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Désir de mer…

Désir de mer…

« Les Vendéens et la mer : de la grande pêche au Vendée Globe », tel était le thème du colloque organisé du 20 au 22 septembre 2007 aux Sables-d’Olonne par Alain Gérard et l’équipe du "Centre vendéen de recherches historiques" sous l'égide de l'Université de Paris-IV Sorbonne et placé sous le haut patronage de l’Académie de Marine et de Mme Annette Roux, présidente des chantiers Bénéteau. Trois jours durant, une trentaine d'historiens, de géographes et de professionnels de la mer se sont succédés à la tribune pour faire partager leur passion pour le monde maritime et leurs découvertes à travers un large éventail de conférences dédiées à la mer. Une excellente façon de jeter un regard prospectif sur le patrimoine maritime vivant de la Vendée et pour mieux faire partager cet attrait pour l’océan qui a gagné des générations de Vendéens. Deux ans après l'ouverture de la "Maison des écrivains de la Mer" à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, face à la mer, grâce au soutien actif du Conseil Général de Vendée, celle-ci a reçu pour mission de mettre en œuvre le prix littéraire du Mérite Maritime, l’équivalent du Mérite Agricole. Guy Labouérie, Vice-amiral d'escadre (2S), membre de l'Académie de Marine [1] et auteur de plusieurs ouvrages de référence [2] a voulu partager avec son auditoire de qualité son "désir de mer" ancré au plus profond de lui. Les Français ont oublié leur grande chance d'avoir trois façades maritimes et toutes les richesses qu'apporte l'Océan. Palais des Congrès Les Atlantes, Les Sables-d'Olonne, le 22 septembre 2007. (©)

"Défense et Océans, propos de marin (1969-1994)" publié en octobre 1994 par l'ADDIM.Le Vice-amiral Guy Labouérie (2S), membre de l'Académie de Marine, a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Photo © Françoise Labouérie.

  • « Qui se met à penser devient hérétique … » (Bossuet)

Mesdames, Messieurs,

Sujet  immense, ce désir de mer proposé par Alain Gérard est en partie décalé par rapport aux objets propres de ce colloque et par la durée de cette intervention. Aussi je vous proposerais simplement quelques pistes de réflexions dans trois directions.

Pour le marin, qu’est-ce que la mer ?
Que dire de l’interface Terre/Mer?
Ce que l’Océan apporte à la pensée et à l’action en mer est-il applicable à la terre ?

  • A) -- « La mer… la mer, c’est  la vie du futur »

Cette confidence de Paul Claudel à Saint John Perse permet de mesurer le chemin parcouru par l’humanité et ce vers quoi elle peut tendre. Il a fallu du temps aux humains que nous sommes pour découvrir puis conquérir la Planète au cours des trois âges mécaniques qui, se succédant et se complétant, nous ont conduits à la situation actuelle: le pied, instrument de la découverte il y a quelques millions d’années, le cheval, instrument du commerce et de la guerre il y a de l’ordre de  10.000 ans et enfin, succédant aux très nombreux navires de navigation côtière, le vaisseau transocéanique inauguré par les Chinois même s’ils n’ont pas saisi au début du 15ème siècle la possibilité de conquérir le monde ce que fera l’Europe Occidentale  à partir de 1492…

  • Pour le marin la mer, c’est l’Océan mondial, aux caractéristiques aussi nombreuses que leurs  conséquences. C’est parmi les plus importantes:

- le domaine de l’Immense et de l’Inconnu au-delà de 500 mètres de profondeur.
- le lieu privilégié du commerce mondial.
- une source illimitée de richesses immédiates et potentielles.
- un monde dangereux, dangers de la nature et dangers des hommes.
- un espace du mouvant et de mobilité stratégique avec des données temporelles  différentes de celles de la terre, privilégiant les approches indirectes.
- un espace de souveraineté encore considérable du pavillon.
- une frontière très limitée entre les États (mes frontières sont les côtes des autres pays…GB)
- un terrain d’affrontement économique et guerrier.
- un espace se prêtant à tous les trafics criminels: drogues, contrebandes d’armes et autres jusqu’aux êtres humains.
- le support d’une vie d’équipage unique en son genre (durée et concentration) sauf depuis peu sur les vaisseaux spatiaux.
- une  possibilité d’échanges  culturels très variés grâce à de très nombreux ports et à un langage et vocabulaire particuliers (dictionnaire Jal).
- un espace juridique spécial avec la convention de Montego Bay.
- le lieu, analogue au désert, d’une réflexion vers  l’immanent et le transcendant. 

