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Le renseignement intérieur français réorganisé : Priorité à la lutte antiterroriste

Alors que le dernier grand dossier de la revue Défense N°137,[1] est consacré aux exportations d'armement - dossier constitué par Jean-Claude Tourneur -[2], le grand entretien a pour invité le préfet Bernard Squarcini, Directeur Central du Renseignement Intérieur, DCRI.[3] L'entretien réalisé par Yannick de Prémorel, Richard Labévière et Joël-François Dumont s'est déroulé au siège de la DCRI dans le bureau de M. Squarcini. Issue du rapprochement de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) née en 1907 et de la direction de la surveillance du territoire (DST) en 1944, la direction centrale du renseignement Intérieur (DCRI) a été créée le 1er juillet 2008. Les missions de la DCRI consistent officiellement, dans "la lutte contre toutes les activités susceptibles de constituer une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation". Parmi ces menaces, citons la contre-ingérence étrangère, traditionnellement associée au contre-espionnage, qui "couvre un domaine élargi dans un contexte multipolaire". L'objectif de la DCRI étant "de déceler et de neutraliser toute menace résultant des activités de services de renseignement de pays adverses, d'organisations ou d'agents se livrant à l'espionnage, au sabotage ou à la subversion. La menace terroriste, très évolutive, exige des services de sécurité une adaptation permanente. La DCRI, qui combine ses capacités de service de renseignement et de service de police judiciaire spécialisé, est en mesure de détecter, de surveiller et le cas échéant d'interpeller les individus, les groupes et les organisations de nature subversive susceptibles de se livrer à des actes de terrorisme ou d'atteinte à l'autorité de l'État. Au titre des menaces émergentes, la lutte contre les proliférations des armes nucléaires, bactériologiques, chimiques ou balistiques s'inscrit dans une dynamique de coopération avec le secteur économique et industriel. De surcroît, le développement d'une société dépendante des technologies de l'information et des communications justifie l'investissement consacré à la lutte contre la cybercriminalité".[4] Enfin, "la DCRI est inscrite dans une véritable politique publique d'intelligence économique initiée depuis 2003, et peut ainsi faire face à de nouveaux enjeux dans un esprit de partenariat avec les entreprises privées et publiques". Nous reproduisons ici ce texte avec l'accord de la rédaction de la revue. Paris, le 5 janvier 2009.©

La rédaction en chef de la revue Défense a rencontré le préfet Bernard Squarcini, DCRI, ici dans son bureau de Levallois avec Richard Labévière -- Photo © Joël-François Dumont.

La rédaction en chef de la revue Défense a rencontré le préfet Bernard Squarcini, DCRI, ici dans son bureau de Levallois avec Richard Labévière

Défense : Les derniers attentats de Bombay exigent un sérieux « retour d’expérience » des grands services à compétence générale. Issue de la fusion de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG), la nouvelle DCRI – la Direction centrale du renseignement intérieur – est, désormais, placée au coeur du dispositif français. Comment et pourquoi un tel « recentrage » ? Historique et état des lieux.

Bernard Squarcini : Il faut remonter à 2004. Nous restions prioritairement confrontés à la menace islamiste, tout en mesurant que nous étions en train de vivre sur des acquis, donc de perdre du terrain. En matière de terrorisme islamiste, notre pays dispose d’expertises et de compétences réelles. Suite aux attentats de 1995, en moins de trois mois, les différents services ont assuré une neutralisation complète des réseaux sur l’ensemble du territoire avec, successivement le démantèlement du réseau de Chasse-sur-Rhône, et la protection de la raffinerie de Feyzin, la neutralisation de la cellule Kelkal et des réseaux lillois. Tout cela s’est fait dans la chaleur de l’action et grâce à un travail de long investissement sur les milieux islamistes radicaux.

