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Amis héréditaires : la vocation du traité franco-allemand

Amis héréditaires : la vocation du traité franco-allemand

Discours prononcé par le ministre fédéral des Affaires étrangères, M. Joschka Fischer, devant le Bundestag, le 16 janvier 2003, à l’occasion du 40ème anniversaire du traité de l’Élysée. Source: CIDAL, Paris.

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Nous nous apprêtons à célébrer le 40e anniversaire du traité de l’Élysée, un traité d’amitié conclu entre notre pays et la République française. Il s’agit bien d’un traité d’amitié, non pas d’un traité de paix, mais d’un traité qui a contribué de manière essentielle à institutionnaliser une paix durable en Europe.De ce point de vue, je partage l’avis de tous ceux qui le qualifient de traité historique, car il a vraiment marqué son siècle.

Franz Müntefering est revenu sur sa biographie personnelle pour rappeler l’époque à laquelle l’Allemagne et la France étaient des ennemis héréditaires. Dans l’exercice de mes fonctions de ministre des Affaires étrangères, je rencontre souvent des interlocuteurs qui se trouvent exactement dans la même situation. J’y ai pensé encore récemment en parlant avec le président arménien. Notre entretien portait sur un conflit semblable qui sévit dans la région du Haut Karabakh et qui oppose deux peuples, deux pays voisins luttant pour le même territoire et invoquant chacun des motifs d’ordre historique. J’ai alors pensé au rôle que l’amitié et la réconciliation franco-allemandes jouent réellement pour la paix sur notre continent. Nous ne devons pas oublier une chose, et je ne peux qu’abonder dans le sens de Franz Müntefering car je l’ai vécu personnellement: lorsque j’allais à l’école, les enseignants étaient encore classés en fonction de leurs animosités personnelles. Il y avait ceux qui considéraient les Russes comme leurs ennemis héréditaires, d’autres les Anglo-américains et bien sûr tous ceux qui avaient une aversion profonde pour les Français. Le classement était fonction de cela. Aujourd’hui, on a l’impression que c’est une vieille histoire appartenant à une époque entièrement révolue. C’est là l’un des grands mérites du traité d’amitié franco-allemand, du traité de l’Élysée, grâce auquel aujourd’hui les choses sont devenues toutes naturelles entre nous.

Il suffit de penser au malheur que cette frontière dans le sud-ouest de l’Allemagne a engendré pour la région tout entière, pour la Bade et la Rhénanie-Palatinat, de même que pour la Sarre à plusieurs reprises. Aujourd’hui, cette frontière continue d’exister en termes de droit public mais elle ne sépare plus les hommes dans la réalité car il y a longtemps qu’elle est devenue perméable au sein de notre Europe commune. C’est là aussi l’une des grandes performances du traité de l’Élysée.

  • La réconciliation franco-allemande

Mesdames, Messieurs, c’est l’autodestruction du système étatique en Europe qui a ouvert la voie de la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Deux grandes guerres avaient éclaté en Europe au XXe siècle, avec pour principaux protagonistes la France et l’Allemagne, et avaient définitivement détruit l’équilibre entre les puissances. Forts de cette expérience, deux grands hommes d’État, Robert Schuman et Jean Monnet, ont forgé une idée nouvelle: réaliser l’intégration des intérêts en s’appuyant sur la réconciliation franco-allemande.

  • L’intégration des intérêts économiques et politiques

Leur première préoccupation fut d’abord l’économie mais ils pensaient déjà bien sûr à la culture et surtout à la politique. Pour cela, il fallait que la France et l’Allemagne coopèrent l’une avec l’autre et que ces ennemis héréditaires deviennent en quelque sorte des amis héréditaires. Telle était à l’époque, et telle est encore aujourd’hui, je tiens à le souligner, l’idée maîtresse qui reste valable même dans une Union élargie. Voilà la vocation du traité franco-allemand.

Traduire cette vision dans le domaine de la politique a été, dès la première heure, le grand mérite de Konrad Adenauer, de Willy Brandt, d’Helmut Schmidt, d’Helmut Kohl aussi et à présent de Gerhard Schröder, c’est-à-dire de tous les chanceliers fédéraux et de tous les premiers ministres et présidents français depuis Charles de Gaulle. Transposer cette vision dans la politique au quotidien, faire en sorte qu’elle devienne une réalité vivante au sein de la société et construire cette Europe commune constitue l’objectif premier de nos deux peuples, de nos deux pays, et je dirais même que c’est là leur intérêt premier.

