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Bulgarie : le retour aux vieux démons

 

Bulgarie : le retour aux vieux démons ?

Le 28 octobre prochain, les Bulgares seront appelés aux urnes pour élire leurs maires. Après l’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne le 1er janvier 2007 et la désignation de ses 18 premiers eurodéputés au Parlement européen, cette consultation électorale a valeur de test. Elle sera donc suivie de près par les experts européens. Comme la Roumanie, la Bulgarie a une image de marque qui ne répond toujours pas aux critères retenus pour son admission dans la grande famille européenne où elle doit un jour trouver toute sa place. Dans ces deux pays, en effet, même si personne ne pouvait se nourrir d'illusion sur les défis à relever pour passer d'un régime communiste, totalitaire, à une démocratie avec une économie de marché. Les changements opérés sont encore jugés "très nettement insuffisants" par les instances européennes. On est encore loin des espérances démocratiques auxquelles les Roumains et les Bulgares pouvaient légitimement aspirer. Les raisons en sont parfaitement connues. Certaines tiennent à la fois au passé, encore trop ancré dans la mémoire collective, à une bureaucratie paralysante qui doit se transformer pour laisser la place à une administration moderne. « Les disfonctionnements constatés dans les institutions publiques sont des effets pervers pour la société civile et mettent à jour de nouvelles pratiques de corruption. » [1] Après un demi-siècle de communisme, le passage d’un régime totalitaire et mafieux à une démocratie apparaît comme un immense défi, mais celui-ci peut être relevé. Si l'Europe peut aider par ses financements, il faut encore que les Roumains et les Bulgares y mettent du leur en luttant sans relâche contre les fléaux qui gangrènent ces pays : une corruption omniprésente, une absence de leadership politique, une classe politique suspecte de s’enrichir au détriment de tranches de la population dont le niveau de vie atteint tout juste le seuil de pauvreté. En Bulgarie, qui plus est, le crime organisé demeure une triste réalité que les nouvelles lois et autres mécanismes mis en place depuis une dizaine d'années n’ont pas réussi à endiguer. Ceci n’est pas sans conséquence sur la situation économique. Selon des estimations publiées cette semaine par la Banque Mondiale, leurs experts estiment qu’il faudra à la Bulgarie « quarante années avant d’atteindre le niveau des autres pays d’Europe occidentale » dont ils sont aujourd’hui partenaires depuis le début de l’année ? [1] Correspondance de (©) François de Vries. (*). Bruxelles / Strasbourg  le 28 septembre 2007. 

« La Bulgarie... terre de civilisation séculaire, située au croisement de l'Orient et de l'Occident. C'est là, dit-on, que le plus ancien État européen fut fondé en 681 par Khan Asparoukh. La Bulgarie est le pays d'Orphée et d'Eurydice, la patrie des Thraces et de Dionysos. » [2]

La Bulgarie et la Roumanie ont signé le traité d'adhésion à l'UE lors d'une cérémonie spéciale qui s'est tenue au Grand-duché de Luxembourg. La signature du traité d'adhésion par la Bulgarie et la Roumanie a ouvert la voie aux procédures de ratification officialisant leur adhésion à l'Union le 1er janvier 2007. Georgi Parvanov, président de la Bulgarie, à gauche, et Siméon Saxe-Cobourg Gotha, Premier ministre bulgare signant le Traité. Derrière eux: Salomon Passy, ministre bulgare des Affaires étrangères, à gauche, et Meglena Kuneva, ministre bulgare des Affaires européennes.

Georgi Parvanov, président de la Bulgarie, à gauche, et Simeon Saxe-Coburg Gotha, Premier ministre bulgare signant le Traité. Derrière eux: Salomon Passy, ministre bulgare des Affaires étrangères, à gauche, et Meglena Kuneva, ministre bulgare des Affaires européennes.  Photo © Communauté européenne, 2005.

