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L’Europe et sa sécurité: Problèmes actuels et perspectives

L’Europe et sa sécurité: Problèmes actuels et perspectives

Un point de vue allemand: Conférence de l’Ambassadeur d’Allemagne, Fritjof von Nordenskjöld, devant le Centre des Hautes Etudes Militaires à Paris le 28 novembre 2001. Source: CIDAL, Paris.

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi tout d'abord de vous remercier de m'avoir invité et surtout de me donner l'occasion de m'exprimer devant une institution aussi importante que le Centre des Hautes Études Militaires.

Aujourd'hui, lorsque l'on évoque la politique de sécurité et le rôle de l'Europe, on ne peut naturellement faire abstraction des événements du 11 septembre, événements qui nous obligent à nous pencher plus attentivement que jamais sur la question de notre sécurité. Je ne suis pas en mesure de vous fournir de réponse toute faite aux problèmes qu'ont soulevé pour nous ces attentats. Je ne peux qu'apporter une contribution de plus au débat qui bat actuellement son plein. Ces événements ont considérablement modifié notre situation sur le plan de la politique de sécurité. Ils ont néanmoins en partie accélérée des processus qui avaient débuté il y a plus d'une dizaine d'années. Le concept de "nouvelles menaces", apparu il y a 10 ans, est tragiquement devenu réalité; qui plus est, d'une façon que la plupart des observateurs n'avaient pas imaginée.

Pour comprendre ce que ces changements signifient pour mon pays, il faut nécessairement se placer dans une perspective historique. En effet, depuis la fin de la guerre froide et la révolution qui s'est opérée en Europe en 1989/1990, aucun pays européen n'a connu davantage de modifications des conditions de base de sa politique étrangère et de sécurité que l'Allemagne. Elle a mis un terme à sa division et a recouvré sa pleine souveraineté grâce au traité "quatre plus deux" du 12 septembre 1990. De plus, aucune menace militaire existentielle, au sens classique du terme, ne se profile à l'horizon. Pour la première fois de son histoire, l'Allemagne n'est entourée que de pays amis et majoritairement d'alliés. Le territoire allemand compte plus d'un million de soldats de moins qu'avant 1990; presque toutes les armes nucléaires (environ 85 %) ont été détruites ou retirées. Plus que jamais, l'Allemagne se trouve "sur un pied d'égalité" avec ses partenaires de l'OTAN et de l'Union européenne en ce qui concerne la politique de sécurité.

L'Allemagne se trouve donc d'une certaine façon dans une position favorable sur le plan de la politique de sécurité. D'un autre côté, les attentes de nos partenaires et de nos alliés concernant le rôle que devrait justement jouer l'Allemagne en matière de politique de sécurité ont considérablement augmenté. L'Allemagne répond à ces attentes, même s'il lui faut encore s'habituer à ce rôle, comme lorsqu'il s'agit de gérer des crises "out of area" — c'est-à-dire hors du territoire de l'Alliance. Ce processus d'accoutumance a considérablement progressé sous l'effet des événements du 11 septembre, mais il avait auparavant déjà bien avancé suite aux difficultés rencontrées lors de la stabilisation de l'ordre politique en Macédoine. Comme le montre le vote qui s'est tenu le 16 novembre au Bundestag allemand, sur la mise à disposition d'un contingent de la Bundeswehr pour une opération menée dans le cadre de l'opération "liberté immuable", plus de 80 % des députés du Bundestag soutiennent désormais un engagement des militaires allemands en dehors du territoire habituel de l'OTAN en cas de menace existentielle, comme celle que constituent les nouvelles formes de terrorisme. La population allemande est du reste aussi favorable que l'opinion publique française à ce genre d'intervention.

En juillet 1994, la cour constitutionnelle fédérale a arrêté que l'intervention de la Bundeswehr hors du territoire de l'Alliance était compatible avec la loi fondamentale, donc autorisées — auparavant, le droit constitutionnel avait été invoqué à plusieurs reprises pour empêcher la participation aux interventions "hors territoire". Vers le milieu de l'année 1996, alors que commençait la mise en œuvre des accords de paix de Dayton en Bosnie-Herzégovine, les militaires allemands n'étaient toujours pas officiellement stationnés dans la région en crise, mais en dehors, en Croatie. A peine trois ans plus tard, au printemps 1999, l'aviation allemande participait aux frappes de l'OTAN au Kosovo. Avec ses contingents de la KFOR et de la SFOR l'Allemagne figure aujourd'hui parmi les principaux fournisseurs de troupes dans les Balkans. C'est enfin l'Allemagne qui a succédé au Royaume-Uni dans le rôle de "nation cadre" de l'opération "moisson essentielle" menée par l'OTAN en Macédoine.