Mais, surtout, les dominant toutes, l’Océan manifeste une incroyable hétérogénéité plurielle - hétérogénéités des courants, dangers découvrants,  marées, vagues, houles, côtes, immersions, nature des fonds, salinités, températures, vitesses sur, sous et au-dessus, habitat animal, conditions acoustiques et électromagnétiques, phénomènes particuliers : tsunamis, seiches, tourbillons, météos, etc. Tout est hétérogène, obligeant le marin, en toute activité depuis celle du pêcheur jusqu’au stratège militaire, à travailler en permanence dans un univers hétérogène à cinq dimensions (latitude, longitude, temps, profondeur, altitude) où les rythmes de toute sorte, physiques, matériels et humains, ont une importance considérable. 

Couvrant 70% de la surface de notre globe cet Océan offre aujourd’hui de multiples débouchés  économiques, commerciaux, médicaux, industriels, touristiques, sportifs, … Aussi les espaces terrestres au-delà de 500km de la mer, y compris dans notre pays, ne cessent-ils de se dépeupler pour le moment au profit des côtes en attendant un probable mouvement inverse mais de moindre amplitude à partir de 2020. Toutefois au-delà de ce désir d’Océan, légitime, lucratif ou détendant, il faut pour y réussir pleinement, une mentalité particulière, celle des « hommes de mer »,  à laquelle les élites de notre pays n’ont pratiquement jamais atteint :

« Depuis trop longtemps nos gouvernants, quels qu’ils soient, ont tourné le dos à la mer. Les Français sont des Terriens… et pourtant ils ont des côtes, ils ont des bateaux…

 Il me disait souvent qu’il n’aimait pas que les Français ne voient en la mer que des plages pour s’amuser et du poisson à manger. Et aussi des bateaux pour s’amuser. Ce n’est pas ça la mer me disait-il…

La France pour lui avait un rôle à jouer dans le monde à venir et ceci par la mer… » Jacqueline Tabarly École Navale - 1998.

Nous avons généralement laissé à des individualités civiles et militaires pleines de talent le soin de se débrouiller au mieux, comme Jacques Coeur ce modèle de l’esprit d’entreprise,  quitte même lorsqu’il s’est agi de personnalités politiques telles que  Richelieu, Louis XVI ou Napoléon III, pour en citer trois, à « oublier » qu’ils avaient mieux que d’autres compris à leur époque ce que l’Océan  pouvait apporter au pays dans l’influence politique et diplomatique et dans cette composante majeure du développement: le commerce maritime.

  • De cette « ignorance » ou manque de désir de la mer je prendrai deux  exemples.

Au moment où nos ingénieurs nous donnaient en 1850 avec la chauffe à vapeur pour navire la possibilité d’une avance considérable dans le commerce maritime, nous avons subventionné la construction de voiliers jusqu’en 1919 à la différence de nos principaux concurrents… Le second, la construction de nos autoroutes, est plus étonnant encore. Au lieu de partir des lieux de transfert de charge que sont les ports pour ensuite s’étendre à travers le territoire en l’enrichissant progressivement, elles sont parties de Paris vers Deauville puis la Côte d’Azur, sans se rendre compte que si c’était intéressant pour les vacances des Parisiens, cela allait à l’encontre du développement des communications et du commerce intérieur comme extérieur du pays ainsi que de la décentralisation des entreprises.

