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Les leçons de l’Océan: (10) Lawrence et l’océan des sables

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine (1). Brest, le 11 juin 2005 (©).

Stratégie: Réflexions et variations de Guy Labouérie. Publié en avril 1993 par l'ADDIM.Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).

Personnage de légende, le colonel britannique Lawrence dans un livre étonnant à bien des égards, “Les sept piliers de la sagesse” (2) fait une synthèse de ses idées sur la guerre en général et la conduite d’opérations dans le désert, ces immenses espaces vides d’humains comme le sont les océans. C’est surtout dans le chapitre 33 qu’il résume le fond de sa pensée, tandis que les autres chapitres se consacrent aux actions réfléchies et exécutées pour organiser et conduire au succès les troupes tribales arabes en lutte contre les Turcs, leurs impitoyables colonisateurs, tout musulmans qu‘ils sont, pendant la Première Guerre Mondiale.

Comme il le précise il a étudié les grands esprits militaires:

Je n’ignorais pas les ouvrages essentiels de théorie militaire, mes curiosités d’Oxford m’ayant fait passer de Napoléon à Clausewitz et à son école, puis à Caemmerer et de Moltke, sans oublier les derniers travaux des Français. Tous ces auteurs m’avaient paru ne voir qu’un côté de la question. Après avoir parcouru Jomini et Willisen, j’avais enfin trouvé des principes plus larges dans le Maréchal de Saxe, Guibert et le XVIIIème siècle. Clausewitz cependant les dominait tous de si haut d’un point de vue intellectuel, la logique de son livre était si fascinante qu’inconsciemment j’avais accepté ses conclusions, jusqu’au moment où une étude comparée de Khune et de Foch me laissa dégoûté des soldats, fatigué de leur gloire officielle et plus exigeant que jamais à l’égard de leurs lumières...

Aussi met-il à leur juste place les “théories militaires” et, à travers l’observation et la méditation du Désert comme celle des guerriers qu’il va conseiller, il ne confondra jamais ces théories avec la guerre et la conduite des opérations réelles.

Notre guerre semblait ne ressembler en rien au rituel dont Foch était le grand prêtre... Foch avait démoli sa propre argumentation en faisant dépendre sa guerre du service militaire généralisé et en la déclarant impossible avec des armées professionnelles... Ainsi la guerre de Foch m’apparaissait comme une variété exterminatrice (on l’eût appelée tout aussi bien la guerre meurtre) pas plus absolue que bien d’autres variétés possibles. Clausewitz les avait énumérées...

Par là même il montre d’une part l’importance de la culture militaire proprement dite servant de base à la réflexion générale et encadrant le rôle de l’instinct, essentiel mais qui, non contrôlé, pourrait être dangereux, et d’autre part, la nécessité face au réel du moment de sortir de toute théorie pour prendre les réalités à bras le corps avec les moyens humains et matériels dont on dispose.

A partir de là, il estime que les éléments fondamentaux et constants de toute guerre, à prendre en compte dans l’appréciation de la situation réelle, se résument à trois:

  • a)  l’élément algébrique des choses, tout ce qui traite du quantitatif et du quantifiable,

  • b)  l’élément biologique des vies, ce qui traite du vivant,

  • c)  celui psychologique des idées, ce qui dépend du Pensant, y compris le spirituel.

Ce faisant, il intègre dans sa réflexion et son action la vision d’un homme personnel et collectif en trois dimensions, message par ailleurs du peuple Hébreu, à l’opposé de l’homme rationnel en deux dimensions au nom duquel on va multiplier en Europe les décisions consternantes! Dans le désert, compte tenu du rapport de forces, il sent qu’ il a d’abord besoin “d’un parfait service de renseignements: la même tête devait diriger l’espionnage et les opérations et son 'intelligence', ne laisser au hasard aucune place”, cette intelligence étant autre que celle des “experts qui connaissent le pavé mais ni la carrière ni le prix du maçon.

C’est pour cela qu’il estime qu’il ne peut pas y avoir cohésion d’une troupe si on ne le lui donne pas l’information nécessaire et cela jusqu‘à l‘échelon individuel. Il sera rejoint dans ce jugement par Saint-Exupéry dans "Citadelle" pour qui les experts sont certes indispensables mais “myopes et le nez contre”. Aussi après les avoir écoutés, faut-il savoir les dépasser, ce qui est le rôle de la véritable intelligence des choses et des êtres, donc celui du Patron, le Stratège. De même n’ayant aucune richesse matérielle à perdre il estime que “ses atouts restent la vitesse et le Temps, nullement la force du choc.” En quelques courts paragraphes à lire et relire chez tous les hommes d’action d'aujourd'hui, Lawrence retrouve Sun Tse et résume le fond de toute situation non seulement guerrière mais aussi de toute opposition dans des espaces immenses où le renseignement, le Temps et la mobilité sont essentiels.