Georgi Parvanov et Siméon Saxe-Cobourg Gotha signant le Traité

Montrées du doigt par la Commission de Bruxelles à plusieurs reprises et par le Parlement européen, « la Bulgarie et la Roumanie demeurent placées sous surveillance », pour cause de corruption endémique. Dans le cas de la Bulgarie, la situation est encore plus sérieuse : en plus de la corruption considérée comme le premier fléau national, « la criminalité organisée continue de défier l’État de droit ». Les Bulgares ont pourtant été informés : « si les choses ne changent pas radicalement », cette adhésion pourrait bien être « remise en question », chose que personne ne souhaite ni à Bruxelles, ni à Sofia. Pourtant les remèdes sont connus !

Le président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering, accueille les premiers eurodéputés bulgares et roumains à Strasbourg le 15 janvier 2007. Photo © Parlement européen.

Hans-Gert Pöttering accueille les premiers eurodéputés bulgares et roumains à Strasbourg

A Bruxelles et à Strasbourg, si l’on note avec satisfaction une nette amélioration dans la lutte engagée contre la corruption, celle-ci reste encore beaucoup trop présente dans l’administration, les douanes, l’agriculture et la justice en particulier. Les premiers visés sont des hommes politiques de premier plan, certains d’ailleurs revendiquant avec un cynisme incroyable le droit de « faire des affaires » en profitant abusivement de leur situation d’élus.

Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois, et Siméon Saxe-CobuPhoto © eu2005.lu/Luc Deflorenne (Source : Site de la présidence européenne, Luxembourg).

Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois accueillant Siméon Saxe-Cobourg, Premier ministre bulgare en 2005

Entre ceux qui ont un passé politique « chargé » qui auraient activement collaboré avec l’ancienne Sécurité d’État de funeste réputation, la "Darjavna Sigournost", la D.S. (le KGB bulgare), et d’autres qui ont su profiter du retour à la démocratie pour s’enrichir de manière éhontée, la presse ne chôme pas et découvre le prix de la liberté en dénonçant et en étalant au grand jour les affaires et les scandales qui ternissent l’image d’un pays et les efforts réalisés par tous ceux qui œuvrent pour un renouveau démocratique.

La Bulgarie et la Roumanie ont signé le traité d'adhésion à l'UE lors d'une cérémonie spéciale qui s'est tenue au Grand-duché de Luxembourg. La signature du traité d'adhésion par la Bulgarie et la Roumanie a ouvert la voie aux procédures de ratification officialisant leur adhésion à l'Union le 1er janvier 2007.

Simeon Saxe-Coburg Gotha, Premier ministre bulgare. Photo © Communauté européenne, 2005.

Siméon Saxe-Cobourg Gotha, ancien Premier ministre bulgare

Dire que le gouvernement ne fait rien pour lutter contre cela serait faux. Plusieurs initiatives lancées par le ministre de l’Intérieur ont donné des résultats encourageants. Ceux-ci sont toutefois jugés trop maigres par rapport à l’ampleur de ce cancer qui ronge les institutions bulgares. La volonté politique fait défaut au plus haut niveau de l'État.

  • Un appareil d’État sclérosé

Le 4 septembre dernier, la commission indépendante chargée de contrôler les liens des responsables politiques et de la fonction publique avec la D.S. a publié une nouvelle liste d’anciens collaborateurs sous la dictature communiste, parmi lesquelles, « le président de la République bulgare, Gueorgui Parvanov, le président du parti de la minorité turque (membre de la coalition au pouvoir), Ahmed Dogan, et l'ex-premier ministre socialiste Jan Videnov. » [3] Une première « loi de lustration » avait bien été votée en 1992, mais celle-ci fut abrogée trois ans plus tard… A défaut, « les Bulgares auront attendu la veille de leur entrée dans l'Union, en décembre 2006, pour se doter d'une commission qui se penche, depuis avril, sur le passé des responsables publics. » Le fait est que ces dernières révélations n’ont même pas « choqué les personnes concernées » qui n’auraient, précise Le Monde, exprimé « aucun regret ».

Présentation de la CE au Parlement européen du rapport sur l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l'UE : Olli Rehn, membre de la CE chargé de l'Élargissement, et José Manuel Barroso, président de la CE ont présenté au Parlement européen le rapport de suivi final relatif au degré de préparation à l’adhésion à l’UE de la Bulgarie et de la Roumanie.

European Community ©  Photo, 2006.