C’est comme cela que nous terminons aujourd’hui par ce dont nous aurions dû commencer il y a cinquante ans: l’autoroute dite des estuaires. Ce faisant nous nous sommes privés de ressources considérables, de centaines de milliers d’emplois, et d’autant de richesses commerciales nationales et internationales. Il en est de même des canaux. Alors que les Allemands ont réalisé celui du Rhin au Danube en 15 ans cela fait 200 ans que nous ne terminons pas Rhin / Rhône. On retrouve la même  impasse avec la priorité donnée au TGV, belle réussite bien que toujours centralisée pour le transport des personnes mais qui s’est faite au détriment du fret. Les études actuelles sur la faillite du fret ferroviaire dans notre pays manifestent la conséquence lointaine mais directe de ce manque de compréhension de ce que sont les ports et de la nécessité du ferroutage et des canaux où nous avons bien du retard. La première liaison de ferroutage récemment inaugurée entre Luxembourg et Perpignan  ne peut que légèrement pallier le manque du canal Rhin/Rhône!                        

  • B) -- L’interface Terre / Mer

L’interface terre Mer méritait pourtant un autre sort…

D’une part, avec les côtes proprement dites qui fourmillent d’activités, ce colloque en témoigne largement en ce qui concerne la côte vendéenne... je n’y reviens donc pas sinon pour rappeler les plus habituelles qui  vont des sables et graviers jusqu’aux industries lourdes de constructions maritimes en passant par le tourisme, la médecine, l’énergie, la pêche côtière, l’aquaculture, la formation des personnels, l’éducation et le support physique à terre de toutes les activités en Haute mer avec les sciences adaptées y compris l’océanospatial, les questions de pollution et d’environnement, sans oublier celles de sécurité et de Défense et naturellement toutes les questions juridiques liées au droit de la mer et à l’application de la convention de Montego Bay.

D’autre part, avec les ports, éléments autour desquels se focalisent toutes ces activités. C’est autour des grands ports que l’on trouve des emplois et les échanges de richesses  avec le reste du monde. Nous l’avons mal compris. Il n’est que de se souvenir de la façon dont les grands ports européens ont tourné autour de la France à partir du 13ème siècle : Venise, Gênes, Barcelone, Séville, Lisbonne, Londres, Anvers, Amsterdam, Hambourg… pour rejoindre ceux de la Hanse sans jamais y trouver une véritable place en France, celle de Marseille plus tard étant due à une clientèle captive, l’Afrique du Nord et l’Empire…

Ce qui fait aujourd’hui un port adapté au XXIème siècle, c’est l’état d’esprit de sa direction avec l’ensemble des moyens humains et matériels nécessaires à ses activités.

Un port est un centre physique, nerveux, opérationnel, de transfert de charge matérielles et humaines,  comprenant des quais et leurs systèmes de manutention de plus en plus complexes et automatisés mais aussi un ensemble d’informations, de distribution, avec les voies navigables, les autoroutes, les voies de chemin de fer, les aéroports, héliport, téléport nécessaires... et l’ensemble des services indispensables  pour  l’animation et la vie permanente des humains qui y travaillent, le soutien et l’avitaillement des navires et des marins.

Il lui faut surtout  une zone d’exploitation et d’influence devant aujourd’hui regrouper des millions de personnes pour les plus grands d’entre eux s’ils veulent être rentables et se développer. Les modèles en ont été évidemment Rotterdam et Singapour, ce dernier ayant été “refondé” après l’Indépendance par un ancien Directeur du port de Rotterdam! Aujourd’hui les plus grands ports du monde deviennent les ports asiatiques  qui devront desservir une population globale de 4 milliards de personnes en 2020, c’est-à-dire demain. Une telle description n’intéresse pas seulement  les très grands ports. A leur échelle, des ports particularisés que ce soit dans la pêche, le pétrole, le bois ou toute autre spécialité ont des besoins analogues à leur échelle pour stocker, mettre en forme, transformer  et distribuer leurs produits, sur un marché le plus vaste possible et le plus rapidement possible, concurrence oblige. Il en est de même des ports-filles des grands ports, où la rapidité et le contrôle de flux tendus de plus en plus sensibles exigent des équipements performants et du personnel de mieux en mieux formé sauf à perdre leur statut auprès des ports-mères, d’autant que le principe des « flux tendus » est de plus en plus exigeant, parfois au détriment de la sécurité aussi bien des navires que du personnel.  L’ensemble des grands ports mondiaux essentiellement groupés en trois grandes régions, l’Alena, l’Union Européenne et l’Asie riche, étend sur la planète un réseau incomparable par lequel circulent et s’investissent les richesses du monde. Aussi  ceux qui les  managent ont-ils un rôle international de premier plan que l’on retrouve, évidemment, dans les compétitivités respectives des divers pays. Pour n’en prendre qu’un exemple les accords de Rotterdam avec Sea Land, filiale maritime de CSX Corporation, entreprise étasunienne de transport intermodal, signataire par ailleurs dès 1990 à Moscou d’un accord pour remettre en état les 13.000km du transsibérien, leur assurent avec la participation d’une centaine de porte-conteneurs étasuniens, danois et allemands..., la desserte de 80 ports dans le monde. Pieuvre ou toile d’araignée, l’exemple de la pieuvre est plus réaliste car c’est un ensemble vivant, mobile, tandis que la toile d’araignée n’est que l’image d’un réseau fixe.