Avec les attentats de 1986, la création de structures spécialisées au sein du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Justice (UCLAT, 14e section du parquet et la mise en place des systèmes juridiques anti-terroristes préventifs) a répondu à un impératif catégorique : se donner les moyens d'agir avant le passage à l'acte. Parallèlement, la police judiciaire était de plus en plus accaparée par le terrorisme domestique (Corses, Basques, Bretons…), par ailleurs, la nécessité de coopérations internationales plus réactives et plus fluides a placé la DST et les RG en première ligne dans la lutte contre le terrorisme islamiste, en liaison constante avec le parquet. Très tôt, notre pays a compris le danger d'internationalisation et de fragmentation de la menace islamiste. Par exemple, pour reprendre l'affaire du gang de Roubaix (1996), nous n'étions plus seulement confrontés à des terroristes des GIA algériens utilisant des méthodes du droit commun, mais à des Français de souche convertis à l'islam radical et à des immigrés maghrébins de la 2e génération, certains étant allés combattre en Bosnie, en Tchétchénie, en Iraq, ou en Afghanistan. Les connexions de cette mouvance avec d’autres pays (Royaume-Uni, États-Unis, Canada, etc.) ont permis aux services français d’appréhender et de mesurer le développement de ce phénomène, sans pour autant toujours parvenir à convaincre leurs partenaires de l'urgence d’une action concomitante.

Le préfet Bernard Squarcini, Directeur Central du Renseignement Intérieur

Ensuite, et c’est la troisième phase : la France, s'est dotée d'une politique de « sécurité globale », résultat de la réflexion engagée dès 1995. Le modus operandi terroriste a changé de nature. Le phénomène des convertis - prêts à basculer dans le jihad – a pris de l'ampleur : on a constaté un développement du prosélytisme salafiste dans certains tissus associatifs et le milieu carcéral notamment. Les frontières entre menace intérieure et extérieure se sont estompées. Les terroristes, eux, ne s'arrêtent pas aux frontières. La protection de nos ressortissants et la défense de nos intérêts, que ce soit en France ou à l'étranger, sont un impératif national.

Cela signifie pour nous, d'abord un devoir d'évaluation, de prévention, mais aussi de préparation, de protection et de précaution. Il est évident que vingt ans après la mise en oeuvre des premières mesures de lutte antiterroriste, il convenait de réajuster le dispositif et de l'optimiser.

Dès 2004, Nicolas Sarkozy alors ministre de l'Intérieur et son directeur de cabinet, Claude Guéant, ont estimé que l'évolution de la menace imposait un changement de format : notre système de renseignement n’était plus adapté. Le vieux projet de Jacques Fournet - la fusion de la DST et des RG - a refait surface après avoir été écarté par le président Chirac pour des questions de culture de service et de génération. En 2007, l’élection de Nicolas Sarkozy a permis de remettre l’ouvrage sur le métier. Le projet de fusion DST/RG est apparu comme l'une des quatre priorités annoncées pendant les quinze premiers jours de la présidence.

Cette nécessité trouve sa pleine reconnaissance en 2007-2008, faisant du renseignement (connaissance et anticipation de la menace) l’une des priorités du nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité. Il fallait rattraper quatre années perdues, d’une part en optimisant les moyens existants et d’autre part en intégrant le fait avéré qu’il n’y a plus de différence épistémologique entre menace extérieure et menace intérieure. En ciblant aussi bien le territoire national que les intérêts et citoyens français à l'étranger, l’islamisme radical constituait le symptôme majeur de cette réalité nouvelle.

A réalité nouvelle, réponses et moyens nouveaux.

Il a donc fallu rapprocher deux cultures différentes et complémentaires forgées au sein de la DST et des RG pour n'en faire plus qu'une, afin de disposer d'un service de renseignement intérieur cohérent, professionnel, réactif, sinon "pro-actif". La réforme du 1er juillet 2008 est entrée en application en décembre dernier. Nous avons commencé par affiner la logistique et la sécurisation.

Créée en 1944, la DST était historiquement un produit de la 2e Guerre Mondiale, mais c'est la Guerre froide qui forgera sa culture : un service de contre-espionnage secret, rigoureux, centralisé, doté d'une capacité judiciaire, qui s'ouvrira sur le terrorisme à support étatique, en détectera les réseaux, anticipera leurs actions et les neutralisera judiciairement de façon préventive.

