs enfants et celle de Lavrov est à Londres. Ils ont donc les coudées franches.

Le Kremlin poursuivant son offensive en Ukraine, de nouveaux trains de mesures ont donc été adoptés et mis en œuvre, excluant la plupart des banques russes du système bancaire Swift permettant les règlements interbancaires, tout en autorisant l’Allemagne à continuer de payer l’équivalent de six à huit cents millions d’euros par jour pour régler ses achats de gaz, la RFA étant dans un état de dépendance quasi-totale en matière d’approvisionnement russe pour ses besoins en gaz, tant pour les besoins des ménages que pour son industrie. N’ont donc pas été concernées les grandes banques russes qui travaillent main dans la main avec la Deutsche Bank et la Société Générale pour ne citer qu’elles…

Mais ce n’est pas fini. La destruction programmée de villes comme Marioupol (russophone) et la campagne de terreur déclenchée en Ukraine sur le modèle employé en Tchétchénie à Grosny et en Syrie, va voir encore la liste de ces sanctions augmenter pour maintenir la pression et rendre la vie économique du peuple russe impossible sinon ingérable : effondrement du rouble, comme après l’invasion de la Crimée, avec pour conséquence la réapparition d’une pénurie alimentaire et d’une inévitable hausse des prix, très vite insupportables au quotidien. On ose imaginer moins de frilosité concernant des « mesures individuelles de coercition » pour éviter la création de marchés parallèles pour récupérer des pièces de rechange européennes sans lesquels les fleurons russes de l’armement ne seraient pas ce qu’ils sont.

Une guerre économique de haute intensité…

Le moins que l’on puisse constater c’est que les Européens ont presque toujours refusé d’admettre qu’ils étaient en état de guerre économique permanent. « On engrange les dividendes de la fin de la guerre froide » pour les uns, « Bisounours règne en maître » pour les autres.

Comment ne pas se souvenir des velléités d’indépendance affirmées tous azimuts, haut et fort, par le général de Gaulle ou encore de la lucidité exprimée par François Mitterrand dans un entretien pour un livre avec son ami Georges-Marc Benhamou : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »

Bisounours l’emporterait donc aujourd’hui sur Mère Prudence, signe des temps. C’est un fait et on en mesure les effets au quotidien.

Gemplus, l’affaire Alstom, et tant d’autres sont des épisodes de cette guerre économique au quotidien entre Alliés. Avec les Russes ou les Chinois, c’est une autre paire de manche.

le piège américain

Après l’ENA, le corps préfectoral, le corps diplomatique va être à son tour supprimé, là encore dansl’indifférence générale, pour lui préférer un « spoil system » à l’américaine, pour ne pas dire à la russe. L’unique réaction a été une tribune diffusée il y a deux mois dans le Monde par douze sénateurs socialistes !

Comment aussi ne pas évoquer tout naturellement l’affaire Alstom, véritable scandale d’État. Jusqu’à l’épisode du rachat de l’entreprise récemment six fois plus cher qu’on ne l’a vendue en abandonnant « en même temps » nos brevets.

Un comble, une action déshonorante pour ceux qui en ont profité financièrement comme pour ceux qui ont tout fait pour étouffer cette « affaire Alstom ». Nombreux se demandent pourquoi le parquet financier ne s’est jamais saisi de l’affaire ! L’encombrement de la justice et le manque de moyens n’explique pas tout.

La seule personne qui a été poursuivie et incarcérée l’a été aux États-Unis pour « corruption » : Frédéric Pierucci, l’homme qui, au sein du groupe Alstom, a tout fait pour s’opposer à une transaction crapuleuse passera 14 mois dans un pénitencier américain. Son livre, Le piège américain, n’a curieusement jamais été attaqué en justice en France malgré les accusations très graves qu’il porte contre de hauts responsables français. Il a été rapatrié – après l’affaire des sous-marins, un hasard sans doute – les élections approchant à grand pas.

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 « Ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde…» (François Mitterrand) – BS © Abel Feyman

Plus récemment, la France a semblé stupéfaite de découvrir, un beau matin, que le contrat de sous-marins conclu entre la France et l’Australie avait été « annulé ». A la stupéfaction générale, y compris de l’Élysée… Les alertes pourtant – et pas seulement des signaux faibles – n’ont pourtant pas manqué au cours de ces cinq années. Ils ont été tour à tour balayés par les uns ou ignorés avec un mépris condescendant par les autres. Le « Wishful thinking » fait désormais partie de nos institutions gauloises.

Cela n’a pas empêché Guillaume Anjou de suivre ce dossier au fil des semaines et de confirmer son premier papier publié cinq ans plus tôt en répétant quand, comment, pourquoi, qui et au profit de qui ce contrat qui se voulait préfigurer un « partenariat stratégique » entre ces deux pays alliés dans le Pacifique – qui ont combattu côte à côte pendant deux Guerres Mondiales – allait être tout simplement « annulé ».

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« Ceux qui ont fait échouer ce projet se sont notamment appuyés sur la presse française » – BS © Thufir

Après cette « annulation », il n’y a pas eu la moindre commission d’enquête déclenchée par l’Assemblée Nationale ou le Sénat, un acte symbolique, dont l’avantage évident aurait été de constater que « ceux qui ont fait échouer ce projet se sont notamment appuyés sur la presse française » comme le regrette Guillaume Anjou. Les dirigeants Français ne lisant naturellement pas les journaux australiens pas plus que notre ambassade à Canberra, visiblement, ce dont on peut douter : on y aurait donc vu à Paris que du feu.

Guillaume Anjou raconte cet épisode emblématique d’une guerre économique entre Alliés qui ne dit pas son nom. C’est tout simplement édifiant. Mais ce n’est qu’un cas d’espèce pour une école qui gagne à être connue : l’école de guerre économique

Fondée en 1997 par Christian Harbulot, cet établissement supérieur parisien forme des spécialistes en Intelligence économique et au renseignement économique, qu’il soit défensif ou même offensif.

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En préambule notre spécialiste en Intelligence économique rappelle que « La guerre de l’information par le contenu est un genre de guerre aussi vieux que la guerre elle-même. Cependant la croissance exponentielle et la dimension mondiale de la diffusion de l’information ces dernières années ont constitué un environnement favorable au développement de la guerre informationnelle dans le monde économique, politique ou sociétal. Depuis 2016, l’industriel français Naval Group est sous le feu de cette guerre informationnelle en Australie.» Les divers papiers publiés par Guillaume Anjou sont disons-le … désarmants !

« Le contrat du siècle » d’une valeur de 56 milliards d’euros 12 sous-marins à propulsion diesel-électrique se révèlera être un fiasco.

Guillaume Anjou – Photo © DR

Le 14 juin 2021, Guillaume Anjou publie cette fois « Rex Patrick, figure de la guerre de l’information contre Naval Group en Australie ». Cette affaire est décidément révélatrice d’une insouciance et d’un manque de professionnalisme qui contrastent avec la très haute qualité de nos systèmes d’armes.

Au cours de cette émission consacrée à la guerre économique, Christian Harbulot rappelle un autre exemple : le marché des drones tactiques alors que la France – pays qui a créé le premier régiment de drones – avait le meilleur produit tactique que cinq pays avaient acheté, dont la Suède – mais pas la France ?

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La Troisième « affaire Léotard » ne sera jamais jugée…

Demain 10 pays d’Europe vont être équipés de F-35. Là mieux vaut n’évoquer ni la hausse vertigineuse des prix sans parler des performances promises par le constructeur pour ne penser qu’à un seul aspect des choses : les armées de l’Air des pays qui auront acheté cet avion verront au cas où ils pourraient décider de s’en servir sans le feu vert de Washington comment leurs avions resteront cloués au sol.

Christian Harbulot – Photo © DR

Si ce n’est bloqués par la 5G chinoise…

« Les promesses » comme l’a si bien déclaré Jacques Chirac n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, c’est bien connu.

Pour comprendre, il n’y a qu’à demander leur avis aux pays qui ont pour principe de ne jamais dépendre d’une source unique d’approvisionnement. L’exemple de l’Égypte a conforté des pays comme Singapour, Taiwan, les Émirats arabes unis, la Grèce et d’autres de ne pas « injurier l’avenir » en se rappelant l’expérience vécue par son armée de l’Air a vécu avec ses F-16, un épisode qu’elle n’est pas prête d’oublier. Ce qui est valable pour l’aéronautique militaire l’est tout autant pour l’approvisionnement énergétique…

Pour le Mirage III, le Mirage 2000, et ensuite le Rafale, les Américains ont « mis le paquet ». Ils ont de la suite dans les idées. C’est bien de tendre la joue gauche, mais il y a des limites. Et cela dure depuis 50 ans !