  • Qui en parle chez nous ?

Sait-on que depuis 1990 les prévisions de développement de Rotterdam pour 2010 ont fait totale abstraction de Marseille, préférant s’appuyer sur Gênes et Barcelone ?... En même temps le port de Rotterdam est mis en condition de fonctionnement continu, tous les services étant intégrés comme sur un navire,  ce qui permet d’obtenir un dédouanement global, police comprise, en 2 heures manifestant la percée sur ce point comme sur tout autre de la Qualité/Intelligence basée sur l’innovation et l’anticipation. On ne peut qu’admirer  la continuité de cette  véritable “Stratégie” d’esprit  maritime poursuivie depuis des siècles par les grands marchands d’Amsterdam.

En 1992, quand le port du Havre préparait son plan de développement « Havre 2000 » la seule administration réticente fut la SNCF, à l’idée des travaux  nécessaires pour mettre des conteneurs sur le  rail… alors même qu’il n’y avait pas encore de véritable autoroute de dégagement du port  à cette date. Il est vrai que dans ce cas, comme dans celui des ingénieurs des mines, c’est à Paris que se concentrent très vite tous les ingénieurs  polytechniciens de cette entreprise… Il passe chaque année plus de 15 millions de conteneurs au large de la Bretagne, chiffre en continuelle augmentation. Nantes-Saint-Nazaire, pourtant bien placé et en développement en récupère de l’ordre de 100.000 et il ne peut guère en être autrement tant qu’il n’y aura pas trois grands systèmes ferroviaires de transport de conteneurs partant du port de Nantes Saint-Nazaire vers l’Espagne Ouest via Bordeaux, l’Espagne Est via Toulouse et l’Italie du Nord via Lyon… ouvrant largement la zone commerciale de ce port ce qu’ont fait, malheureusement pour nous, Italiens et Portugais … Notre système centralisé ne l’a pas permis  alors que nous sommes géographiquement très bien placés. Nous payons notre   manque de sens maritime, donc commercial,  chez nos dirigeants qu’ils soient civils, politiques et même parfois militaires. C’est ce manque qui fait dire un peu n’importe quoi sur la fameuse mondialisation dont on nous rebat les inconvénients et rarement ce qu’il en est vraiment… marquant que nous ne voyons toujours pas bien dans quel monde nous sommes entrés et par suite que nous ne possédons pas les instruments intellectuels qui nous permettraient de mieux le comprendre et y agir. C’est sur ce point que l’Océan peut apporter une aide à tous ceux qui, à terre, exercent des responsabilités de plus en plus lourdes à porter compte tenu du changement majeur de notre Planète.

  • C – La Terre-Océan

En ce début du XXIème siècle nous nous trouvons dans une situation totalement différente de celle des siècles précédents par la prise en compte de notre enfermement physique définitif sur notre petite planète avec une double rupture aux considérables conséquences nous faisant passer.

1 - d’une vitesse faible (0 à 36Km/h pendant des millénaires que ce soit par le pied, le cheval ou le bateau), aux multiples applications concrètes de  la vitesse de la lumière.

         - évanescence de l’espace et du Temps au profit de l’information.

- pression accrue de l’immédiat au détriment du moyen et du long  terme.

            - trouble des décideurs face aux réactions de leurs peuples.

2 - du monde mécanique  de l’appropriation (Hard),  au monde immatériel immédiat de l’Intelligence (Soft).