Comme les navires, les cavaliers arabes sont capables de cette mobilité, d’endurance et de manœuvres de longue durée quel que soit par ailleurs leur sens approximatif de la discipline. Espace de mobilité comme la mer, le Désert se prête aux mêmes manœuvres comme le montreront pendant la Deuxième Guerre Mondiale les opérations allemandes et britanniques en Afrique du Nord où la logistique et le renseignement allaient être essentiels pour leurs cavaliers mécaniques et leur aviation.

Allant plus loin et se distinguant radicalement de ce qui se passe en Europe à ce moment-là, dans des conditions certes très différentes, il affirme que la solution la plus efficace c’est de:

“faire peser sur l’Autre, l’exercice d’une menace silencieuse sur un vaste désert inconnu... où il n’y a ni front ni arrière... où ce que l’on va chercher ce n’est pas un point faible ou un point fort, mais celui le plus mal défendu que l’on frappera sans pitié.”

Retrouvant l’esprit même de toute stratégie maritime il insiste, à l’époque du “bavardage” naissant, sur l’aspect “silence” qui a été une des grandes forces des Britanniques alors que les Continentaux l‘ont trop souvent confondu avec le “secret” qui, lui, sera toujours percé un jour ou l’autre.

Ces opérations, dit-il, avaient un caractère semblable à celui de la guerre sur mer, du fait de leur mobilité, de leur ubiquité, de leur indépendance par rapport aux bases et aux moyens de communication… Celui qui commande sur mer jouit d’une grande liberté et peut prendre de la guerre aussi peu ou autant qu’il le désire. Celui qui commande dans le désert dispose des mêmes avantages.”

Outre Sun Tse, il rejoint ici la pensée et l’action de Suffren tout aussi bien que celles de Mahan. En même temps il manifeste en tant qu’officier de l’armée de terre britannique que l’esprit maritime n’est pas l’apanage des marins mais de tous ceux qui, prenant conscience et en compte, l’Immense, l’hétérogénéité, l’intelligence/information, etc. agissent avec les mêmes principes: mobilité et puissance de feu sur le point choisi, dispositif et stratagèmes. On en trouve dans tous les pays mais rarement aux postes les plus importants dans les États continentaux européens.

C’est chez le Maréchal de Saxe qu’il puisera ce qui, sous forme de boutade, éclairera toute son action: “les batailles sans raison sont le refuge des imbéciles” et il ne se lancera jamais dans une opération qui coûterait trop cher humainement. Il faut avouer qu’au même moment la Grande Guerre était une illustration ahurissante et désespérante de la boutade du Maréchal et de l‘étrange système de promotion des généraux en temps de paix dont Joffre avait dû limoger près de la moitié d‘entre eux dès l‘entrée en guerre pour incompétence… Certains en avaient réchappé et pas seulement en France! A partir de cette conception de l’action, Lawrence se faisant appuyer si nécessaire par la Royal Navy réalisera un ensemble de victoires en particulier dans sa remarquable manœuvre de Médine ou pour la prise et l’exploitation d’Akaba pour couper les forces turques de leur logistique et de leurs bases, victoires qui le conduiront jusqu’à Bagdad. In fine, malheureusement, il se fera "abuser" par son gouvernement comme Suffren l’avait été par le sien, avec les mêmes désastreuses conséquences que nous payons encore journellement au Moyen-Orient. De même, par l’importance qu’il donne à l’aspect humain à travers celle des idées, de l’influence, du spirituel qu‘il trouve chez les musulmans… Il aurait pu servir d’inspirateur dans les opérations de guérillas et contre-guérillas diverses qui se multiplieront après la Seconde Guerre Mondiale,

Les Turcs étaient stupides et les Allemands, derrière eux, dogmatiques. Ils allaient voir dans la Révolte un absolu comme la guerre: ils la traiteraient de manière analogue. Mais quelle blague que les analogies dans les affaires humaines. Se servir de la guerre contre une révolte est procédé aussi malpropre et aussi lent que manger sa soupe avec un couteau.

Il ne semble pas qu‘il ait été beaucoup lu! Dommage… De ce point de vue l’histoire de ces cinquante dernières années est cruelle.