Alors, comment y remédier ?

Certainement pas en faisant de grands discours, en prônant un concept franco-français comme « l’Europe de la défense » qui sous-tend pour la plupart des pays européens longtemps soumis aux divers empires européens (prussien, russe, autrichien, espagnol mais aussi français) qu’on se contente de suivre le panache blanc… Les Américains avaient même trouvé l’expression de « Bleeding Class » pour expliquer le partage des rôles dans l’ex-Yougoslavie comme en Irak : les Américains bombarderaient avec leur aviation et que les troupes au sol seraient européennes.

Jacques Chirac au sommet de Prague en 2002 avait réussi à changer la donne avec la création de la NRF, [6] dont on voit en Roumanie aujourd’hui le déploiement d’unités multinationales exemplaires. Par contre, quand on parle à ces mêmes pays de la défense de l’Europe, ils auraient plutôt tendance à prêter l’oreille, même si certains préfèreront déléguer leur sécurité à d’autres. Les assurances c’est un peu comme les promesses…

Dans cette émission, avec deux « étudiants » de cette école de guerre économique nous allons aussi parler OSINT… de l’importance des sources ouvertes qui, très souvent, apportent des « signaux faibles » qui devraient « alerter ». Le premier papier il y a cinq ans de Guillaume Anjou, détectant « des manœuvres de déstabilisation menées contre un groupe et par extension contre le partenariat stratégique qui était conclu pour 50 ans entre la France et l’Australie » aurait dû tirer une sonnette d’alarme.

Prise de conscience d’un patriotisme recouvré

« La formation de ces étudiants déjà diplômés vise aussi à prendre en compte la sécurité économique des entreprises » explique Christian Tafani » qui enseigne à l’Université de Nice l’Intelligence artificielle et la Cyberdéfense, notamment. Avec Christian Harbulot, ils ont travaillé ensemble dans l’équipe qui a publié en février 1994 le fameux « Rapport Martre ». « Formater nos futures élites, les préparer à cette guerre de l’information qui est une réalité au quotidien , telle est notre vocation » explique Christian Tafani qui, après 25 ans d’expérience, peut mesurer le chemin parcouru.

Professeur Christian Tafani – Photo © Diane Tafani

30 ans après les travaux de la Commission Marte « Intelligence Économique et Stratégie des Entreprises », qu’en est-il de son enseignement à l’Université ?

« Le premier Master dédié, créé dans la foulée des travaux du Plan et inauguré en son temps par Jean Arthuis, alors ministre de l’Économie et des Finances, a évolué au sein des formations du CERAM devenu SKEMA en MSc International Strategy & Influence, programme de grande qualité mais très loin de la philosophie de l’École de Guerre Économique (EGE) qui trouve toute sa place dans l’analyse du conflit ukrainien.

La plupart des formations universitaires qui intégraient la notion d’IE dans le libellé de leurs formations ont abandonné cette sémantique qui ne fait plus vraiment rêver les étudiants. A partir d’un sondage réalisé sur les étudiants préparant les concours de la défense en début d’année universitaire, quasiment l’intégralité de la promotion se refuse à envisager l’existence d’un conflit armé majeur en Europe

« Les États non pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », rappelons-le chaque année à nos étudiants, sans être pour autant convaincus qu’ils intègrent parfaitement le concept…

Conscient de cette situation, le ministère des Armées multiplie depuis quelques années les collaborations et partenariat avec les Universités : Les Centres de recherche de l’École de Saint Cyr ou bien encore ceux de Polytechnique en témoignent ainsi que le rappelait Florence Parly le 17 mars dernier, invitant les élèves de cette prestigieuse institution à rejoindre les Armées et la DGA.

« De fait les séances de sensibilisation et d’information de nos grandes agences de renseignement et de sécurité investissent désormais les universités, suscitant un regain d’intérêt pour le renseignement : plus de 1500 candidats au seul concours l’an passé de la DGSE ! » conclue Christian Tafani qui se félicite de voir les réserves « retrouver des couleurs » : de nombreux jeunes sont séduits par les formations et l’attrait de la préparation militaire dans les armées de Mer, de Terre, de l‘Air et de l’Espace ou bien encore dans la Gendarmerie. « Gageons qu’un souffle nouveau accompagne cette prise de conscience d’un patriotisme recouvré. »

Sources ouvertes (OSINT), veille technologique et signaux faibles

Preuve de leur dynamisme, les étudiants de l’école de guerre économique publient comme Guillaume Anjou des dossiers solides qui démontrent une expertise et dans lesquels la langue de bois est proscrite.

Les témoignages de Guillaume Brechler et de Steven Deffous qui exercent tous deux des responsabilités dans des entreprises où il sont chargés de la cybersécurité et de l’intelligence économique sont intéressants à plus d’un titre. Leurs spécialités, la veille stratégique et l’analyse des sources ouvertes notamment. A la recherche de ces « signaux faibles » qui peuvent se révéler si importants.

Steven Deffous, Coordinateur du club OSINT & Veille de l’EGE, travaille au sein d’une équipe de spécialistes de l’aviation et de l’armement russes. Autour de Xavier Tytelman, un ancien de l’armée de l’Air, ils réalisent des vidéos dignes d’un état-major qui analysent au quotidien d’une manière remarquable l’avancée ou le recul des troupes russes en suivant les opérations, et ce uniquement à partir de sources ouvertes y compris d’images satellite, d’une précision sur le terrain qui est tout simplement bluffante.

Les réseaux sociaux sont bien sûr passés au crible, Internet, dépêches d’agence, témoignages en direct, photos avec géolocalisation, la guerre est devenue un spectacle au quotidien, parfois même avec un décalage de quelques minutes, sans oublier des images sur les horreurs au quotidien perpétrés contre  des civils désarmés, livrés à la vindicte poutinienne qui sont le fait de hordes de soudards, les commandos Wagner ou les tchétchènes de Kadyrov, qui, avec les Syriens pendant la fête de Pâques orthodoxe prochaine, n’auront, eux, aucun complexe pour se livrer à des exactions auprès de la population civile.

Au-delà de la mise en alerte de nos moyens militaires – la composante marine de notre force de dissuasion nucléaire étant par principe toujours opérationnelle – cette agression russe en Ukraine montre bien que le monde libre doit au mieux se mobiliser pour affronter une guerre économique de haute intensité, dans la durée, au pire livrer bataille en prenant en compte toutes les hypothèses.

Pour conclure ce regard sur cette guerre économique, une guerre sournoise, dont on préfère ne pas parler, Christian Harbulot et Christian Tafani ont cité des précurseurs en la matière en France. Henri Martre, Philippe Clerc, Philippe Baumard, Bernard Fleury, le général Jean Pichot-Duclos, le général François Mermet, et  bien sûr Alain Juillet. Des hommes qui ont été au cœur de la riposte française.

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Le général François Mermet à la Friedrich Ebert Stiftung à Berlin – Photo © Joël-François Dumont

Christian Harbulot a été à bonne école. Il a travaillé pour le groupe DCI avec le général Pichot-Duclos et le général Mermet, ancien DGSE. Le général Mermet qui dirigeait STRATCO avait compris depuis longtemps tout l’intérêt d’apprendre à exploiter les sources ouvertes et d’organiser une veille stratégique.

« La veille stratégique, prélude à toute décision importante, permet de détecter, selon le général Mermet, l’évolution des concepts et des environnements qui induisent la prise des bonnes décisions. Il faut rappeler que c’est la mainmise des américains, par le biais de la CIA, sur Gemplus pépite de la technologie française dans le domaine de la carte à puce, qui fit scandale et donna lieu à un rapport parlementaire demandé par le Premier Ministre, recommandant la création en 2003 d’un Haut Responsable chargé de l’Intelligence Économique, poste qu’occupera au SGDN puis au SGDSN Alain Juillet, ancien directeur du renseignement de la DGSE. »

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Alain Juillet, Haut responsable à l’Intelligence économique de 2003 à 2009 – Photo © Joël-François Dumont

Comment ne pas rappeler en effet le rôle moteur qu’a joué Alain Juillet comme Haut Responsable à l’Intelligence économique pendant la présidence Chirac ? En 2012, avec le changement de présidence, la priorité a été donnée… au changement d’un homme connu pour ne pas badiner avec les prérogatives de l’État stratège. Son successeur est rapidement passé à la postérité laissant le souvenir d’un proche de Nicolas Sarkozy, ancien ministre du budget, qui a estimé que Bercy était capable de gérer ce genre de dossiers. Quand on s’est rendu compte que cela correspondait à un vraie priorité gouvernementale, Il y a bien eu une femme courageuse pour lui succéder, Claude Revel, mais très vite, on lui a « coupé les ailes » avant de la renvoyer au Conseil d’État. Avec Alain Juillet ou Claude Revel, il n’y aurait jamais eu d’Affaire Alstom ! Comme l’a souligné à l’époque Challenges « L’intelligence économique a perdu sa tête chercheuse »[7]  