         - ébranlement de toutes les organisations pyramidales.

- changement dans la perception de l’identité personnelle comme collective.

- sociétés archipels sur des océans multiples hétérogènes.

Cela se traduit comme le remarquait le professeur Genovès à Tokyo en Décembre 1997 par le fait que  “ Nous sommes comme des drogués en état de manque, par suite de la disparition de la conquête physique qui nous a faits ce que nous sommes depuis les origines,” entraînant des comportements de plus en plus étranges dans la plupart des pays, par difficulté, refus ou incapacité de comprendre que la « géopolitique », bien que ce terme soit insuffisant en tant que tel,  est en profonde mutation.  

« Sans négliger la géographie physique et quantitative, la géopolitique doit prendre désormais en compte la totalité des flux internes et externes de toute nature, humains, matériels, immatériels, virtuels… au premier rang desquels l’information/Intelligence dans une géographie des connexions et des communications qui parcourent la planète en se riant de plus en plus des frontières physiques. Elle est du domaine de la cybernétique, (étymologiquement la manœuvre des vaisseaux !) » - Nicolas Polystratu. 

La mer couvrant  les trois quarts de la surface du globe, sans échappatoire ni conquête physique possibles nous nous retrouvons en « marins malgré nous » aux prises avec un affrontement-basculement entre deux grandes tendances:

- celle qui a abouti à la fin de plusieurs millénaires d’histoire humaine à l’empire mondial européen du XIXème siècle, celui de l’arbre-ordre, toujours au coeur des comportements, des  besoins et des  désirs des trois quarts de la population mondiale qui demande avant tout sécurité et développement. Cet  « ordre » est  essentiellement basé sur la Quantité/Force avec des frontières géographiques précises, toutes alors européennes. C’était et demeure pour une très large part le monde du Hard, essentiellement masculin, encore  présent sur la majorité de la planète.

- celle qui à partir de la fin du  XIXème siècle et surtout de la fin de la deuxième guerre mondiale européenne, se manifeste  grâce à un fantastique développement scientifique dans le flou, l’incertain, l’immédiateté, la qualité, l’information tout azimut, la mobilité, les déplacements de toute espèce… et l’enfermement spatial. C’est celle de la pirogue-communication entre de multiples archipels de toute espèce. Nous sommes désormais sur un Vaisseau-Terre, unique et solitaire dans l’Espace, éclaté en organismes, systèmes et organisations de toute nature, de plus en plus nombreux  et  de plus en plus complexes où domine  l’hétérogénéité dans tous les domaines, y compris en chaque pays. Cela va  depuis les 5600 peuples-nations dénombrés par l’Unesco jusqu’aux religions et idéologies en passant par tous les régimes politiques, économiques, culturels, financiers, etc. Nous évoluons que cela nous plaise ou non vers une planète hétérogène à base de Qualité/Intelligence, une planète du Soft où la part féminine ne cessera de monter, et dont personne n’est capable de cerner  où va nous entraîner son évolution au XXIème siècle, ce qui pose l’immense et délicate question de l’identité personnelle comme collective, comme l’avait pressenti Michel Foucault : 

« A une conception de l’identité vécue comme fixe et sécurisante dans son histoire (naissance, argent, diplôme, fonction, guerre, clergé, pays...) se substitue progressivement, et les immigrations l’accéléreront  tous  les jours, une identité comme construction sociale, personnelle et collective, en évolution constante faisant interagir les racines avec les choix pour demain ». S. Gourcuff – Guy Labouérie.

Compte tenu des multiples crises, individuelles et collectives,  provoquées par la rencontre entre ces deux planètes, l’une en lente extinction avec multiples soubresauts et crises abominables,  l’autre en devenir des plus flous avec les tentations les plus terribles,  il faut trouver comment gérer cette hétérogénéité plurielle que ce soit pour les personnes, les entreprises, les États.

Face à une situation d’hétérogénéité, de flou, d’espace, de données temporelles particulières les marins, particulièrement les militaires, nécessité oblige, ont vite compris que pour dominer l’hétérogénéité, l’immensité, l’Inconnu et les cinq dimensions de l’Océan, il leur fallait mettre l’accent sur un certain nombre de points importants:

- La nécessité d’un but, d’un port à atteindre. Sans Projet, il est inutile de quitter le port. Aucun navire n’appareille pour ne rien faire au Large.