Ceci est aussi l’une des conséquences du traité de l’Élysée. Aussi est-il très important que nos parlements se rencontrent. Je l’ai déjà dit hier devant la Commission: il se peut qu’en matière de gestes symboliques, nous n’ayons pas la même sensibilité que nos amis français. Toutefois, le fait que nos deux parlements siègent ensemble pour la première fois en réunion plénière constitue à mes yeux une réalité symbolique très importante pour la réconciliation entre nos deux peuples. C’est pourquoi cette initiative recueille le plein appui du gouvernement fédéral.

  • La dimension culturelle

Il y a eu aussi bien sûr, dès le début, la dimension culturelle, c’est-à-dire la coopération au niveau de la société civile et surtout de la jeunesse. Cette composante a joué un rôle décisif dans le traité d’amitié franco-allemand, le traité de l’Élysée. Nous ne devrions pas nous contenter de chanter les louanges de ce traité a posteriori mais plutôt déployer de nouvelles initiatives pour l’avenir.

Je remarque non sans une certaine inquiétude que, sur le plan linguistique, l’apprentissage de la langue du partenaire est plutôt en régression dans chacun de nos pays, pour dire les choses de façon diplomatique. Il y a plusieurs raisons à cela: la mondialisation et le fait que, sans aucun doute, l’anglais est devenu entre-temps la lingua franca, la langue internationale, parlée dans le monde entier. Néanmoins, face à une Europe qui se rapproche, nous devons nous engager davantage pour que l’apprentissage de la langue du partenaire soit renforcé parmi les jeunes de la future génération si nous ne voulons pas perdre un potentiel important pour l’avenir de la relation franco-allemande.

Dans ce domaine, nous devons coopérer avec les Länder, et je pense que rien ne s’y oppose, afin d’investir dans l’avenir de façon plus énergique. Je sais combien c’est difficile mais je considère que c’est indispensable de même que de déployer des initiatives culturelles communes.

  • La politique agricole européenne

Vous venez d’évoquer la politique agricole. Si nous avions de l’argent, il serait superflu d’en discuter. Mais ce n’est pas le cas et nous devons nous demander pendant combien de temps encore pourrons-nous nous offrir le luxe, dans le monde du XXIe siècle, de consacrer plus de 40 pour cent du budget communautaire de l’Union européenne à la politique et aux subventions agricoles tandis que la situation de la culture, du cinéma et autres au niveau européen est plus que précaire. Si nous voulons que l’Europe, et donc la France autant que l’Allemagne, puisse assumer son rôle dans le monde de demain au XXIe siècle, il faut distribuer les ressources en fonction d’autres priorités. Vous le savez bien, Madame Merkel. Tout est là. Je pense que c’est un impératif.

  • La coopération franco-allemande, noyau et force d’entraînement du développement de l’Europe

Je le répète de façon claire et nette: la coopération franco-allemande a été le noyau et la force d’entraînement du développement de l’Europe et j’affirme qu’elle le restera même dans une Europe à 25. En quatre ans, j’ai constaté une chose: lorsque l’Allemagne et la France sont d’accord, elles ne le sont jamais en excluant les autres ou en leur faisant front; au contraire, elles entraînent toujours les autres.

Nous avons déjà évoqué Adenauer et de Gaulle ainsi que les difficultés engendrées par le préambule du traité. Tout à coup, j’ai eu l’impression de connaître cette situation. En réalité, les choses n’ont pas beaucoup changé sur le plan des relations franco-allemandes: les compromis sont difficiles mais, une fois réalisés, ils donnent un élan incroyable au développement de l’Europe. Voilà ce qui rend la relation franco-allemande aussi fascinante!

Voisins directs très proches dans de nombreux domaines en raison de notre histoire, nous n’en sommes pas moins très différents les uns des autres, un peu comme les membres d’une même famille. Depuis Adenauer et de Gaulle, cet antagonisme s’est révélé positif. Le rôle du moteur franco-allemand consiste à faire avancer ces compromis au bénéfice de l’Europe.

Je suis heureux du jugement positif que vous portez sur le compromis réalisé avant-hier. C’est surtout aussi au chancelier fédéral que revient le grand mérite d’avoir réussi à faire avancer l’intégration dans un compromis constitutionnel européen. L’élection de la Commission par le Parlement européen renforce bien sûr considérablement la légitimité de la Commission dans le cadre d’une future constitution. Parallèlement, cela représente un accroissement énorme de compétences tant pour le Parlement européen que pour les citoyens et les citoyennes qui lui attacheront de ce fait plus d’importance et qui exerceront une influence indirecte sur la composition de la Commission.