La Guerre froide forgera la culture de la DST

Créés au début du XXe siècle, les RG offrent une tout autre histoire et un profil très différent : réactifs et protecteurs des institutions (il fallait déjouer les complots politiques), avec une bonne connaissance des populations immigrées à l’issue de la décolonisation, un très bon maillage territorial, de meilleurs supports opérationnels. Témoin : leur succès dans le suivi de l'ultra-gauche européenne, de l’extrême droite, de l'ETA militaire, du réseau lillois Ben Saïd…

La fusion de ces deux cultures n'allait pas de soi. On peut dire aujourd'hui que l'alchimie est en train de prendre. Une fois n’est pas coutume dans l’histoire de notre pays, la DCRI est issue d’une réforme qui ne s’est pas faite sous la pression d’attentats ou de scandales !

Défense : Quelle est la mission ?

“La DCRI a compétence pour lutter, sur le territoire de la République contre toutes les activités susceptibles de constituer une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation”.

Bernard Squarcini : Le décret du ministre de l'Intérieur en date du 27 juin 2008 relatif aux missions et à l'organisation de la DCRI les définit ainsi : "La DCRI a compétence pour lutter, sur le territoire de la République contre toutes les activités susceptibles de constituer une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation. A ce titre, elle est chargée de prévenir les activités inspirées, engagées ou soutenues par des puissances ou des organisations étrangères, de nature à menacer la sécurité du pays, et concourt à leur répression ; elle participe à la prévention et à la répression des actes terroristes ou visant à porter atteinte à l'autorité de l'État, au secret de la Défense nationale ou au patrimoine économique du pays ; elle contribue à la surveillance des individus, groupes, organisations et à l'analyse des phénomènes de société susceptibles, par leur caractère radical, leur inspiration ou leurs modes d'action, de porter atteinte à la sécurité nationale".

Autrement dit, on peut décliner le cœur de mission de sept manières : 1) le contre-espionnage; 2) la protection du patrimoine économique ; 3) le contre-terrorisme ; 4) la protection du secret ; 5) le suivi des individus, groupes et organisations susceptibles de menacer la sécurité nationale ; 6) la protection des systèmes de communication et d’information ; 7) le cyberterrorisme et les nouvelles menaces.

Certaines de ces missions sont directement transférées de l'ancienne Direction des RG. D’autres tâches plus traditionnelles des RG - comme par exemple les crises urbaines - ont été déléguées à la Direction Centrale de la Sécurité Publique. En tout état de cause, on a tiré un trait sur une grande partie des anciennes tâches traditionnellement dévolues aux RG pour resserrer moyens et procédures sur le coeur de nos missions, pour reprendre la main et – si je puis dire – garder un coup d’avance en matière de lutte anti-terroriste. En effet, c’est là que réside la clef de l’excellence. J’insiste : il s’agit pour nous d’optimiser l’ensemble de nos personnels, de nos moyens et savoir-faire pour garder un coup d’avance…

Défense : Méthode de travail et moyens ?

Bernard Squarcini : La méthode ? Travailler en amont, autant que faire se peut… pour anticiper, anticiper, anticiper… L’antiterrorisme qui marche relève de l’équation des trains qui arrivent à l’heure. Ce n’est pas toujours très médiatique et il faut pouvoir l’expliquer à la représentation nationale et à nos concitoyens.

Ainsi, les services doivent justifier l’emploi des fonds publics, tout en assumant leurs choix et leurs priorités. L’essentiel de la démarche repose sur une forte capacité initiale d'analyse, soutenue par nos échanges avec les autres services français et nos homologues étrangers. Elle conduit à la définition d'une stratégie ciblée qui mettra en œuvre les moyens humains et d'importantes ressources techniques. Le renseignement comme capacité d’anticipation de la menace, reconnu et élevé au niveau d’une priorité nationale en matière de défense et de sécurité par le Livre blanc constitue une première dans l’histoire de notre pays. Il convient de répéter que cette décision n’a pas seulement valeur de spécificité administrative mais qu’elle constitue un gain opérationnel considérable, quantitatif et qualitatif.