-  Le chemin le plus sûr pour atteindre le but de la navigation dépend de multiples facteurs depuis les  dangers de la mer, celui des hommes et d’une manière générale toutes les inconnues qui peuvent survenir de partout sur mer. D’où la nécessité vitale de l’information, omnidirectionnelle et permanente pour qui veut faire mouvement dans une immensité hétérogène dangereuse. Cette  information est essentielle pour une analyse complète et évolutive de la situation. Déjà recommandée par Sun Tse pour les mêmes raisons d’immensité et d’hétérogénéité de son terrain d’action, la Chine du Vème siècle avant JC, cette analyse est à la base de la réussite ou l’échec d’un  projet.

- Le considérable travail à faire sur le Temps, temps pluriel, celui de la mer, celui de l’Autre ou des autres, celui des matériels et équipements, celui de la logistique, le sien propre et celui des siens… impliquant une double exigence d’anticipation et d’innovation, technologique, tactique et opérationnelle. Le Temps sur mer a toujours eu une importance vitale ne serait-ce que pour se placer en n’oubliant jamais que l’Océan a le temps et qu’il favorise la permanence en même temps que la mobilité. L’Océan mondial, comme l’est le désert pour le colonel Lawrence ou le territoire chinois pour Sun Tse, est le lieu idéal pour les stratégies indirectes et les surprises de toute nature. Pour y réussir il faut être capable de véritables calculs de temps ce qui est très difficile et très rare aujourd’hui.

- Seul un ensemble de moyens complémentaires s’appuyant les uns les autres peut répondre aux diverses hétérogénéités rencontrées. C’est ce que nous  appelons  un dispositif, expression  que les grandes entreprises ont repris avec celle de la marine américaine la  « Task force ». Cela n’est efficace qu’à deux conditions : d’une part que les systèmes pyramidaux soient subordonnés chaque fois que nécessaire au profit de la transversalité - c’est une des grandes leçons de la bataille de Midway le 04.06.1942. -  systèmes pyramidaux condamnés d’ailleurs depuis des milliers d’années aussi bien dans le prologue de  l’Iliade qui en démontre la fragilité que dans le début du  Nouveau Testament des chrétiens qui les refuse,  en se souvenant que pour les Égyptiens les pyramides n’ont guère été que des tombeaux… Cela implique une notion du commandement adapté à un espace hétérogène immense avec de multiples moyens car  il est impossible à une seule personne non seulement de tout savoir techniquement mais de tout diriger directement. Par suite la délégation, en tant qu’ouverture d’un espace de liberté pour le ou les subordonnés, à tout niveau, et le commandement par veto sont indispensables sauf à immobiliser rapidement toute la chaîne de décision et d’exécution.

- La responsabilité finale reste toujours l’apanage d’un seul ce qui implique que  le commandement ou la direction doit être  confié à des hommes de haute culture au sens où l’entendait André Siegfried « Savoir se situer »,  des hommes de synthèse, de décision et de résolution, les trois qualités de tout patron qu’il soit militaire, entrepreneur ou politicien. C’est me semble-t-il ce qui a manqué aux Américains en Irak malgré leur brillante démonstration militaire. Toutes choses égales par ailleurs il leur aurait fallu sur place l’équivalent d’un Lyautey et à la tête de leur pays un homme d’État qui dans les conditions du moment ne se serait  peut-être pas lancé dans cette aventure dans ces conditions.

L’ensemble oblige à une exigence de formation professionnelle continue, seule condition permettant de suivre l’évolution des techniques et d’avoir dans tous les grades du personnel au niveau des responsabilités afférentes. Les Marines le font depuis longtemps permettant en particulier de  percevoir et vivre la différence entre l’ordre des choses et l’équilibre des hommes première leçon que la mer apprend et  dont bien des dirigeants à terre devraient  faire leur profit.

