Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

Europe de la défense: les priorités françaises en 3 étapes

Europe de la défense: les priorités françaises en 3 étapes

Discours de M. Alain Richard, ministre de la Défense, à l'occasion du colloque "Convergences européennes", Bruxelles le 28 mars 2000. Source: Ministère français de la défense.

Messieurs les ministres,

Mesdames, Messieurs,

C’est un plaisir pour moi d’intervenir devant vous aujourd’hui, dans une ville qui représente tant pour l’Europe et sur un thème aussi central que l’Europe de la Défense. Je remercie mon ami André Flahaut de me permettre de m’exprimer au sujet des priorités de la présidence française avec un peu d’anticipation. C’est pour moi une première dans un cercle international qui intervient à un moment particulièrement judicieux.

L’Europe de la défense n’est pas un thème nouveau. Je n’en évoquerai pas ici toutes les étapes et les rebondissements antérieurs. Je tiens pourtant à rappeler que, si les racines de l’Europe de la défense sont profondes et anciennes, la mise en œuvre de cette dernière n’avait jamais abouti et a longtemps laissé la construction européenne inachevée. De fait, la défense est un sujet exigeant, sur lequel il est particulièrement difficile d’aboutir à une construction commune tant il touche à la souveraineté nationale et constitue traditionnellement le domaine réservé essentiel de chaque Etat.

Nos conceptions ont évolué à la lumière de la dimension toujours plus multilatérale des questions de défense. Aujourd’hui, rares sont les hypothèses où une démocratie européenne envisagerait de faire usage, seule, de la force armée, même si nous voulons continuer d’y être prêts.

Nous avons, parallèlement, pris en compte le développement de l’Europe, dans sa dimension de politique étrangère et de défense. Les faits nous y conduits, en particulier les convergences toujours plus importantes de nos démocraties, ensuite, c’est depuis le Traité d’Amsterdam une possibilité clairement ouverte aux quinze chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Union Européenne.

Depuis un an, cette construction a connu une accélération significative: Saint-Malo, Cologne, Helsinki, réunions productives, se sont succédés sans que le rythme ne ralentisse. La semaine dernière encore, le Conseil européen de Lisbonne a adopté des textes qui font avancer le dispositif que nous avons commencé à créer.

L’Europe de la défense devient une réalité majeure qui influencera profondément nos décisions et nos modes d’action aux plans politique et militaire.

Avant de vous exposer nos objectifs, je voudrais tout d’abord revenir sur le chemin parcouru. Car nous voulons inscrire pleinement l’action de la présidence française dans la continuité et dans l’esprit de ce qui a été entrepris fructueusement à quinze depuis plus d’un an maintenant.

Les progrès récents sont le résultat d’un ensemble de facteurs positifs.

Au sein de l’Europe d’abord, la réalisation de l’Union monétaire, que beaucoup au départ considéraient avec scepticisme, a marqué une nouvelle étape de la construction européenne en montrant à nous mêmes que nous savions, sur dix ans, poursuivre un dessein majeur se traduisant par un partage de souveraineté. L’Europe de la défense appartient à ce type de projet, façonnant la nouvelle place de l’Europe dans le monde, nécessitant la persévérance de responsables successifs dans la durée.

La crise du Kosovo a été un facteur déterminant, nous permettant à l’épreuve du feu, de prendre la mesure de nos profondes convergences et de notre solidarité pour agir ensemble, politiquement et militairement, avec nos alliés, pour la défense de nos intérêts et de nos valeurs communes.

Mais cette crise a aussi montré les efforts encore à fournir par les Européens pour qu’ils jouent pleinement leur rôle dans la sécurité de leur continent : la prise de conscience du décalage entre une détermination politique forte d’un côté, des insuffisances – mais des insuffisances remédiables - dans les moyens militaires de l’autre, a relancé notre volonté commune à opérer ensemble.

A l’extérieur de l’Union, nous avons su mieux informer et convaincu nos alliés qu’une Europe de la défense ne serait pas une forteresse mais au contraire renforcerait la solidité et l’efficacité de l’Alliance. Notre volonté de disposer d’une capacité d’action militaire européenne n’est plus perçue comme une alternative à l’Alliance, ce qu’elle n’a jamais été, mais comme la contribution, souhaitée de longue date par nos amis américains, des quinze Etats membres à la sécurité et à la stabilité de leur continent au service des mêmes valeurs et des mêmes objectifs que l’Alliance Atlantique.