A la lecture du rapport que vient de publier la commission d’enquête du Sénat,[4] on constate que l’influence croissante des cabinets de conseils privés – américains qui plus est – est sans doute plus captivante que des rapports français réalisés par l’École de guerre économique de Paris, et l’on comprend aussi pourquoi l’État stratège préfère faire l’économie d’un haut-fonctionnaire pour l’Intelligence économique et de quelques fonctionnaires, comme quoi il n’y a pas de petites économies.

Joël-François Dumont


[1] La langue française, comme la langue russe, ont un vocabulaire riche et précis. La désinformation, la propagande, l’intoxication, le mensonge, ont en commun de chercher à tromper un ennemi ou un adversaire potentiel. Mais chaque mot a son sens, sans oublier le vocable à la mode de « Fake News » qui veut tout dire sans être précis. La désinformation russe a été mise en œuvre en Russie dès 1928 pour semer la zizanie chez l’ennemi, en lui donnant des informations justes mais incomplètes pour lui faire prendre la mauvaise décision stratégique. En déformant la réalité, elle concourt à la confusion et à la faute. Et quand on s’en rend compte, il est trop tard et on ne peut s’en prendre qu’à soi-même. On est bien loin de la propagande qui s’adresse, elle, aux « masses » et dont on peut très vite s’apercevoir qu’elle repose sur des éléments, souvent grossiers, volontairement tronqués. Exemple diffusé hier à Moscou par Dmitri Rogozin, PDG de Roscosmos : « Les armes biologiques mises au point en Ukraine visent le système reproductif des femmes et l’immunité de certains groupes ethniques, par exemple contre la population russe de la Fédération de Russie ». Cette information a été rapportée par RIA Novosti, citant le canal Telegram de Rogozin.
« Ces armes affectent à la fois la fonction reproductive des femmes d’une ethnie particulière et le système immunitaire d’une ethnie particulière en général, provoquant des allergies, une intolérance à la nourriture traditionnelle…» C’est du même tonneau que des « scientifiques » arabes qui parlent des femmes. Ce genre de choses ne risque pas d’ébranler les certitudes d’une personne dotée d’une intelligence normale… Tous les jours à Moscou, de nouvelles perles circulent !

[2] Voir « Le monde de l’après-guerre vu de Russie » par Françoise Thom in DeskRussie (12-03-2022).

[3] Voir « « Les sanctions sont un désastre pour notre aviation civile » par Vadim Lukachewichin in Novye Izvestia (26-02-2022).

[4] « La commission d’enquête sénatoriale sur l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques a rendu ses conclusions, après quatre mois de travaux. Elle met en évidence un recours « croissant » aux consultants privés et épingle une « influence avérée », à travers des interventions sur des « réformes majeures ». Elle appelle à mettre fin à l’opacité et à durcir le cadre déontologique…

Les conclusions des travaux de la commission d’enquête du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques ont été rendues publiques, l » le 17 mars à l’issue de quatre mois d’investigations et d’auditions. Exemple, « l’intervention de consultants dans la gestion de la crise sanitaire à partir de 2020 a constitué l’un des points de départs de cette commission… Celle-ci n’était que la « face émergée de l’iceberg ». En réalité, le rapport de la sénatrice Éliane Assassi met au jour un « phénomène tentaculaire », selon ses mots, et révèle l’appui de cabinets de conseils sur « des pans entiers des politiques publiques ». (Source : Public Sénat).

[5] En date du 16 mars 2021, Guillaume Anjou a publié sur le site de « l’EGE » un dossier – comme qui dirait sans concession – « Aux origines de la guerre de l’information contre Naval Group en Australie ».

[6] Voir « Les capacités opérationnelles de l’OTAN : la France et la NRF » in European-Security par Joël-François Dumont (06-07-2007).

[7] Voir « L’intelligence économique a perdu sa tête chercheuse » in Challenges par Anne-Marie Rocco (26-06-2015).