Nous ferons en même temps une percée décisive dans la question de l’élargissement des droits de la Commission. C’est ainsi que par exemple le contrôle des directions générales sera assumé par la politique, plus exactement par la Commission. Je pense qu’il s’agit là aussi d’un progrès énorme. Tous ceux qui connaissent les réalités seront de mon avis. L’extension de la codécision à tous les actes législatifs de l’Union joue également un rôle très important pour le Parlement européen qui voit ses droits augmenter. Vous avez également parlé de la politique étrangère commune. Il est essentiel qu’à l’avenir, ce soit un ministre européen des Affaires étrangères qui soit chargé de représenter nos institutions européennes à l’extérieur.

  • La politique étrangère et de sécurité commune

Madame Merkel, j’estime tout aussi important le fait que nous ayons décidé d’introduire en règle générale le vote à la majorité pour toutes les questions relevant de la Politique étrangère et de sécurité commune. C’est là aussi à mes yeux un pas essentiel en avant. Ceci se situe dans le droit fil de la coopération que notre gouvernement pratique depuis des années avec le gouvernement français. Je voudrais vous dire encore une chose: je suis heureux de constater que, sur ce point, vous avez relativisé vos critiques, vous qui ne cessiez de reprocher au chancelier fédéral de négliger les relations franco-allemandes et les questions européennes en général. Pour ma part, je vous assure qu’en adoptant l’Agenda 2000, nous avons réalisé, sous la conduite du chancelier fédéral, un compromis relevant presque de l’impossible. Et cela était nécessaire pour pouvoir avancer dans les négociations concrètes.

  • L’élargissement de l’Union européenne

Le gouvernement précédent avait fixé l’an 2000 comme date d’adhésion de la Pologne à l’Union européenne. Les dossiers de négociation avaient été ouverts six mois avant notre arrivée au gouvernement. Le processus de négociation a pris de la vitesse sous la présidence de l’Allemagne. À Copenhague, nous avons mené à bien ce processus historique et achevé les négociations avec dix nouveaux pays membres.

Sous présidence allemande, nous avons également entamé le deuxième volet, et pas seulement l’élargissement de l’Union. Parallèlement, sur la base du compromis de Berlin et toujours en coopération avec la France, l’initiative de l’Allemagne a permis de lancer les travaux de la Convention. Il ne s’agit donc pas uniquement de l’élargissement mais aussi de la constitution européenne.

  • La Convention européenne

Je suis parfaitement d’accord avec Madame Sager: si nous arrivons, au cours de cette année qui marque le 40ème anniversaire du traité de l’Élysée, à élaborer au sein de la Convention une constitution européenne, les travaux allant bon train grâce à la conduite du président Giscard d’Estaing, alors nous pourrons dire que nous avons accompli quarante ans plus tard la mission qui nous avait été léguée par le traité d’amitié franco-allemand, le traité de l’Élysée. Tel était et tel reste l’objectif de l’actuel gouvernement fédéral. Telle est la politique du chancelier Schröder et j’ajouterais: telle est la politique du président Chirac. J’estime que c’est une performance considérable qui sert la cause de l’Europe.

  • Notre devoir de paix

Il en est de même de notre devoir de paix. Je suis tout à fait disposé à mener cette discussion dans une autre enceinte. Toutefois, nous ne devrions pas, un jour comme aujourd’hui, nous lancer dans des discussions tactiques sur la façon de pousser le gouvernement dans telle ou telle direction. (…)

Je vous le dis: le traité franco-allemand est un traité d’amitié dont le premier mérite est d’avoir instauré la paix. Si l’actuel gouvernement fédéral a un devoir premier à remplir, c'est bien, et nous ne sommes pas naïfs, un devoir de paix. Sur ce point, il n’y a aucun doute: nous plaidons en faveur de la mise en œuvre de la résolution 1441. Cela veut dire que les inspecteurs doivent faire leur travail. Nous pensons qu'il n’y a aucune raison d’employer la force militaire. Nous avons bien trop peur que l’emploi de la force militaire en Iraq ne déclenche un engrenage qui pourrait avoir des conséquences fatales. Aussi avons-nous adopté dès le début une position très claire. Nous avons dit que nous ne participerions pas à une action militaire en Iraq. Nous ne changerons pas d’avis. C’est l’expression d’une politique concrète en faveur de la paix.

 

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