Nos grandes entreprises, sauf Airbus, et bien de nos PME l’ont compris et c’est pourquoi  elles naviguent très bien  sur la Terre-Océan de la mondialisation, ce qui n’est pas le cas de la plupart des administrations et des gouvernants toutes tendances confondues dans la plupart des pays qui n’arrivent pas à intégrer les nouvelles dimensions du monde, ignorants aussi bien Mahan que Lawrence, Sun Tse et bien d’autres, en s’appuyant toujours sur  un langage guerrier plus ou moins bien adapté de Clausewitz malgré les immenses dégâts entraînés au XXème siècle… Si à Terre on peut avoir pour ambition de posséder et de dominer la terre, ce qui fut la tentation de bien des généraux, c’est impossible de l’Océan ce qui ne peut que rassurer politiciens et populations. Les amiraux, sauf le faux amiral Horthy, ne peuvent pas prendre le pouvoir, l’Océan s’y oppose. Cela devrait inciter les États comme l’ont fait les grandes entreprises, à trouver chez les marins des méthodes de formation, de réflexion, de critères de choix, d’organisation,  et d’ouverture vers le monde réel qu’au-delà  de toutes  ses richesses la mer offre à tous ceux qui en ont le désir. Cela donne cette mentalité océane que l’on trouve chez les peuples de l’Europe du Nord et du monde anglo-saxon, mentalité qui « prend en compte une vision globale permettant de dominer les hétérogénéités, ne cherche pas les conquêtes inutiles mais le contrôle continu, souple et intelligent des flux de toute nature qui parcourent le monde » C’est ce qu’avaient compris les Grecs en Méditerranée avec leurs cités filles il y a vingt cinq siècles – et évidemment les Britanniques dont tout politique  devrait méditer, toutes choses égales par ailleurs, le discours de Lord Haversham devant le Parlement à Londres il y a deux siècles : 

« Votre flotte et votre commerce sont si étroitement liés et ont une telle influence l’un sur l’autre qu’ils ne peuvent être séparés. Votre commerce est la mère et la nourrice de vos marins ; vos marins sont la vie de votre flotte ; et votre flotte est la sécurité et la protection de votre commerce. Tous deux réunis sont la richesse, la force, la sécurité et la gloire de la Grande-Bretagne. »

situation parvenue à son summum à la fin de la guerre de Sept ans en 1763, la Grande-Bretagne contrôlant alors l’ensemble du commerce maritime mondial… mais sans anticiper que seules quelques années la séparent alors de la révolte de son enfant qui, à son tour, va dominer le monde : les États-Unis d'Amérique…

“ Notre nation est convaincue de la nécessité où elle  est de prendre sa part de l’occupation des océans. Des habitudes anciennement contractées la portent à exiger que les mers demeurent ouvertes aux activités de notre nation et que l’on suive la ligne de politique la plus propre à lui assurer l’usage aussi complet de cet élément... Je pense que nous devons nous attacher, même au prix d’une guerre certaine, à maintenir nos concitoyens sur le pied de l’égalité la plus parfaite dans tout ce qui est relatif au transport des marchandises, au droit de pêche et à tous les autres usages de la mer.”   - Jefferson – Paris 1785.

Désormais cette mentalité est indispensable sur notre planète et doit s’appuyer sur  le passage de la logique des frontières à celles de l’invisible dans un mouvement permanent  de la pensée et de l’action marqué par l’anticipation et l’innovation dans un monde de réseaux de plus en plus complexes… Nous n’y sommes pas encore !

Il n’est pas suffisant d’avoir le désir de mer.  Il faut une  volonté continue sans laquelle tout meurt, volonté très bien mise en œuvre ici dans les activités sur la côte.  Mais jusqu’à présent ni les historiens, ni les officiers de marine n’ont réussi à convaincre notre pays de l’importance de l’Océan, de tout ce qu’il peut nous apporter et non pas comme je l’avais lu avec une certaine stupéfaction il y a quelques années sur l’invitation à un colloque  parisien intitulé  « ce que la France peut apporter à l’océan »,  ce qui est l’inverse de la réalité et permet de mieux comprendre les difficiles rapports des Français et de la mer. L’Océan apporte une mentalité, une pensée habituée à l’hétérogénéité, au mouvant, au complexe, à la maîtrise de l’information,  à celle du Temps et à l‘importance centrale de l’Homme avec une qualité incomparable de formation. Jusqu’ici certains, pour des raisons géographiques, îles et/ou déserts,  l’ont compris  mais la plupart des autres pris par d’autres nécessités et d’autres ambitions ont préféré la conquête à la tête d’immenses et effrayants flots de « cavaliers » massacrant le travail obscur des plus petits qui ont construit dans la douleur générations après générations nos pays d’aujourd’hui. Dans notre monde fermé  c’est vers l’Océan qu’il faut se tourner. Nous sommes la Terre-Océan. L’Union Européenne commence avec bien du retard à le comprendre si l’on en juge cette déclaration d’un groupe de haut fonctionnaires bruxellois il y a quelques années, même si elle reste encore très incomplète et seulement quantitative :