Olli Rehn, à droite, et José Manuel Barroso

  • Une situation alarmante

Divers rapports officiels mettant en cause le système se sont succédés : l’un des plus pertinents allant même jusqu’à conclure qu’il était difficile de répondre pour dire si « la corruption était la raison qui ruinait les bases de l’économie ou sa conséquence, probablement les deux » mettant en doute les chances de voir la Bulgarie se diriger un jour vers une croissance économique. [4]

Dans son rapport publié le 24 septembre, la Banque mondiale prétend que « si la productivité continuait d’augmenter de 2% par an, la Bulgarie ne pourrait jamais converger avec le revenu moyen par habitant dans l’Europe des 25 » et qu’en « augmentant cette productivité à 5% par an, ce n’est qu’en 2040 que la Bulgarie y parviendrait… » [1] Cantonnée à un tiers de ce qu’elle est dans les autres pays de l’Union, la productivité est très nettement insuffisante et les augmentations de salaires réclamées par de nombreuses catégories socio-économiques risque encore d’accroître l’inflation qui, en août dernier, a atteint le chiffre de 12%. La multiplication de grèves sectorielles est à cet égard inquiétante. [5]

  • La corruption : un phénomène record en Europe

« Tandis que le nombre d’affaires de corruption avoisinait les dizaines de milliers par mois en 2003, 75 personnes seulement ont été condamnées pour avoir détourné des fonds publics ou pour des affaires de pots de vin ». Les nouvelles mesures prises par le ministre de l’Intérieur, médiatisées à la veille de la signature d’adhésion sont « encourageantes mais très nettement insuffisantes ». En fait, ce même rapport remarque que « les actions entreprises par l’État auraient été limitées aux petites affaires pour mieux épargner la corruption sévissant au plus haut niveau de l’État. » L’objectif de ramener à 20% le montant de « l’économie cachée » bulgare avant l’adhésion en 2007 semble impossible à atteindre, tant que les mentalités ne changeront pas et que les coupables continueront de jouir d’une quasi-impunité.

Les constats sont sans appel! Dans un autre rapport resté célèbre à Strasbourg, le rapporteur du Parlement européen pour la Bulgarie, le député britannique Geoffrey Van Orden avait estimé que « le mariage a été célébré, le registre des mariages a été signé, les cadeaux ont été reçus mais les époux ne peuvent pas sortir de l’église ensemble, parce que nous ne savons pas comment la situation se présente dehors ». [6]

Geoffrey Van Orden, (GB) rapporteur depuis 1999 sur la Bulgarie. Photo © Parlement européen.

Geoffrey Van Orden, (GB) rapporteur depuis 1999 sur la Bulgarie

Ces fléaux sont pris très au sérieux à Strasbourg et à Bruxelles. Dans une résolution adoptée par les eurodéputés, [7] il est dit que « la corruption "sape" les droits de l'homme, les institutions démocratiques, l'État de droit et le système judiciaire. Elle laisse fleurir le crime organisé et mine la confiance dans les institutions démocratiques. La corruption, qui frappe plus fortement les pauvres, a un effet dévastateur sur le développement : elle entraîne une réduction de l'efficacité de l'aide, la malnutrition, la déficience des systèmes de santé et d'éducation, un plus grand risque dans les affaires et un moindre investissement direct de l'étranger. » 

Déjà le 14 juin 2006, les eurodéputés ont donc insisté « sur la nécessité pour ces deux pays de continuer à consolider la réforme en cours de leur système judiciaire en accentuant la transparence, l'efficacité et l'impartialité du pouvoir judiciaire, et d'apporter la preuve de résultats plus substantiels dans la lutte contre la corruption, avec une attention particulière sur la lutte contre la criminalité organisée dans le cas de la Bulgarie. »

Pierre Moscovici, ancien ministre des Affaires européennes (FR). Photo © Parlement européen.

