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11 Septembre : La grande guerre des Américains

11 Septembre : La grande guerre des Américains

"Le 11 septembre 2001, l'Amérique est entrée en guerre. La mobilisation des esprits est totale, symbolique. Les esprits sont embrigadés. En instaurant une minute de silence à 8h48 et 9h03, les autorités américaines contribuent à fixer officiellement deux repères qui entrent alors dans un processus mémoriel. Le 11 septembre est passé du statut de simple fait historique à ceux de tragédie humaine et d'épopée nationale. Et l'heure des deux attentats est devenue une 'heure sacrée', digne de mémoire"... Quand un historien, Bruno Cabanes (1), rencontre un grand reporter de France 3, Jean-Marc Pitte (2), les regards se croisent pour expliquer avec talent comment un événement dramatique et singulier devient, au travers d'une volonté politique et d'une émotion collective, un moment fédérateur dans le parcours d'une nation. Les auteurs de ce livre détaillent et analysent comment, au cours des mois qui ont suivi les tragiques attentats, l'Amérique s'est donnée une "culture de guerre" qui prévaut aujourd'hui outre-Atlantique. Jean-Marc Pitte livre à Joël-François Dumont son sentiment sur ce qui a changé après ce 11 septembre aux Etats-Unis et explique comment l'Administration Bush a su créer une union sacrée pour mieux justifier une guerre qui s'annonce sans fin. Paris, le 11 septembre 2003. © European-Security.com.(Photos © Armand Colin, AFIS et Space Imaging).

Bruno Cabanes, co-auteur du livre "11 septembre : la grande guerre des Américains", publié aux Editions Armand Colin. Photo ©Jean-Marc Pitte, co-auteur du livre "11 septembre : la grande guerre des Américains", publié aux Editions Armand Colin. Photo ©

Joël-François Dumont: Un certain 11 septembre 2001, l'Amérique a connu un véritable traumatisme: le symbole même de sa puissance a été attaqué sans déclaration de guerre. Au-delà de la tragédie qui a été vécue dans le monde entier en direct, grâce à la télévision, on a l'impression depuis cette date fatidique que le monde a bien changé. Jean-Marc Pitte, quelle analyse faites-vous de ce 11 septembre dans l'ouvrage que vous publiez avec Bruno Cabanes (1).

Bruno Cabanes et Jean-Marc Pitte, auteurs du livre "11 septembre : la grande guerre des Américains", publié aux Editions Armand Colin. Photo ©

Jean-Marc Pitte et Bruno Cabanes (Photo Armand Colin)

Jean-Marc Pitte: L'analyse que nous faisons de ce changement, Bruno Cabanes et moi, c'est que d'un seul coup, l'Amérique s'est tournée vers l'extérieur. Non pas par choix, mais par obligation. Les Américains se sont rendus compte que leur isolement était mal vécu par des gens qui les haïssaient. Lorsque nous étions à New York, cette question revenait sans cesse: inscrite ici sur les murs ou là sur des affiches: "pourquoi est-ce que l'on nous hait tant ?" La question se posait en effet aux Américains.

Très rapidement, la politique et la religion se sont mélangées. "Si Dieu est de notre côté, mais qui donc peut être contre nous ?". Ces questions qui ont trait à l'isolement, aux antagonismes ou encore à la haine que des peuples à l'extérieur pouvaient ressentir se posait réellement. La politique étrangère, la conception américaine du monde, s'en sont trouvé entièrement changées. On est passé d'un ethnocentrisme à une sorte de "nation-centrisme". Cet événement a tout changé

Joël-François Dumont: Ce qui est surprenant et original dans votre démarche comme l'indique le titre de votre livre: "la grande guerre des Américains", c'est la comparaison que vous faites entre la guerre de 14-18 pour les Européens et le 11 septembre pour les Américains. Comment peut-on comparer des évènements aussi différents ?

Jean-Marc Pitte: L'idée n'était pas de comparer car les deux événements ne sont pas comparables. D'une part, il y a un événement tragique qui a duré quelques heures et de l'autre une guerre qui a duré quatre ans. D'un côté un événement qui a fait 3 000 morts, de l'autre une guerre qui a fait plus de 9 millions de morts. Notre idée n'était pas du tout de comparer. Plus simplement, il y avait sur le conflit de la Première Guerre mondiale une grille de lecture historique. Bruno Cabanes et moi avons trouvé intéressant de réutiliser cette même grille de lecture utilisée par des historiens sur un événement comme celui du 11 septembre. Ce qui nous a le plus frappé, ce fut de voir des phénomènes identiques à ceux que l'on avait connus au début de la Première Guerre mondiale s'installer petit à petit.

Ground Zero. New York, 12 septembre 2001: Photo American Forces Press Service.