La PESD n’implique donc aucun relâchement des liens transatlantiques : l’OTAN demeurera le socle de la sécurité euro-atlantique face aux risques majeurs et, en son sein, l’Europe pourra mieux assumer, ses responsabilités et sa participation aux opérations communes.

C’est dans ce climat clarifié que se développent désormais nos efforts. Des questions stimulantes apparaissent sur notre capacité réelle à progresser et à mener à bien notre projet. Elles sont légitimes et nous renvoient à notre devoir d’y répondre de façon crédible et convaincante.

C’est ce que nous avons commencé à faire en créant le premier mars, comme prévu, les instances que nous avons reconnues nécessaires pour que les Européens prennent des décisions en temps et en heure. L’UE a mis en place un comité politique et de sécurité intérimaire, un comité militaire composé de représentants des chefs d’état-major de nos quinze nations et un groupe d’experts militaires placés auprès du Secrétariat Général. Cette mise en place simultanée des organes politiques et militaires était nécessaire pour donner dès le départ sa cohérence à notre dispositif en vue d’agir rapidement.

Ces structures sont maintenant une réalité, et c’est un premier succès. Elles ont commencé à siéger et à prendre leurs premières décisions pour organiser leur travail en notre nom.

Ce que nous entreprenons ne trouvera d’assise réelle que si nous disposons, à l’appui de nos constructions institutionnelles, de capacités réelles d’action. Le Conseil de Helsinki a pleinement pris en compte cet objectif en fixant des objectifs de capacités pour accomplir les missions du Petersberg dans leur plénitude.

L'objectif global consiste à être en mesure en 2003 de déployer en 60 jours sur une durée au moins égale à un an et si besoin hors du territoire de l’Union, une force de réaction rapide de l’importance d’un corps d’armée, soit cinquante à soixante mille hommes. Cette force doit être autonome , c’est-à-dire disposer de moyens propres de logistique, de contrôle, de commandement, de renseignement et de l’appui d’éléments aériens et navals.

Nous avons également fixé des objectifs de capacité collectifs à Helsinki. Il s’agit de capacités spécifiques de commandement et de contrôle, de renseignement et de transport stratégique.

Capacités globales et capacités collectives doivent être traitées avec la même détermination, sans quoi nous disposerons d’un ensemble mal équilibré.

Cette description très résumée du processus conduit naturellement aux objectifs qui seront ceux de la fin de l’année 2000, ceux que de la présidence française doit assumer au nom de tous après le passage de relais de nos amis portugais.

Nous allons d’une part poursuivre le travail de définition de la configuration définitive des organes de décision de l’Union. Il s’agit d’un travail d’ajustement très délicat car de sa qualité dépendra l’efficacité du dispositif. Il est en particulier très important à nos yeux que la cohérence de la chaîne de décision soit maintenue : L’organe de décision politique doit disposer de l’expertise du Comité militaire. Il s’agit dans les deux cas de représentants des nations. Ils doivent s’appuyer sur le futur état-major européen en lui adressant des directives et en validant le résultat de ses travaux.

Mais nous allons surtout nous consacrer à la réalisation des objectifs de capacités qui constitue la tâche la plus rude. Notre souhait, c’est-à-dire le souhait des quinze Etat membres, comme l’a indiqué le Conseil de Lisbonne sur la base des travaux du CAG élargi aux ministres de la défense, est d’arriver d’ici la fin de cette année au stade ou chaque Etat membre apportera des indications précises sur sa contribution aux objectifs de capacités.

Nous devons donc, en quelques mois, passer d’un objectif politique global de capacités à l’évaluation militaire précise des besoins sur la base de laquelle chaque état déterminera sa participation à l’effort collectif et à partir de laquelle nous identifierons ensemble les lacunes. Le maître d’œuvre de ce travail sera le comité militaire de l’Union européenne assisté d’experts venus des capitales.