Pierre Moscovici, ancien ministre des Affaires européennes (FR)

D’autres députés européens comme Pierre Moscovici, dans un précédent rapport, avait invité « le gouvernement bulgare à intensifier ses efforts dans la lutte contre le crime organisé » faisant part de l’inquiétude face "à l'impudence" de certains éléments de la criminalité organisée bulgare, "leur mépris de la loi et la façon dont ils défient l'autorité de l'État". La corruption au plus haut niveau étant « l'un des autres aspects abordés dans le rapport ». Les députés appelant « le gouvernement bulgare à poursuivre sa stratégie anticorruption et la réforme judiciaire avec une efficacité accrue des enquêtes et des poursuites dans les affaires criminelles. L'intégration des Roms, le bien-être des enfants, les soins psychiatriques et le système agricole demeurent des domaines qui posent problème. Le gouvernement bulgare est invité à améliorer dans tous ses aspects le contrôle aux frontières et à redoubler d'efforts dans tous les secteurs du marché intérieur. [8]

Pour pouvoir à la fois entrer dans l’OTAN et dans l’UE, la Bulgarie a lancé toute une série de réformes, mais celles-ci s’avèrent très difficiles à mettre en œuvre, compte tenu de vieilles habitudes et d’une administration qui est très loin d’être à la hauteur de la tâche, malgré une bonne volonté manifeste d’une nouvelle génération de fonctionnaires, malheureusement impuissants pour renverser un véritable « État dans l’État ».

« La corruption » qui gangrène le pays aurait « coûté en 2006 plus d’un milliard d’euros » si l’on en croit le Centre d’Étude de la démocratie. La plus grande partie de ces sommes auraient été « siphonnées » sur les aides européennes qui, en sept ans, se sont élevées pour la seule Bulgarie à 11 milliards d’Euros. Selon Ognain Chentov, président du CSD, [9] « Une part croissante de l'opinion publique estime qu'une corruption politique accrue s'est presque institutionnalisée par le truchement de réseaux tressés autour des partis. « Ainsi le gagnant dans un appel d'offres est souvent connu d'avance, constate le CSD, ce qui entraîne une diminution des participants aux procédures d'appel d'offres. » [10] « Il y a un risque de développement de relations de corruption entre hommes politiques, administration et milieux d'affaires en vue de diriger les ressources européennes vers des bénéficiaires connus à l'avance", selon ces experts. L'ambassadeur des États-Unis John Beyrle a récemment comparé la corruption à "un impôt caché qui entrave le développement social et économique de la Bulgarie ».

L’assainissement politique tant attendu ne se produisant pas, les Bulgares ont pour beaucoup perdu confiance dans les hommes politiques. Certains abusent de leur mandat et de la protection qui y est attachée pour se transformer en « hommes d’affaires », le plus mauvais exemple étant notoirement donné par les plus hauts responsables de l’État, à de notables exceptions près.

Pour toutes ces raisons, le courageux combat que mènent le ministre de l’Intérieur, Rumen Petkov et le procureur général Boris Velchev ne pourra porter ses fruits que si à Bruxelles, au lieu de menacer, on passait aux actes.

Désabusé, le Bulgare moyen ne croit plus dans la politique comme un moyen de parvenir à un véritable changement, jugeant « les dés pipés ». Cela se traduit par un nombre d’abstentionnistes très élevé, de gens qui ont perdu l’espoir qu’ils pouvaient nourrir d’une rupture avec les méthodes du passé. Bien évidemment, cette situation est pleinement mise à profit par certains politiciens, avec des complicités de mafieux de haut vol qui ont des années d’expérience derrière eux et surtout qui s’estiment être au dessus des lois. En Bulgarie, les voix s’achètent, en particulier, celles des Roms.

  • Un cas d’école

L’exemple le plus frappant dans cette galaxie d’un autre âge est celui qu’offre un personnage qui a lui tout seul est un cas à part dans le contexte politique bulgare : il s’agit d’Ahmed Demir Dogan. Dogan, chef du parti Mouvement des droits et libertés, censé défendre les droits de la minorité turque de Bulgarie. A 30 ans, son implication dans un mouvement clandestin visant à protéger les droits de la minorité turque après la Loi sur le changement des patronymes d’origine turque lui vaut d’être condamné à dix ans de prison, mais il sera gracié au bout de deux ans. Les très récentes révélations de sa collaboration avec la police politique communiste « de 1974 à 1988 » [3] donnent à penser que ses motivations n’étaient peut-être pas aussi pures qu’on aurait pu le croire.

Ses déclarations sont à la fois sidérantes et constituent une provocation. Qu’on en juge par ces quelques exemples : interrogé à la télévision lors d’une émission à une heure de grande écoute, [11] à la question : « Vous avez promis de nous dire comment les partis politiques étaient financés, sujet très intéressant dont personne ne parle. Dites nous, vous qui les connaissez tous ? », Dogan répondit :

« Ils vous emmènent en bateau d’une manière très subtile avec des histoires de donations… Regardez ce qui se passe dans le monde entier, de l’Amérique au Japon, chaque parti a un cercle de sociétés… Et je réponds maintenant à votre question concernant le financement : Si je n’étais pas capable de construire une maison comme celle-ci, comment pourrais-je prétendre trouver une solution aux problèmes du pays ? Si vous pensez que j’ai moins de pouvoir qu’un banquier, alors là vous ne pouvez pas comprendre le potentiel d’un homme politique. Au cours de ces quinze dernières années, environ la moitié des hommes d’affaires de ce pays qui sont au dessus du lot, s’ils sont devenus ce qu’ils sont me le doivent, ou au moins à mon consentement… »

Question : « Ce n’est pas mal à la fin…

Ahmed Dogan : « Pas mal bien sûr ! »

Question : « Et le pouvoir politique renvoie l’ascenseur aux sociétés ? » 

Ahmed Dogan : « C’est vrai, oui, c’est tout à fait vrai. »

Question : « C’est donc comme cela que cela se passe ?»

Ahmed Dogan : « C’est la vérité… »

Question : « Vous nous avez répondu.. C’est finalement assez simple ? »

Ahmed Dogan : « C’est simple. Plus tard il y a des projets qui font qu’on va chercher comme un responsable de projet ou un sous-traitant, qui sera consultant… »

Question : « Pourquoi êtes vous le seul à confesser cela ? »

Ahmed Dogan : « Parce que moi, j’ai du courage… »

Question : « De l’Union européenne, on attend entre 3,9 et 5 milliards d’euros, de par notre entrée en Europe. C’est important selon vous de savoir à travers quelles sociétés cet argent va être distribué ? »

Ahmed Dogan : « Bien sûr. Pour le moment, ces fonds européens sont confiés à des sociétés européennes, voire à des consultants, les sociétés bulgares n’interviennent qu’au troisième niveau. Ces 4 milliards que nous allons recevoir jusqu’en 2008-2009, soyez sûrs que le choix de ces sociétés est déjà fait… Mais après notre admission, il n’y aura plus cette discrimination avec des sociétés bulgares. »

Question : « Et maintenant, nous allons choisir nous-mêmes les sociétés ? »

Ahmed Dogan : « Bien sûr, c’est tout à fait naturel… »

Question : « Alors on va devenir des hommes d’affaires à succès et on pourra espérer faire de bonnes affaires ? »

Ahmed Dogan : « Vous pourrez, oui. C’est très important de savoir qui vous soutenez politiquement »

Question : « Vous avez promis avant les élections de régler les factures impayées d’électricité des Roms à Stolipinovo. Supposons que je vote pour vous, pendant cinq ans je ne paierai pas l’électricité ? »

Ahmed Dogan : « Je tiendrai ma promesse. Je suis intervenu auprès de la société autrichienne qui a acheté dans le sud la filiale d’Electro-distribution Plovdiv-Burgas. J’ai essayé… je connais la société, j’ai aidé cette société dans le passé… »

  • Peut-on parler de dérapage ?

Assurément pas, car toutes les déclarations d’Ahmed Demir Dogan dans les médias sont du même tonneau. Sans oublier cette phrase lourde de sens : « Le chemin qui mène la Bulgarie à l’Europe passe par le Bosphore ». [12] Dans son propre parti, non seulement de tels propos ne choquent pas, mais certains de ses proches vont jusqu’à l’imiter. Comme M. Fahri qui a déclaré à Varna : « Nous avons acheté les voix de 2.500 Roms à Dalgopol, 1.800 à Dolen Chiflik, plus de 500 dans les villages de Kamenar et d’Ignatievo et une centaine à la frontière avec la Turquie… » [13]

« Peu m’importe de savoir avec qui je vais diriger le pays, que ce soit la droite ou la gauche. » [14] « Ces cercles, il n’est pas nécessaire d’enquêter sur eux » selon Dogan, s’exprimant lors de la 6ème Conférence de son parti, le « Mouvement des droits et libertés ». A la limite, « Cercle, c’est un sale mot qui a quelque chose à voir avec le secret politique qui entoure la transition. » … « En Bulgarie, ces cercles sont apparus il y a cinq ou six ans comme un contrepoids pour deux raisons principales. La première était de contrebalancer de manière adéquate l’oligarchie dans le système politique du pays. La seconde est due à la fatigue résultant de la longue attente pour les soi-disant investisseurs stratégiques, la plupart pour confirmer la vérité sacrée : Dieu n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes. »

Et pour ceux qui avaient encore une illusion, cette autre confidence de Dogan : répondant à un journaliste trouvant "étrange" que « dés qu'on parle des ''eurofonds'', on voit aussitôt apparaître ces "cercles" d'affaires, ces sociétés » [15] Il est temps « que la société ne se fasse plus d'illusion sur le fait que le financement des campagnes électorales provienne des cotisations » [15]

Une dernière perle qui constitue un aveu : « Peu importe que les politiques soient transparents, objectivement, la plus grande partie d’eux-mêmes est hors de portée de la société en tant que telle. Parce que le professionnalisme en politique est contre proportionné à sa transparence ». Avec un doctorat en philosophie et de tels principes, Ahmed Dogan se dit « intouchable ». La liste est encore longue de ses déclarations recherchées par les journalistes et reprises à la Une des journaux. Devant les étudiants, et en présence de journalistes Dogan a eu ces mots, après avoir expliqué que si le complexe de Devin avait été construit, c’était pour lui rapporter : « Vous devez vous surpasser. Pensez à demain, pas à aujourd’hui. Nous vivons un développement accéléré. J’en suis un bon exemple. Je viens d’un petit village, et maintenant je suis un homme riche. Je suis un politicien. Je suis un homme d’affaires. » [16] Et que penser de cet aveu ? « « Sofia ne me suffit pas, j’ai besoin de Bruxelles. J’ai besoin de faire de la politique au milieu de 500 millions de gens. » [17] Des propos réitérés à Rousse deux jours plus tard : « je suis convaincu maintenant que Sofia ne me suffit plus, j'ai besoin de Bruxelles. J'ai besoin de m'appuyer sur 500 millions de personnes, sur une force d'envergure pour faire de la politique et créer les conditions du développement de ces jeunes que vous voyez là » (les jeunes militants de son parti MRF)  [18]

Joaquín Almunia, membre de la CE chargé des Affaires économiques et monétaires, accueillant Sergeï Stanishev, Premier ministre bulgare, le 27 septembre 2007 à Bruxelles.

Berlaymont, Bruxelles, le 27 septembre 2007 - Photo © Communauté européenne, 2007.

Sergeï Stanishev, à gauche, et Joaquín Almunia

Signature le 27 septembre 2009 au Berlaymont à Bruxelles du premier programme opérationnel bulgare par Danuta Hübner, membre de la CE chargée de la Politique régionale, et Sergeï Stanishev, Premier ministre bulgare.

Berlaymont, Bruxelles, le 27 septembre 2007 - Photo © Communauté européenne, 2007.

Sergei Stanishev, à droite, et Danuta Hübner

Tout cela prêterait à rire si ce personnage dont la franchise se veut désarmante n'était pas l'un des éléments les mieux « organisés » en terme d'appareil, après l'ancien parti communiste rebaptisé socialiste au sein du gouvernement bulgare de coalition. [19] Lui qui prétendait déjà en 2005 « gérer les fonds agricoles de l’Union européenne » a réussi imposer comme ministre de l'agriculture l'un de ses proches pour diriger ce fonds, Dimitar Tadarakov, un « homme d’affaires », pourtant impliqué dans toute une série de scandales. [20]