Toujours lucide et pragmatique à la différence de Clausewitz, il s’examine lui-même sans indulgence et regrette d’employer par manque de temps ou de possibilité “des phrases abstraites qui sentent l’huile plus que le champ de bataille, ce qui est le cas par malheur de toutes les théories militaires”, très conscient du risque qu‘il y aurait à vouloir généraliser ce qu‘il a réalisé. On retrouve cela dans bien des théories intéressant les entreprises et les derniers ouvrages de l’un de leurs grands gourous, Henry Mintzberg, le montrent à l’évidence - par exemple "Grandeur et décadence de la planification stratégique"  et "Safari en pays stratégique" (3).

On retrouve en fait cette distance prise avec la théorie chez tous les grands opérationnels, quel que soit le niveau de leurs moyens. Ils ne récusent pas la théorie, il n’est que de voir l’ensemble des lectures de Lawrence, mais ils lui refusent la tentation du Dogme avec les doctrines associées certes indispensables pour l’entraînement, et lui donnent un rôle d’apprentissage, de formation, de culture… qui permettra à ceux qui les auront acquises d’affronter lucidement et concrètement les réalités du terrain et des hommes, l‘esprit libre face à l‘imprévu au lieu de se croire obligés de suivre des recommandations théoriques qui ne trouvent jamais les conditions de leur élaboration sur le terrain concret de l‘action. Il doit en être de même en toute activité et c’est ce qui explique les succès remarquables de bien des "self-made men" et les échecs de brillants sujets que ce soit en politique ou en affaires et bien sûr, dans les opérations militaires.

C’est animé par un esprit semblable, bien qu’à la tête de moyens tout autres, que l’amiral Nimitz réalisera sa remarquable campagne du Pacifique pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Les “stratèges” d’aujourd’hui pourraient faire vivre cet esprit dans les entreprises en faisant une simple transposition pour les milieux concurrentiels et/ou hostiles, de l’idée principale de Lawrence comme l’avaient proposé il y a quelques années les stagiaires de l’École de Guerre Économique à Paris pour les entreprises archipel:

Il faut faire peser sur le concurrent la pression d’une activité commerciale silencieuse sur l’ensemble du marché, à étendre sans frontières, où ce que l’on cherchera ce n’est pas à attaquer une de ses positions fortes ou faibles, mais à s’emparer de celles dont la perte lui causera le plus de surprise, nous permettant d’anticiper en permanence sur ses actions/réactions.”

  • Espace/Temps/Intelligence...

On revient toujours - sous quelque latitude et à quelque époque que ce soit - à ce “tiercé” de base, hors duquel on ne peut bâtir que de façon incomplète, alors qu’alliés à la vitesse d’exécution une fois la vision affinée et le Projet décidé, soutenus par la logistique et l’Intelligence, ils se trouvent parfaitement adaptés à l’ère de l’immédiat, que ce soit pour des personnes, des entreprises ou des sociétés entières. Il faut y ajouter que le troisième élément des analyses de Lawrence, l‘humain, ne peut en aucun cas, personnel, professionnel, social ou politique, être considéré comme une "matière consommable". Souhaitons que les millions de morts européens, asiatiques, russes, africains, etc. du XXème siècle finissent par le faire comprendre à tous, y compris aux nouveaux terroristes.

Au moment où l’on écrit bien des choses différentes voire étranges sur le "monde" arabe, aussi hétérogène que tous les autres, il est rare de trouver quelque référence que ce soit à Lawrence. Pourtant sa réflexion et sa connaissance du monde bédouin de l’Arabie d’où était partie la révélation à Muhammad bin Abdallah peuvent apporter beaucoup à ceux qui sont en charge des difficiles relations actuelles avec ces populations et leurs États et comprendre un peu mieux l‘ampleur de la question turque dans ses rapports aussi bien avec Israël qu‘avec l‘ensemble des peuples arabes et replacer de façon plus précise sa demande d‘intégration à l‘Union Européenne dont le moins qu‘on puisse dire que ceux qui l'ont prônée l'ont manifestement fait en toute “innocence!” encore qu‘on puisse penser que c'est l'oubli de l'espace réel, du temps, de la culture et de l'Histoire qui ait été au fond des décisions des "monarques" de l'Union Européenne avec les résultats que l'on commence à connaître.

Et les Turcs de rire!
On peut toujours rêver...

Guy Labouérie

Lire également du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

Dans la série "analyse stratégique":


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