Concrètement, nous devrons procéder en trois étapes:

Nous devrons d’abord retenir des scénarios correspondant à l’éventail des missions retenues, les missions du Petersberg. Ce travail doit commencer le plus tôt possible, en utilisant au mieux les scénarios déjà élaborés dans le cadre de l’UEO. Pour simplifier encore notre travail, il me paraît utile de travailler sur la base des deux hypothèses qui constituent les deux bornes des missions de maintien et de rétablissement de la paix : la plus légère, fondée sur une intervention, éventuellement lointaine, à forte composante humanitaire dans un environnement non hostile et la plus lourde : l’intervention faisant appel à l’ensemble de nos capacités communes pour un rétablissement armé de la paix dans un environnement hostile aux marches de l’Europe.

Ce travail pourrait être effectué dans notre esprit sous présidence portugaise, c’est une proposition du Haut Représentant/ Secrétaire Général que nous avons retenue. La première réunion du comité militaire européen au niveau des chefs d’état-major des armées prévue en mai pourrait constituer le jalon essentiel de cette étape dont les résultats devront naturellement être pleinement validés au niveau politique.

La deuxième étape consistera en l’évaluation détaillée des capacités militaires nécessaires.

C’est un assez lourd travail de planification qui s’étalera certainement sur plusieurs mois. Nous devrons assurer pleinement la cohérence de ce travail avec les engagements pris par toutes les nations concernées dans le cadre de l’Alliance. Nous devrons également veiller à sa bonne coordination avec l’initiative sur les capacités de défense qui doit notamment nous conduire à une meilleure interopérabilité dans ce même cadre Atlantique. Nous devrons aussi faire appel dans ce processus à toutes les compétences de planification de forces, y compris au sein de l’Alliance.

Mais il me paraît fondamental – et personne ne s’en étonnera que l’UE conserve la maîtrise d’œuvre du travail exclusive. Nous devrons nous souvenir à chaque instant que les Etats membres de l’UE ne sont pas tous membres de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, que nous nous situons clairement dans une démarche intergouvernementale et que l’Union Européenne a intérêt à développer dès le départ ses propres conceptions en matière d’emploi de la force armée pour la réalisation des missions qu’elle s’est fixée. Notre volonté de maintenir le rythme actuel, qui est très franche, ne peut pas nous conduire à cet égard à l’improvisation.

Nous serons certainement amenés à en évaluer la progression de ce travail au cours de rencontres informelles de ministres de la défense et de CAG en présence des ministres de la défense.

L’inventaire détaillé des capacités nécessaires doit nous conduire à une phase d’engagement des Etats membres que nous souhaitons d’ici la fin de cette année 2000. Là encore nous devrons faire preuve d’imagination et de volontarisme. Imagination pour rechercher ensemble les échéances, la nature, les aménagements éventuels et les modalités de suivi des engagements prenant en compte la spécificité des quinze Etats concernés. Volontarisme aussi pour que chaque gouvernement soit convaincu et puisse convaincre, chez lui, son opinion démocratique et en particulier son parlement, de la nécessité de tirer les conséquences nationales rigoureuses des engagements pris en commun.

Nous nous sommes dès le départ fixés des objectifs réalistes : nous parlons de 60.000 hommes en 2003 alors que, déjà, aujourd’hui, 37.000 hommes des Etats membres sont stationnés en permanence dans les deux théâtres des Balkans. Nous parlons aussi de capacités de contrôle et de commandement alors que justement, dans quelques jours, l’état-major du Corps européen –auquel pourtant ne participent que cinq Etats membres - prendra la responsabilité de la KFOR avec le plein assentiment du Conseil Atlantique.

Les objectifs que nous nous sommes fixés ensemble sont à notre portée. Ils dépendent de notre détermination politique, aujourd’hui et au cours des années à venir. Si nous réalisons tous nos objectifs d’ici la fin de cette année, le cycle de mise en place et de lancement sera achevé. S'ouvrira alors une autre période décisive au cours de laquelle notre construction prendra toute sa dimension au gré de la capacité de chacune des nations à tenir ses engagements et de l’Union Européenne à démontrer sur le terrain sa crédibilité de défense./. (Seul le prononcé fait foi)

 

Derniers articles

Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact