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Le piège antiterroriste

Le piège antiterroriste

L'attentat qui a frappé hier l'immeuble des Nations Unies à Bagdad visait personnellement l'envoyé spécial des Nations Unies, Sergio Vieira de Mello, chargé de la reconstruction en Irak. Un bilan encore provisoire fait état de 17 morts et de 100 blessés. Au delà de l'horreur et de la révolte qu'inspire un tel acte dirigé non pas contre les Américains mais d'abord contre des civils Irakiens et étrangers, ce nouvel attentat pose de nombreuses questions auxquelles les autorités américaines ne répondent pas ou très mal. Les politiques du Pentagone paient aujourd'hui leur impréparation, dont on peut se demander jusqu'où elle n'a pas été volontaire. Quand des démocrates, et à fortiori la première puissance du Monde qui entend servir de référence, font une guerre pour "libérer un peuple asservi par une dictature", ils se doivent de préparer l'après-guerre et de prendre en charge les populations civiles. Tout signataire de la Charte des Nations Unies le sait. Ensuite ils paient les mensonges qui ont été proclamés à la face du monde depuis la tribune des Nations Unies par les chefs des délégations américaine et britannique. Des preuves qui se sont avérées être des faux grossiers. A Londres, le gouvernement a présenté des excuses partielles devant le Parlement. Des enquêtes parlementaires sont ouvertes en Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis. Dans ces deux pays, les responsables des Services Secrets ont témoigné devant des commissions spécialisées. Le patron de la CIA, George J. Tenet, n'a pas hésité, encore très récemment, à mettre les choses au point dans une déclaration qui constitue un camouflet pour le ministre de la Défense M. Rumsfeld. En attendant que dans la vieille Europe, un parlementaire ait l'idée de suggérer la création d'une commission d'enquête parlementaire (européenne pourquoi pas ?) pour voir quelles informations auraient été données aux Américains avant le 11 septembre pour se demander pourquoi ils n'en auraient rien fait puisque leur rapport parlementaire intégral est destiné à rester à usage interne et à en tirer toutes les conséquences. NDLR

Derrière cette "guerre contre le terrorisme" que prône l'Amérique, il faut bien se poser des questions sur les finalités d'une guerre que Washington mène surtout par procuration, ce qui ne manque pas d'inquiéter les Etats-majors des services européens. Certains vont même jusqu'à redouter une "vassalisation" des services de renseignement des pays de l'OTAN. Analyse de Bruno Delamotte (1) spécialiste de géostratégie. Paris le 20 août 2003. Ó Bruno Delamotte & European Security.

La phase militaire du combat antiterroriste est – provisoirement (?) – terminée, déclarait récemment Georges W. Bush, prenant soin d'éviter toute allusion à celle poursuivie par la communauté du renseignement. Une guerre de l'ombre que Washington mène surtout par procuration, les sous-traitants étant des services "amis" (Européens, Israéliens, mais aussi Saoudiens ou Pakistanais…).

Le contre-terrorisme américain est un mythe savamment entretenu à coup de dizaines de millions de dollars. La CIA croit pouvoir dissimuler son manque dramatique de visibilité, son absence de sources, par des démonstrations de force aussi impressionnantes que vaines. Un réseau s'éradique de l'intérieur par un travail de renseignement de très longue haleine, pas de l'extérieur en recourant à des bombardiers et autres missiles de croisières. Les milliards de dollars dépensés pour détruire l'Irak et l'Afghanistan n'ont servi à rien. Le triomphalisme est de rigueur mais repose sur du vent, sur une communication soigneusement orchestrée plus que sur des résultats concrets.

Les attentats qui ont ensanglanté Riyad récemment, pourraient bien être les premiers d'une nouvelle et longue série destinée à chasser les civils "impies" après que les militaires aient annoncé leur retrait prochain. Ils confirment aussi, aux plus sceptiques, que la question islamiste demeure d'une actualité brûlante.

Que Ben Laden soit mort ou vif, cela ne change rien en la matière. L'important n'est pas l'homme mais la dynamique et elle perdure.

Les "apprentis terroristes" qui s'entraînaient hier en Afghanistan partent désormais vers les camps philippins, indonésiens, pakistanais ou somaliens. Pire encore, rien n’indique que le flot se tarisse. Certains spécialistes parlent même de l'arrivée de nouveaux profils, voire d'occidentaux convertis.

La politique américaine à l'égard du monde musulman est un échec patent depuis cinquante ans. Les Russes ont l'habitude de dire que "l'Orient est affaire de finesse", les Américains devraient s'en inspirer au lieu de privilégier la force sur le dialogue.

  • Le 11 septembre a permis une prise de conscience mais rien d'autre

Ce ne sont pas les choix faits depuis qui permettent d'espérer une issue rapide à la spirale de la violence. Au contraire, les démonstrations de force ne font qu'accroître une haine de l'Amérique – et non de l'Occident - souvent déjà palpable.

La solidarité entre alliés est normale, y compris en matière de services secrets, doit-elle pour autant devenir notre priorité alors que cette menace ne nous vise pas vraiment?

La CIA était-elle aux cotés de la France, récemment, lorsqu'il a fallu gérer la crise ivoirienne, ou encore, lorsque Paris était, il y a quelques années, ensanglantée par les islamistes algériens? Al Qaida et ses ramifications (sous-traitants diront certains) menacent essentiellement les intérêts des Américains et de leurs alliés anglo-saxons déclarés et, pour des motifs énoncés clairement qui sont tous liés à une présence en Arabie qui vient de prendre fin.

En ce qui concerne la France, on ne saura sans doute jamais si le pétrolier "Limbourg" était bien la cible de l'attentat qui l'a endommagé ou si le terroriste visait un bâtiment anglo-saxon situé derrière, sans parler du fait que l'affréteur était anglo-saxon.

Il en va de même pour ce qui est de l'attentat de Karachi contre les personnels de la DCN, personne ne sait encore aujourd'hui si les terroristes ont souhaité envoyer un message aux autorités françaises ou au Général Musharraf lui-même. Dans les deux cas, les experts se perdent toujours en conjectures.

Rien à voir avec Carlos ou les terroristes "politiques" des années 70 et 80 qui n’étaient que les "VRP en mort violente" d’Etats ayant fait le choix du terrorisme comme outil diplomatique. Ils étaient connus, presque prévisibles, tant leur activité était liée à des phases de tensions internationales, à des négociations secrètes. Al Qaida est en dehors de tous les circuits et schémas de pensées traditionnels et ne répond qu'à une vision de la défense de l'Islam par le terrorisme.

Pour se protéger d'éventuels nouveaux attentats islamistes, Washington compte sur ses moyens électroniques ("Echelon"), la peur inspirée par sa force armée, et, surtout, sur la "coopération soumise" de ses alliés. Le principe "officiel" est simple: "vous êtes avec nous ou contre nous?" Mais, cette exigence de coopération pourrait bien dissimuler un agenda secret plus insidieux.

En effet, les services occidentaux n’ont pas les moyens de leurs homologues américains: aux USA, la priorité donnée à l’antiterrorisme n’a pas affecté les autres missions mais s’est accompagnée de l’attribution de moyens financiers conséquents et de recrutements massifs. Ainsi, 130 traducteurs ont été recrutés en quelques semaines…par le biais de petites annonces, avec les problèmes de sécurité que cela implique !

A l’inverse, en Europe, à commencer par la France, les énergies supplémentaires consacrées le sont au détriment des objectifs traditionnels. Les arbitrages sont constants. Et tout laisse à penser que cela va se poursuivre: au lendemain du 11 septembre, la DST n'a pas pu éviter une déflation administrative d'effectifs prévue avant les attentats. Elle a été néanmoins compensée quelques mois plus tard par le recrutement d'une quinzaine de fonctionnaires supplémentaires. A la DGSE, les 300 postes supplémentaires qui étaient prévus dans le cadre de la loi de programmation militaire ont disparu de la dernière mouture. La coordination stratégique des actions de renseignement ne connaît toujours pas la priorité qui s'impose au niveau national.

Les questions de personnels ajoutées aux problèmes de moyens financiers font que l’opérationnel recule constamment au profit des échanges, les "totems", moins coûteux mais plus contraignants, plus limités.

Pire encore, une crainte sourde se développe: celle d’une inféodation croissante de nos services de renseignement à Washington, une perte de distance menant, à terme, à la vassalisation.

Les demandes de Washington sont toujours plus pressantes et plus précises, obligeant à y consacrer une part croissante des moyens disponibles sans forcément comprendre les motivations réelles de ces requêtes. Une hiérarchisation des services se met en place: Il y a ceux qui savent et ceux qui font.

De même, il serait bon de s'interroger sur les raisons qui ont conduit le Mossad à perdre une part non négligeable de son analyse au cours des dernières semaines…au profit d'un renforcement des unités opérationnelles.

Ainsi, les services spéciaux américains n’ont en matière anti-terroriste qu’à se féliciter de la coopération franco-américaine, mais quel profit en tire la France sur le plan de sa sécurité ? Pour Al-Qaida et ses sous-traitants, la France est loin d'être une cible prioritaire, abstraction faite du risque lié à la présence sur le sol national d'objectifs américains pas toujours bien protégés. Notre "menace islamique" est d’un genre différent (essentiellement liée à l’Algérie) et gérée au plus près depuis plus de dix ans. Or, assurer la sécurité américaine accroît notre propre risque: la solidarité exigée en matière de lutte contre le terrorisme n'existe pas dans d'autres domaines, à commencer par l'économie.

Et là, Washington est toujours plus incisif, y compris à l'égard de ses alliés. Le but affiché est simple: geler les rapports de force au niveau actuel pour assurer le maintien de la suprématie américaine. La chute de l'Empire soviétique a été accélérée par le programme américain de "Guerre des étoiles" qui obligea Moscou à s'engager dans une impasse technologique et financière. Il ne faudrait pas que l'indispensable lutte antiterroriste devienne une sorte de quête du Graal qui mobiliserait toutes les énergies et verrait la "vieille Europe" s'épuiser vainement à chercher l'issue d'une impasse…

(1) Avec Bernard Brigouleix, Bruno Delamotte est le coauteur d'un livre à succès "le grand bazar" publié aux Editions Michalon. Dans cet ouvrage puisé aux meilleures sources, ils démontent les mécanismes qui permettent de mieux comprendre les enjeux planétaires qui se font et se défont sous nos yeux et nous livrent quelques révélations inédites sur les combats qui se livrent dans l'ombre contre les grandes entreprises européennes. Bruno Delamotte, dont la profession est de conseiller de grands groupes français, était le 15 mai 2003 l'invité d'Elise Lucet sur le plateau du magazine de France 3 "Pièce à Conviction" consacré à l'Irak, "Questions sur une guerre éclair".

(2) Les informations qui ne proviennent pas des services anglo-saxons (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ne sont pas forcément les bienvenues quand elles n'ont pas été sollicitées. Lorsque la DGSE tenta d'éclairer la CIA sur la préparation d'un "attentat géant" sur le sol américain, elle se vit répondre que c'était encore les élucubrations de leurs sources chiites et qu'il fallait bien comprendre que "l'ennemi était chiite et non sunnite"….

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