Parmi les nouvelles "attentes" exprimées au sein de l'OTAN et de l'Union européenne à l'égard de l'Allemagne, figure également une juste contribution au potentiel militaire de l'Alliance. Certains, parmi les membres de l'opposition mais aussi au sein même de la Bundeswehr, doutent que l'Allemagne y parvienne en dépit de ses efforts. (Je fais évidemment allusion ici à la réforme de la Bundeswehr)

A l'heure actuelle, notre politique étrangère ne doit plus se défendre contre le spectre d'une nouvelle grande puissance allemande, comme c'était le cas il y a dix ans, mais elle doit faire face aux reproches de ses alliés concernant un budget de défense qu'ils jugent insuffisant!

Pour que la politique étrangère et de sécurité d'un Etat soit crédible, il faut qu'elle réponde à une certaine logique, à une certaine "philosophie". La politique de sécurité de l'Allemagne repose sur un concept élargi de sécurité, ce qui implique:

Que l'Allemagne continuera à l'avenir à choisir le multilatéralisme pour mener ses négociations en matière de politique étrangère — ce qui correspond avant tout à notre propre potentiel, tel qu'évalué de manière réaliste. De façon générale, seul un cadre multilatéral nous offre la possibilité d'imposer nos intérêts nationaux. Du point de vue allemand, les tribunes et structures les plus importantes pour notre politique de sécurité sont l'Alliance Nord-Atlantique (OTAN), l'Union européenne (UE), de plus en plus, l'OCDE et, à une échelle plus "planétaire", les Nations unies et le G8.

Que l'objectif premier est d'empêcher l'éclatement des conflits. La politique de sécurité de l'Allemagne est donc une politique de prévention, qui recoure à des mesures tant militaires que non militaires.

Que la stabilité ne peut s'installer durablement que là où sont respectés l'Etat de droit, la démocratie et les droits de l'Homme. Ainsi conçue, la politique de sécurité ne saurait se réduire à des instruments militaires. Elle comprend donc en outre l'adoption et la mise en œuvre de mesures dans les domaines de la politique, de l'économie et du développement.

L'un des autres "paramètres" de la politique de sécurité est son "champ d'application". Selon nous, l'extension géographique de ce dernier recouvre toujours essentiellement la zone euro-atlantique — qui n'est d'ailleurs définie avec précision nulle part — telle qu'entendue dans le traité de l'OTAN. En matière de politique de sécurité, il devient cependant de plus en plus difficile de délimiter clairement des zones les unes par rapport aux autres, étant donné que la mondialisation relativise l'importance des frontières nationales ou "géographiques": la sécurité en Asie centrale et dans le Détroit de Formose, les tensions entre l'Inde et le Pakistan nous touchent certes moins que ce qui se passe dans les Balkans. D'un autre côté, dans un monde où les distances "raccourcissent" grâce aux progrès technologiques fulgurants, nous ne pouvons pas nous permettre d'ignorer les problèmes de sécurité qui affectent des régions que nous jugeons très éloignées de nous.

Chacun sait que le champ d'application de la politique de sécurité a considérablement changé depuis la fin de la guerre froide, il y a plus de 10 ans. Sous l'ordre mondial bipolaire, il était relativement facile et concevable de diviser le monde entre amis et ennemis. Se fondant sur le principe de la "destruction mutuelle assurée", les deux blocs — à savoir l'OTAN et le Pacte de Varsovie — figèrent ainsi la politique de sécurité pour des décennies.

La situation est aujourd'hui toute autre. A la menace de l'armée soviétique a succédé une multitude de dangers complexes: ceux-ci vont des crises internes de type ethnique et/ou religieux et des conflits (comme dans les Balkans), qui forment la grande majorité des risques, à la prolifération d'armes de destruction massive et de leurs vecteurs, au crime organisé et au terrorisme en passant par les exodes massifs de réfugiés fuyant la misère et les guerres, les changements climatiques et les menaces résultant d'un réseau mondial de communication (telles que ce que l'on appelle le "cyber warfare").