New York: A la recherche de survivants (Photo AFIS)

L'invocation de l'union sacrée, la façon de célébrer le deuil, d'héroïser des membres de la population américaine, qu'ils soient pompiers, policiers, ou sauveteurs, comme cela avait été le cas lors de la Première Guerre mondiale. Et donc c'est plus cette grille de lecture historiographique de 14-18 qui nous a permis de regarder comment "une culture de guerre" se développait aux Etats-Unis. Une culture de guerre qui une fois mise en place, permettait de faire accepter à l'opinion publique américaine des conflits bien réels cette fois-ci, en Afghanistan d'abord puis en Irak.

Joël-François Dumont: Il est manifeste que dans les mentalités américaines, ce 11 septembre a marqué un tournant. Dans les esprits d'abord, et plus encore comme vous venez de le remarquer, dans leur culture...

Jean-Marc Pitte: En effet, on peut vraiment parler de tournant. Avant le 11 septembre, la nation américaine se caractérisait déjà par un patriotisme fort, la plupart des maisons individuelles arboraient la bannière étoilée. Après le 11 septembre, le drapeau américain était partout. Pas seulement sur les pelouses des petits pavillons de banlieue, ou accrochées au haut de mats devant les maisons. Les drapeaux américains flottaient partout: aux fenêtres des bureaux à New York, sur les véhicules et jusque sur les caméras de nos collègues, nous avons même vu des petits fanions. La plupart des hommes portant même un pin's à la boutonnière !

Ce patriotisme qui était pourtant déjà bien ancré dans la culture américaine est devenu après le11 septembre omniprésent. Celui-ci devait légitimer une autre façon de concevoir une ligne de conduite politique intérieure mais aussi extérieure. George Bush s'est servi de cet événement pour dire: "Soit vous êtes avec moi, soit vous êtes contre moi" ! Pour tout bon citoyen américain, cela induisait une adhésion sans réserve aux décisions prises en politique étrangère tout autant qu'une acceptation totale des mesures adoptées en politique intérieure. Qu'il s'agisse de mesures répressives ou encore des nouvelles lois restreignant les libertés individuelles, autant de choses que les Américains ont accepté parce qu'il y avait ce besoin collectivement exprimé d'union sacrée, dans l'intérêt supérieur de la Nation américaine...

Joël-François Dumont: François Mitterrand a un jour déclaré: « les Américains sont en guerre, les Européens aussi, mais ils ne le savent pas ».... Partagez-vous cette opinion ?

Ground Zero. New York, 12 septembre 2001: Photo American Forces Press Service.

Vue de Manhattan le 12 septembre 2003 (Photo AFIS)

Jean-Marc Pitte: Je crois qu'il y a eu de la part des Européens une réaction visant à refuser la guerre. Le fait que l'on sache que l'on est "en guerre contre le terrorisme" ne sous-tend pas l'obligation d'accepter la guerre telle que les Américains l'ont imposée en Irak. Je pense qu'il s'agit là de deux choses très différentes. Les Américains ont tendance à vouloir nous faire admettre leur conception des choses: ils veillent sur la sécurité du monde. Ils sont conscients de la menace terroriste parce qu'ils l'ont vécu sur leur territoire, mais ce qu'ils oublient c'est que les Européens ont vécu des attaques terroristes, peut-être moins impressionnantes et moins spectaculaires, mais bien avant eux. Et ce sentiment d'être en guerre, les Européens l'ont eu plus longtemps qu'eux peut-être. Je ne crois vraiment pas que l'on puisse différencier d'un côté des Américains qui seraient conscients de la guerre que l'on peut mener contre le terrorisme, de l'autre des Européens qui n'en auraient pas conscience. Je suis convaincu que les chefs d'Etats européens, les opinions publiques européennes ont également conscience de la menace terroriste, mais cela n'entraîne pas les mêmes conséquences, ni les mêmes comportements de part et d'autre de l'Atlantique.

Joël-François Dumont: Les Français aiment bien utiliser des termes précis. Comme le dit si bien Jean-David Levitte, notre ambassadeur aux Etats-Unis, "le choix des mots n'est jamais innocent". A la "guerre contre le terrorisme" les Français comme les Européens préfèrent parler de "lutter contre les terroristes". Les guerres ont toutes une fin. A quoi cela sert-il d'élever l'adversaire à son niveau sinon de faire des terroristes des guerriers comme les autres ?

Jean-Marc Pitte: Le terme de guerre a effectivement été galvaudé par les Américains. Il a été servi "à toutes les sauces" comme on dit. Il y a eu en effet une ambiguïté sur l'utilisation des termes dans la bouche des principaux membres de l'Administration américaine. On est même allé jusqu'à parler de croisade, on a parlé de la lutte du bien contre le mal. Non seulement un amalgame a été fait entre la "lutte contre les terroristes" et "la guerre contre le terrorisme", mais il y a eu un autre amalgame qui a été créé, cette fois entre politique et religion. Très rapidement, l'Administration Bush a essayé de trouver dans la foi des Américains, dans la religion, des justifications à des conflits n'obéissant sans doute qu'à des impératifs économiques.

Joël-François Dumont: Cette culture de guerre dont vous parlez est-elle, à votre avis, une force ou une faiblesse ? Une force, par exemple celle d'une Nation qui se retrouve, vous parliez vous-même tout à l'heure d'union sacrée. Ou au contraire, est-elle un aveu d'échec ? Celui du colosse aux pieds d'argile, un colosse que Ben Laden et Saddam Hussein narguent chaque jour davantage.

Manhattan. 12 septembre 2001: Photo satellite Space Imaging

Le nuage tueur sur Manhattan (Killer cloud) Photo Space Imaging

Jean-Marc Pitte: Je pense que c'était d'abord une nécessité. Au lendemain du 11 septembre, les Américains attendaient une réponse de leurs dirigeants. Et le président George Bush, comme tout autre président dans les mêmes circonstances, se devait de fournir une réponse concrète. Donc l'établissement d'une culture de guerre pour apporter cette réponse, qu'il s'agisse de l'intervention en Afghanistan, il fallait mettre à profit cette union sacrée, ou de l'Irak. Il fallait utiliser cette solidarité américaine. Il y a eu des moments intenses dans cette façon de s'unir contre l'adversité. Le problème est que cette culture de guerre a été utilisée à des fins détournées par les responsables de l'Administration Bush. La guerre préventive en Irak n'avait rien à voir avec les attaques terroristes aux Etats-Unis. la CIA le savait. Elle a tenté de le faire savoir à la fois sur l'absence de liens directs entre Al Qaida et de Saddam Hussein, ou encore sur l'absence de menaces résultant d'armes de destruction massive. Les impératifs, les enjeux que s'étaient fixés les membres de l'équipe Bush, étaient trop importants pour que l'on prête une oreille quelconque aux informations fournies par les agences de renseignement, informations qui n'allaient pas "dans le sens voulu"...

Joël-François Dumont: Un critique littéraire, Gilles Marchand, dit de votre ouvrage, je cite: « cet essai allie le sens du récit et la rigueur journalistique d'un côté et la perspective historique de l'autre ». Comment peut-on traiter et comparer l'histoire immédiate, ce qui est le travail du journaliste, et l'histoire d'une autre époque avec tout le recul que l'on peut avoir sur la période concernée, ce qui est le rôle de l'historien ?

Jean-Marc Pitte: C'est justement le pari que nous avons fait en nous associant, Bruno Cabanes et moi. Pour ma part, j'ai l'habitude dans le cadre de mon métier de rendre compte de ce que je vois, pas forcément non plus avec le comportement d'un spécialiste. Je suis plutôt généraliste de formation. J'ai certes acquis de l'expérience en allant sur un terrain, en ouvrant les yeux et les oreilles et en rendant compte de ce que je voyais. Et ce qui intéressait Bruno, dans notre collaboration, c'était le regard immédiat que je lui apportais sur les événements et cette capacité d'enregistrer. De son côté, il m'apportait ce recul qu'offre l'analyse, l'étude de textes, la référence à ses pairs, se rapportant à d'autres événements et c'est la raison pour laquelle notre collaboration a bien fonctionné.

Joël-François Dumont: Une dernière question si vous le permettez. Dans votre livre je trouve cette formule des 3 "R"... "Renewing, rebuilding and remembering". Est-ce ainsi que vous voyez le grand défi lancé à l'Amérique ?

Jean-Marc Pitte: Je ne sais pas quel est le plus grand des défis lancés à l'Amérique. Les Américains ont compris qu'il leur fallait s'ouvrir sur le monde, qu'il leur fallait regarder au delà de leurs frontières, faire davantage confiance à l'histoire et au souvenir. Certainement, il leur faudra plus d'esprit critique, c'est peut-être ce qui leur manque aujourd'hui et qui leur a le plus manqué depuis le 11 septembre. En ce moment, ils sont en train de faire preuve à nouveau de cet esprit critique qui forçait souvent l'admiration des Européens en terme d'information. La presse américaine nous avait montré qu'elle était capable de l'exercer contre l'arbitraire, dans son propre camp. Cet esprit critique a complètement disparu depuis quelque temps à cause de l'ampleur de l'événement qui les avait frappés. Voilà donc un défi qu'il leur faudra relever.

Joël-François Dumont: Je vous remercie pour cet entretien.

(1) Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, auteur d'une thèse sur le retour des soldats français en 1918, enseignant l'histoire contemporaine à l'Université d'Angers.

(2) Correspondant de guerre qui a couvert les deux guerres du Golfe, l'Afghanistan et les guerres de l'ex-Yougoslavie, envoyé spécial à New York après le 11 septembre pour France 3.

(3) Editions Armand Colin, Paris, septembre 2001.

 

 

 


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