Ahmed Demir Dogan ne manque pas de moyens, et il sait les utiliser. Le voir se vanter dans une interview d’avoir « acheté les voix des mineurs de Kovachki » pour 5 euros et savoir que c'est lui qui "gère" une très grosse partie des fonds européens est difficilement acceptable. Il est curieux qu’à Bruxelles ou qu'à Strasbourg, on tolère un tel comportement ainsi que le détournement chaque année du montant des fonds publics qui proviennent des contribuables européens. Quand la banque mondiale assure qu'avec deux fois moins d'argent la Bulgarie ne devrait avoir aucun mal pour faire plus de 30% de ce qu'elle produit aujourd'hui, on est en droit de s'interroger pour savoir combien de temps cette situation malsaine va se prolonger. Les limites de l'inacceptable ont largement été franchies.

Le Président Sarkozy et son épouse sont attendus pour une visite officielle le 4 octobre prochain en Bulgarie, à Sofia, ville dont ils ont été faits « citoyens d’honneur ». Ils se verront remettre l’ordre de "Stara Planina", la plus haute distinction bulgare pour leur contribution à la libération des infirmières bulgares de Libye. On peut parier que le président français qui aime le "parler vrai" pourrait bien évoquer cette situation lors de la rencontre prévue avec les étudiants et leur dire tout haut ce que l’Union européenne pense tout bas. [21]

  • "Homme d'affaires" spécialisé dans l'Agriculture, Ahmed Demir Dogan donne également dans l’environnement, autre "business" qui peut rapporter gros.

Sur les 8 milliards d’euros versés par l’Union européenne au chapitre Environnement, dont 1,28 pour l’eau et l’ensemencement, on peut être assuré que le ministre de l’Environnement, Djevget Chakarov, qui appartient au MRF, désigné par Dogan, saura comment employer ces sommes au mieux des intérêts du pays et des siens. En tout cas il ne pourra pas dire que son maître en politique n’a pas livré le fond de sa pensée lors d’une visite surprise devant une assemblée composée de maires des municipalités de la mer noire, lorsqu’il a déclaré : « Si un maire n’est pas un homme d’affaires et ne sait pas comment profiter des occasions pour les transformer en produits qu’on peut mettre sur le marché, alors ce maire doit venir me voir pour que je fasse son éducation. L’écologie est trop importante pour être abandonnée entre les mains des écologistes. L’écologie est un outil pour faire de l’argent qui est incroyablement efficace. » [22]

Assuré des voix de la minorité d’origine turque qui regroupe 10% d’un électorat stable et des voix achetées au Rom, Dogan risque encore aux prochaines élections de faire un nouveau coup d’éclat en franchissant la barre des 20% pour mieux se retrouver « aux affaires » en attendant sans crainte qu’elles ne le rattrapent un jour. Même si il reconnaît que « la Bulgarie n’est pas encore mûre pour voir dans le MRF le premier parti de Bulgarie ». [23]

Le temps est venu pour "le pays d'Orphée et d'Eurydice, la patrie des Thraces et de Dionysos" de prendre en mains son destin.

François de Vries

(*) Ancien Expert auprès de la Commission des Communautés européennes. Journaliste professionnel, spécialiste des questions de défense et de sécurité.

[1] Bulgaria needs higher productivity : World Bank, AFP/EU Business, Sofia, 24 September 2007, 16:27. Source : World Bank: Bulgaria needs to raise its rate of growth of productivity to catch up with the EU, Sofia, 21 September 2007. Bulgaria: Accelerating Bulgaria’s Convergence : The Challenge of raising Productivity, Volume I and Volume II, Main report, July 20, 2007. Voir page 171, &9-38 notamment..

[2] Allocution de bienvenue du président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering, au président de Bulgarie, M. Georgi Parvanov, Séance plénière, 31 janvier 2007.

[3] « Le président bulgare sur la liste des collaborateurs des services communistes » in Le Monde daté du 7 septembre 2007.

[4] Corruption in Contemporary Bulgaria : Policy paper, Chapter VII : Corruption and Economic Development in Bulgaria », par G. Ganev.