La caractéristique principale des actuelles menaces potentielles est leur aspect "multidimensionnel".— Prenons l'exemple des Balkans: il est souvent difficile d'établir les causes exactes du conflit actuel. Aux tensions ethno-religieuses qui ont éclaté après la disparition de la Yougoslavie de Tito et la chute du régime de Milosevic, s'ajoutent la lutte des milieux criminels pour la domination du trafic d'armes et de drogue à grande échelle.

C'est la raison pour laquelle les instruments et les solutions élaborés au cours de la guerre froide en matière de politique de sécurité ne sont plus adaptés aux conflits actuels. L'Afghanistan en est une parfaite illustration. La complexité croissante des problèmes de sécurité requiert l'élaboration de solutions plus perfectionnées. Les différents Etats — et cela vaut aussi pour les Etats-unis, même si on ne l'entend pas toujours de cette oreille outre Atlantique — ne sont pas en mesure de répondre seuls à ces provocations. Les organisations internationales elles-mêmes devraient rapidement prendre conscience de leurs limites. C'est pourquoi la coordination, la concertation voire l'intégration sont des éléments de plus en plus importants de la politique de sécurité.

Quels sont dans ce contexte les centres d'intérêt de l'Allemagne en matière de politique de sécurité? En voici rapidement quelques-uns:

La stabilité et la paix en Europe, notamment par la poursuite du rapprochement avec les nouvelles démocraties d'Europe de l'Est et du Sud-Est et leur intégration en temps voulu dans les structures euro-atlantiques. Il s'agit en d'autres termes, de réaliser un transfert de stabilité en élargissant l'Union européenne et l'OTAN vers l'Est.

Autre point d'une grande actualité, et lié au premier: la stabilisation durable des régions en crise dans les Balkans sur la base de solutions politiques efficaces.

Un partenariat transatlantique solide et dynamique, ce qui suppose des discussions ouvertes et une étroite consultation avec les Américains au niveau bilatéral ainsi qu'au sein de l'Alliance au sujet du nouveau "cadre de la politique de sécurité" (new framework) proposé par le nouveau gouvernement des Etats- Unis, et notamment au sujet de l'association de systèmes défensifs et offensifs, ainsi que du bouclier anti-missile.

La poursuite du développement de la politique européenne de sécurité et de défense, afin de donner à l'Union européenne la capacité d'agir de façon autonome tant dans le domaine militaire que non-militaire.

Désarmement, contrôle des armements et prévention de la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs. La mise en œuvre du "cadre de la politique de sécurité" que je viens d'évoquer, ne doit pas se faire au détriment des progrès réalisés dans ce domaine, c'est-à-dire au détriment des traités multilatéraux de désarmement et de contrôle des armements.

Enfin, une coopération basée sur la confiance avec la Russie.

Les rapports entre l'Union européenne et l'OTAN sont au cœur des discussions que mènent la France et l'Allemagne sur la politique de sécurité. Les deux Etats recourent aux mêmes arguments pour justifier la nécessité d'une politique européenne de sécurité et de défense. En effet, dans la logique de l'unification de l'Europe, et dans l'intérêt des Etats qui la composent, l'Europe doit pouvoir prendre des décisions de politique étrangère et de sécurité, et jouer un rôle correspondant à son importance sur la scène politique internationale. On ne sait sans doute pas suffisamment que le Chancelier Schröder a expressément adopté en français, devant l'Assemblée nationale, le concept d'"Europe puissance" dont la France est à l'origine.

Dans les débats concernant le rôle de l'OTAN, on oublie fréquemment qu'elle n'est pas seulement une alliance militaire de défense collective, mais aussi une organisation politique s'appuyant sur des valeurs communes. Nous avons d'ailleurs pu le constater lors des attentats du 11 septembre. Pour la première fois dans l'histoire de l'organisation, l'article V du traité de l'OTAN a été appliqué, ce qui témoigne clairement de la solidarité avec les Etats-Unis d'Amérique. Le cadre qu'offre l'OTAN pour les relations transatlantiques est irremplaçable.

L'OTAN s'est toujours adaptée à la situation politique. Si la défense collective a été, jusqu'à l'effondrement du pacte de Varsovie, l'objectif premier de l'Alliance en vertu de l'article 5 du Traité de l'Atlantique Nord, l'OTAN s'était fixée comme but supplémentaire, au plan politique, de mener une coopération avec les Etats qui étaient membres à l'époque du camp adverse. Les ministres des affaires étrangères de l'OTAN adoptèrent dans ce but le rapport Harmel en 1967. Compte tenu de la nouvelle donne en matière de sécurité en 1989/90, l'OTAN avait de nouveau modifié en profondeur sa stratégie afin de pouvoir encore répondre à l'exigence d'une "colonne vertébrale" de sécurité dans la sphère euro-atlantique. Le Concept stratégique de l'OTAN, qui fixait les objectifs ainsi que les capacités de l'Alliance nécessaires à leur réalisation, a connu en 1991 et, pour la dernière fois en 1999, des ajustements correspondants.

Aux tâches de défense collective, de dissuasion et de consultation sont venus s'ajouter de nouveaux objectifs clés: gestion des crises et prévention des conflits en premier lieu, comme au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine ou en Macédoine; coopération accrue et partenariat en deuxième lieu, notamment avec les pays de l'ancien pacte de Varsovie mais aussi, par exemple, de la Méditerranée. Le programme dit de partenariat pour la paix, peu spectaculaire, qui s'attache à la coopération politique et militaire dans le cadre du Conseil de partenariat euro-atlantique (qui réunit tout de même 46 Etats membres), a précisément apporté ces dernières années une contribution importante à la stabilité en Europe.

Le processus d'ouverture de l'OTAN produit lui aussi des effets stabilisateurs en direction de l'Est. La Pologne, la Hongrie et la République Tchèque, Etats membres de l'ancien pacte de Varsovie, sont ainsi entrées dans l'OTAN en 1999. De nouvelles invitations devraient probablement être lancées lors du prochain sommet de l'OTAN en novembre 2002 à Prague, dix Etats tentant actuellement d'adhérer à l'organisation. Nos alliés partagent, sans restriction aucune, nos intérêts dans ce contexte, à savoir renforcement du partenariat et de la coopération et poursuite du processus d'ouverture. Nous nous accordons avec nos alliés sur le fait qu'il n'y aura pas de ligne rouge pour l'élargissement de l'OTAN, ce qui signifie que le principe du libre choix d'alliance continue de s'appliquer conformément à la Charte de Paris. S'il existe des différences de point de vue, elles concernent tout au plus la question de savoir comment et à quel rythme l'ouverture de l'OTAN doit se poursuivre. Sur l'ouverture de l'OTAN elle-même, le consensus est total au sein de l'Alliance. La ligne que nous prônons s'oriente autour des questions suivantes:

Premièrement: l'adhésion à l'Alliance représenterait-elle un gain en terme de sécurité pour le candidat concerné ?

Deuxièmement: cette adhésion signifierait-elle un gain pour l'OTAN ?

Troisièmement: cette adhésion renforcerait-elle en même temps la sécurité et la stabilité dans l'ensemble de l'Europe ?

Le préalable à une intégration réussie d'un candidat dans l'OTAN est un état de préparation militaire et notamment politique suffisant. Un nouveau membre doit être en mesure d'assumer réellement les obligations et responsabilités inhérentes à son statut de membre.

Il nous semble à ce sujet dommageable, sur le plan politique, de commencer la discussion à propos des candidats à un stade aussi précoce par rapport à la date du sommet de l'OTAN à Prague. Il ne saurait y avoir de concours de beauté.

L'Allemagne est, tout comme la France, consciente du fait que l'ouverture de l'OTAN touche de manière fondamentale ses relations avec la Russie. Or des spéculations se feraient jour sur la question de savoir si compte tenu de l'amélioration de ces relations, les problèmes liés à l'ouverture de l'OTAN ne passent pas au second plan, du point de vue russe également. Les événements du 11 septembre n'ont pas été les premiers à montrer une communauté d'intérêts entre la Russie et l'Ouest. L'intérêt que porte la Russie à une modernisation avait aussi toujours justifié par le passé la nécessité d'une orientation à l'Ouest. Daniel Vernet, du journal Le Monde, a vu dans cet aspect un parallèle avec l'Allemagne de l'après-guerre.

Lors de leur sommet à Nantes vendredi dernier, l'Allemagne et la France ont reconnu qu'il était indispensable de faire de la Russie un partenaire à part entière de la sécurité européenne et transatlantique. Elles aspirent à un partenariat entre la Russie et l'Union européenne et s'engagent à agir ensemble en faveur de la relance et de l'approfondissement de la coopération entre l'OTAN et la Russie. Des propositions de réforme du Conseil OTAN-Russie sont à l'étude. La récente visite du Secrétaire Général de l'OTAN à Moscou a confirmé l'intérêt des deux parties à coopérer de manière plus intensive encore.

Les différences de vue franco-allemandes sur les rapports de l'Union européenne et, le cas échéant de la politique européenne de sécurité et de défense, avec l'OTAN, perdront d'autant de leur acuité que l'on abandonnera la théorie pure, tendance probablement perceptible des deux côtés, pour se tourner vers des solutions concrètes. L'Union européenne et l'OTAN ont d'ores et déjà collaboré avec fruit, par exemple dans les Balkans. Les mécanismes existants de consultation et de coopération entre les deux organisations sont utilisés. Il faut se prononcer en ce qui concerne les accords sur l'accès aux moyens et aux capacités de l'OTAN.

L'amélioration de la capacité d'action militaire des Européens bénéficie par ailleurs aussi à l'Alliance et ainsi aux Etats-Unis, étant donné que onze des Etats de l'Union européenne sont membres en même temps de l'Alliance. La politique européenne de sécurité et de défense renforce le pilier européen au sein de l'Alliance. Des craintes, du côté des détracteurs de la politique européenne de sécurité et de défense, comme du côté américain, de voir cette même politique affaiblir et saper l'Alliance, sont infondées. L'Union européenne ne prendra pas d'engagement militaire là où, je cite, "the Alliance as a whole is not engaged militarily". L'avantage comparatif de l'Union européenne par rapport à l'OTAN réside dans le fait que l'Union dispose, contrairement à l'OTAN, d'un éventail important d'outils non-militaires et politiques voué à la gestion des crises et à la prévention des conflits.

N'oublions pas d'ailleurs que ce sont les Etats-Unis qui pressent l'Union européenne d'assumer une responsabilité accrue en matière de politique de sécurité. Il est tout à fait pensable que les Etats-Unis ne participent pas, pour des raisons de politique intérieure par exemple, à une opération de gestion de crise, et ce même si la réussite de cette opération servirait leurs intérêts en terme de politique de sécurité. La politique européenne de sécurité et de défense permettrait à l'Union de mener ce type d'opérations éventuellement de manière autonome, sans l'aide des Américains. L'Union apporterait ainsi une contribution à un meilleur partage des tâches, le fameux "burden sharing", au sein de l'Alliance.

La conférence d'engagement de capacités militaires et de police les 19 et 20 novembre ont montré la détermination des Etats membres à réaliser d'ici 2003 les objectifs programmés. C'est pourquoi je ne partage pas les réactions en partie négatives des médias à cette manifestation. La politique européenne de sécurité et de défense ne sera toutefois opérationnelle qu'au moment où les objectifs programmés, tant militaires que civils, seront réalisés dans leur totalité. La constitution des capacités prévues mettra l'Union en position de conduire les opérations de gestion des crises qui correspondent à l'éventail dans son entier des missions de Petersberg, y compris les opérations les plus difficiles. La Bundeswehr participera d'ailleurs à la réalisation du European Headline Goal avec un contingent de 18 000 soldats. L'Allemagne considère comme très positive l'attention particulière apportée, par la conférence précitée, aux capacités civiles. La combinaison des capacités civiles et militaires est précisément l'emblème de la politique européenne de sécurité et de défense.

Les changements intervenus dans la politique internationale à la suite du 11 septembre, la redistribution des cartes, pour reprendre l'expression de Hubert Védrine, sont une chance non seulement pour la politique de sécurité et de défense commune mais aussi, globalement, pour la politique étrangère commune de l'Union européenne. La lutte contre le terrorisme ne concerne pas les seuls domaines des affaires intérieures et de la justice. Les capacités et institutions de l'Union ont montré aussi leurs déficits à cet égard. Les moyens permettant de garantir la sécurité intérieure et extérieure de nos Etats demeurent d'abord du ressort national. Des mesures courageuses seront indispensables pour rendre possible une action commune. Il faut parvenir à une imbrication encore meilleure de la politique étrangère des Etats membres et de la politique étrangère de l'Union. Il est impossible d'appliquer, à long terme, dans l'optique d'une véritable politique étrangère commune, une méthode uniquement intergouvernementale. Pour renforcer l'action de l'Union à l'extérieur et lui conférer une cohérence et une visibilité accrues, il faut veiller à une synergie plus forte entre l'action du Haut Représentant de la PESC et celle du Commissaire chargé des relations extérieures. L'Allemagne et la France ont résolu à Nantes de soumettre des propositions dans ce sens.