“Quand l’Europe se sera appropriée le territoire maritime, comme complément et contrepoids à sa partie centrale, on pourra ainsi sortir des logiques de centre et de périphéries pour entrer dans des logiques de puissance et de richesse multicentrées…

 Tous ces éléments conduisent à une option stratégique : à la dynamique tendancielle du territoire européen – une grande région centrale, des périphéries – substituer le développement des deux grands ensembles aujourd’hui jouables du fait de leur poids démographique équivalent : l’ensemble terrien central et l’ensemble maritime.” Euroland/Civiland  -  L’Europe au pays des merveilles – 1998. 

Les Grecs l’avaient compris depuis près de 3000 ans comme l’indique leur mythologie où Zeus n’a pu acquérir définitivement le pouvoir sur l’ensemble des dieux et des hommes que le jour où, après avoir gagné grâce à elle son combat contre les autres dieux,  il s’est incorporé, en l’avalant, « Metis » sa première épouse, la fille d’Océan et  la mère d’Athena qui fera la gloire de l’empire commercial et culturel des Grecs… et protègera son préféré, Ulysse, au long de ses navigations et ses aventures.

“METIS, c’est une forme d’intelligence et de pensée, un mode de connaître. Elle implique un ensemble complexe mais très cohérent d’attitudes mentales, de comportements intellectuels, qui combinent le flair, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise. Elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes, et ambiguës qui ne se prêtent ni à la mesure ni au calcul exact ni au raisonnement rigoureux”. Détienne et Vernant  - La métis des Grecs ou les ruses de l’intelligence.

  • Metis, c’est l’essence même de l’Océan

Comme telle elle s’adapte particulièrement au monde de l’hétérogénéité et comme déesse elle devrait nous rendre fou de désir… Ce serait le meilleur service que nous rendrait l’Océan que de nous y faire succomber. Saurons nous plonger dans ce désir de mer pour avancer vers notre avenir comme les Grecs ont su le faire sur leur petite Méditerranée ? C’est ce que, souhaitait  Régis Debray :

“ Si l’Europe ne veut pas être commandée elle devra s’habituer à penser en île, donc à penser Large, contre soi... Alors qu’il s’agisse de l’Europe ou de la France : prévoyance ou somnolence ! Courage ou sondage ! Volonté ou laisser aller... ?”

 Penser l’Océan n’est plus seulement une chance pour ceux qui s’y déploient c’est désormais un impératif  pour tous sur la Terre-Océan mais il doit se penser globalement, sans s’enfermer dans « l’île de France », la mal nommée car ce fut et c’est toujours l’arbre-France. Il faut nous ouvrir à l’ensemble de la Planète-archipel d’aujourd’hui. Mais le désir ne sera pas suffisant, car sans  volonté d’agir on reste poète ou idéologue… Ce fut trop longtemps l’attitude de notre pays. Désir et Réalisme, face et avec cet immense Océan, dans tout ce qu’il nous propose, c’est ce que je nous souhaite de meilleur pour l’avenir !

Merci de votre attention.

Guy Labouérie

[1] L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris

[2] Citons entre autres : "Stratégie : réflexions et variations", publié en avril 1993 par l'ADDIM. "Défense et Océans, propos de marin (1969-1994)" publié en octobre 1994 par l'ADDIM et "De l'action" publié aux Éditions Economica.

Du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

Dans la série "analyse stratégique":

 

 


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