[5] Il est question d’augmenter de 27% les salaires les plus bas contre 1,5 pour les hauts salaires. La vague des grèves se poursuit avec la nouvelle menace des pharmaciens, après le secteur hospitalier, le monde enseignant et d’autres secteurs catégoriels. Toujours selon le quotidien Dnevnik, « la Caisse d’émissions prévoit un taux d’inflation à 8% et un déficit à 20% du PIB jusqu’à la fin de l’année ». 

[6] Geoffrey Van Orden : Député au Parlement européen (depuis 1999). Vice-président de la commission des affaires étrangères, des droits de l'Homme et de la sécurité commune et de la politique de défense (depuis 2002); co-porte-parole du groupe des conservateurs pour les affaires étrangères, la défense et les droits de l'Homme (depuis 1999); rapporteur du Parlement européen sur la Bulgarie (depuis 1999); membre de la délégation à la commission parlementaire mixte UE-Turquie (depuis 1999).

[7] Lutter contre la corruption: les députés européens ont adopté une résolution relative à la conclusion, au nom de la Communauté européenne, de la Convention des Nations Unies contre la corruption. Rapport de Giusto Catania (IT).

[8Rapport Moscovici présenté par l'ancien ministre français délégué chargé des Affaires européennes (1997-2002). Vice-président du Parlement européen et député européen de juin 2004 à juin 2007. Rapporteur de la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen sur l'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne.

[9Center for the Study of democracy : Lire "Anti-corruption Reforms in Bulgaria : Key results and risks" (8ème rapport publié par le Centre d'Études de la Démocratie à Sofia sur le développement de la corruption en Bulgarie en 2006-2007).

[10] Europe: la corruption bulgare avale des ressources égales aux fonds attendus de l'UE, 25 avril 2007.

[11] Interview sur bTV avec Slavi Trifonov le 23 juin 2005.

[12] “Let God give you Health, Mr. Dogans par Stoiko Tonev et dans le quotidien Standart (page 33) daté du 10 juin 2005. Aussi repris par Yuliana Toncheva : “Ahmed Dogan – sentenced to success” citant Ahmed Dogan “Bulgaria’s path to Europe passes through the Bosphorus.”.

[13] Entretien avec Dnevnik, le 9 février 2005 (page 11). The Misconception “Dogan – Guarantor of the Ethnic Peace

[14] Propos cités par le quotidien Standart du 6 février 2004.

[15] Ahmed Demir Dogan était l'invité de "Panorama", une émission phare produite chaque semaine par la 1ère chaîne de télévision bulgare BNT diffusée le 15 décembre 2006..

[16] Propos cités par le quotidien 24 heures daté du 15 mai 2007.

[17] Confidence au quotidien Sega le 17 mai 2007 : « Dogan est convaincu qu’il est intouchable » par Petyo Tzekov.

[18] Propos cités dans l’hebdomadaire Banker du 19 mai 2007.

[19] Article de Mediapool.bg du 14 juin 2007 : « Un homme d'affaire connu comme le Millionnaire du crédit dirigera le "fonds agricole" provenant des fonds communautaires mis à la disposition de la Bulgarie pour son agriculture au titre de son admission. »

[20] Dans un article publié le 21 septembre 2007 par un site d’informations en ligne bulgare, Mediapool.bg, il est beaucoup question de la nomination d’un « homme d’affaires », Dimitar Tadarakov, impliqué dans des scandales lors de la privatisation des fonds agricoles. Ce proche de Dogan figure en bonne place également dans le livre blanc des banqueroutes frauduleuses des banques bulgares lors de la « transition »… Tadarakov ne connaît rien à l’agriculture, mais pour siphonner 11 sociétés d’État et faire passer les parts de l’État de 80 à 30%, il a su se montrer à la hauteur. Un tel talent lui vaut non seulement d’être un proche de Dogan, mais aussi le trésorier de son parti, le MRF.

[21] Au programme, un entretien est prévu avec le Premier ministre et les infirmières bulgares, ainsi qu’une conférence devant des étudiants de l’Université de Sofia St Clément d’Ohrid. Sources : 24 Tchassa, Troud, Novinar).

[22] Ahmed Dogan: We Don’t Want More Power, Bulgaria is Not Ready for This” par Olga Yoncheva (News.bg).

[23] Citation parue le 26 septembre 2007 dans le quotidien bulgare Dnevnik.


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