D'un autre côté, la politique étrangère commune de l'Union européenne n'en est pas à ses balbutiements. Ses débuts remontent aux années soixante-dix. Les historiens voient le premier témoignage de cette politique dans la déclaration commune de l'Union européenne à Venise en 1980 sur la situation au Proche-Orient. Aujourd'hui aussi, l'Allemagne et la France travaillent, côte à côte avec leurs partenaires de l'Union européenne et principalement avec le Haut Représentant, à des solutions pour le conflit dans cette région.

Un autre exemple de la contribution de l'Europe est la région des Balkans, surtout la Bosnie, le Kosovo et la Macédoine, où la France et l'Allemagne œuvrent là aussi en très étroite coopération. Grâce au pacte de stabilité, cette région se voit offrir, pour la première fois depuis la fin de l'empire des Habsbourg et de l'empire ottoman, une perspective durable d'évolution dans la paix, laquelle peut déboucher à long terme sur l'intégration dans l'Europe.

Enfin, l'Union européenne est en train de jouer un rôle important dans l'établissement d'un avenir de paix en Afghanistan. Le Conseil des Affaires générales de l'Union européenne a décidé de nommer un représentant spécial pour l'Afghanistan. La conférence des Nations Unies a débuté hier à Bonn sous la houlette du représentant spécial du Secrétaire Général des Nations Unies, Monsieur Lakhdar Brahimi. L'Allemagne et la France poursuivent toutes deux l'objectif de former dans les plus brefs délais une administration transitoire en Afghanistan, afin de mettre ensuite sur pied un gouvernement largement représentatif, multiethnique, qui soit déterminé à instaurer les Droits de l'Homme. La priorité va à l'aide humanitaire. Elle doit être massive et sans conditions. Nos deux pays y participent. Ils sont prêts, chacun selon des modalités qui lui sont propres, à favoriser l'acheminement, sur le terrain, dans les meilleurs conditions possibles, de l'assistance fournie par les organisations internationales et les organisations non-gouvernementales.

On porte peu d'attention aux contributions concrètes de l'Europe aux Nations Unies, au maintien de la paix dans le monde et à l'aide au développement. La part des Etats de l'Union européenne au budget régulier des Nations Unies s'élève à près de 40 pour cent, celle au budget des Nations Unies pour des opérations de maintien de la paix à 40 pour cent également, celles aux programmes à 50 pour cent en tout. En ce qui concerne l'aide publique au Tiers monde, l'Union européenne et ses Etats membres apportent une contribution presque deux fois plus élevée que les Etats-Unis et le Japon réunis. Les Etats de l'Union européenne ne s'engagent pas du seul point de vue financier. Ils représentent à peu près dix-sept pour cent de toutes les troupes, forces de police et observateurs des Nations Unies en opération. De plus, ils forment à présent 60 pour cent environ des troupes de la SFOR et de la KFOR, et 90 pour cent des troupes en Macédoine.

Si l'Allemagne et la France sont d'accord sur l'objectif essentiel lié à la capacité d'action de l'Europe, elles ne sauraient se soustraire à la logique de la poursuite de l'intégration. Nos deux pays ont décidé à Nantes, eu égard à la conférence intergouvernementale de 2004, de donner de nouvelles impulsions à l'avenir de l'Europe afin de maintenir et de renforcer l'élan du projet européen. Les objectifs de la conférence intergouvernementale et du processus de discussion démocratique qui la précède résident dans une intégration plus forte, ainsi que dans le fonctionnement efficace d'une démocratie européenne plus transparente et reposant sur une légitimation accrue. L'Allemagne et la France souhaitent une constitution européenne. Elle sera un pas essentiel dans le processus historique d'intégration européenne.

Quatre thèmes, contenus dans la déclaration sur l'avenir de l'Union, doivent faire l'objet d'un traitement:

  • la question de la délimitation des compétences entre l'Union et les Etats membres,
  • le rôle des parlements nationaux,
  • la simplification des traités et
  • l'intégration de la charte sur les droits de l'homme dans les traités.

Ces questions conduisent à des réflexions plus vastes sur le processus de constitutionnalisation des Traités et aux relations des organes de l'Union entre eux, règlement des compétences dans les domaines du législatif et de l'exécutif compris. Nos deux pays restent ouverts à la discussion sur tous les thèmes qui ont trait à la réforme de l'Union pour l'avenir, par exemple l'extension des votes à la majorité qualifiée.

Sur un grand nombre des réformes citées, l'Allemagne et la France défendent des positions déjà concertées. Compte tenu des fréquentes critiques sur l'état des relations franco-allemandes, il est bon de rappeler quelques faits. Nos deux Etats ont montré à de multiples reprises dans l'histoire de la politique européenne qu'ils étaient en mesure de réaliser ensemble des bonds qualitatifs en terme d'intégration si telle était leur volonté. Preuves en sont l'Union économique et monétaire, mais aussi précisément la politique de sécurité, qui est le thème de notre rencontre d'aujourd'hui. Ce pessimisme devenu à la mode et qui ne cesse de m'étonner depuis le début de ma mission dans votre pays, n'a aucun lieu d'être.

La gestion politique courante se caractérise par une coopération extrêmement intense. Il n'y pas d'autre exemple de concertation aussi étroite sur presque tous les dossiers politiques importants. Le processus dit de Blaesheim a crée un réseau de rencontres qui permet d'aplanir des divergences de vues sur des questions bilatérales, européennes et internationales et de trouver des solutions dans ce sens. Les consultations des chefs d'Etat et de gouvernement, des ministres des affaires étrangères et de leurs collaborateurs, les rencontres entre ministères sectoriels sont régulières. Pas une semaine ne se passe sans la tenue d'entretiens franco-allemands, sans parler des nombreuses réunions à l'échelle européenne.

Nous savons tous que l'Allemagne et la France sont l'une pour l'autre le principal partenaire économique. Je vous épargnerai les chiffres. Le temps me manque aussi pour décrire en détail l'imbrication de plus en plus étroite de nos sociétés civiles, qui se reflète dans les échanges d'écoliers, d'étudiants, de communes, de villes et de régions. J'ai déjà pu me rendre compte précisément de leur importance depuis mon entrée en fonctions, il y a quelques mois à peine, dans votre pays. Enfin nous devrions placer nos espoirs dans les relations culturelles. L'intérêt, peut-être plus vif que ce que l'on avait coutume de penser, envers le pays voisin, nous a été démontré en tout cas à nous, Allemands, par le dernier Salon du Livre à Paris, rendez-vous prestigieux de l'édition en France.Le bilatéralisme franco-allemand est depuis toujours une base importante des avancées de l'Union. Le bilatéralisme n'est absolument pas mort. Il ne s'est pas dissous, ni ici ni à Bruxelles. Il existe peut-être même un nouveau bilatéralisme en Europe, comme d'aucuns l'affirment. La politiqe de sécurité ne pourrait-elle pas, elle aussi, en être un exemple ? Le rapport rendu au Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, qui a également été adopté à Nantes, atteste de manière impressionnante la coopération au plan militaire et en matière d'armement dans dix-huit secteurs; parmi eux l'harmonisation des besoins militaires, le développement d'une capacité européenne de reconnaissance, l'amélioration de la capacité de transport stratégique, l'amélioration de l'interopérabilité des systèmes de commandement et d'information ainsi que le renforcement de la coopération en matière de recherche et de technologies.


Tous ceux qui ont affaire à la coopération franco-allemande dans la pratique saisissent très vite le rôle essentiel que les membres des forces armées jouent à cet égard. La coopération a commencé à partir du souhait de la réconciliation. Elle repose aujourd'hui sur le sentiment de la responsabilité commune envers le destin de l'Europe.


Hubert Védrine a remarqué à juste titre que les relations franco-allemandes étaient entrées dans la phase de post-réconciliation. Cela signifie que ce coude à coude unique entre nos deux pays et peuples a besoin de nouvelles raisons d'être, lesquelles seront portées par les générations à venir. Elles prennent leur source avant tout dans les efforts entrepris pour la réalisation du projet européen commun. Elles ont déjà permis de réunir bien des idées jusqu'alors divergentes. A preuve la notion de fédération des Etats-nations, à laquelle adhère chacun des deux pays.


L'avenir apportera lui aussi des différences d'approche sur l'intégration. Elles n'entraîneront cependant aucun "choc des philosophies", mais conduiront à la poursuite d'un débat animé sur l'Europe, débat que nos deux pays ne cessent d'impulser et qui fait progresser, par là même, l'unification européenne.



 

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