La méthode ? Travailler en amont, autant que faire se peut… pour anticiper, anticiper, anticiper…

La DCRI a hérité de la compétence judiciaire de la DST et travaille en liaison étroite avec le parquet antiterroriste, dont l'existence depuis 1986 est une originalité française qui n'a pas peu contribué à son efficacité. Le cadre procédural actuel est bien adapté mais il reste des ajustements à généraliser au niveau européen : mandat d'arrêt européen, création d'équipes communes d'enquête (initiative de l'Espagne lors de sa présidence de l'EU), etc. On se souvient des difficultés que nous avons eues pour obtenir le transfert en France de Rachid Ramda – l’un des trésoriers des attentats de 1995 - détenu en Angleterre.

Dix ans plus tard, lorsque toutes les difficultés furent aplanies, ce personnage ne nous servait plus à grand-chose…

Du point de vue des moyens budgétaires et des effectifs, l'ensemble des services français ont vu leurs dotations renforcées, qu'ils dépendent du ministère de l'Intérieur, de celui de la Défense ou de celui des Finances. La préparation des arbitrages, en la matière, s'effectue à la présidence de la République, auprès du Coordinateur central du Renseignement dont la fonction a été créée.

La DCRI réunit quelques 3300 fonctionnaires, recrutés par concours externe ou contrat et par mutation interne au sein de la police. Une mobilité professionnelle au sein de l'ensemble des services de renseignement est garantie.

On constate, d'autre part, un développement actuel de sociétés de renseignement privées (SRP), souvent liées au marché de l'intelligence économique et faisant fréquemment appel à des agents quittant les services d'État. De nombreux dérapages ont été constatés et il convient d'encadrer ce phénomène, au moins par la définition d'un code de bonne conduite pour les anciens fonctionnaires. Mais il peut y avoir un bon usage de ces officines, à la condition que les cahiers des charges soient rigoureusement maîtrisés.

Défense : Quel est aujourd’hui la configuration de menace ?

Bernard Squarcini : Comme on l’a suffisamment dit, celle-ci excède de loin les limites du territoire national, englobant les citoyens, les intérêts français et le pavillon à l’étranger.

Par exemple, nous sommes particulièrement attentifs aux mouvements de jihadistes qui vont ou qui reviennent d’Irak, d’Afghanistan ou de Tchétchénie, munis de fausses identités à nationalités multiples s’agrégeant entre elles et donnant lieu à des structurations rhizomatiques, infiniment plus complexes que les organisations pyramidales relevant de rationalités linéaires. Ce travail s'effectue notamment dans le cadre de coopérations intra-européennes. Il s’agit également de demeurer très vigilant face aux phénomènes d'auto-radicalisation sur le territoire national via internet, les sites de la nébuleuse Al- Qaïda, pouvant provoquer le « basculement » de personnes apparemment bien "rangées".

Des risques lourds en provenance du Maghreb restent toujours actuels, particulièrement à partir des milieux jihadistes algériens où se sont formés différents groupuscules se rattachant à l’AQMI ou s’autoproclamant comme tels.[4] Cette nébuleuse polymorphe et évolutive reconfigure des anciens activistes des GIA (les groupes islamiques armés), du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat), avec parfois des composantes fortes de tribalisme, banditisme et de filières de contrebande, notamment dans toute la zone sahélienne, de la corne à la Mauritanie, voire jusqu’en Casamance.

Région « ouverte », propice à toutes sortes de mobilités et trafics, la région sahélienne est devenue l’un des points de fixation principaux de la menace actuelle. Certains attentats commis en Libye, par exemple, quoique que peu médiatisés donnent lieu à des modes de recrutement et d’engagement inédits qu’il s’agit d’analyser très précisément. Par conséquent, la stabilisation de cette région est prioritaire. C’est pour cette raison que les Américains ont voulu y installer un état-major interarmées (AFRICOM). C’est pour la même raison que les mécanismes ad hoc de l’Union pour la Méditerranée (UPM) fournissent également un effort tout particulier en vue de sensibiliser économiquement l’Afrique sahélienne. La dernière composante de la menace touche à la participation de la France aux opérations extérieures des Nations unies, de l’Union européenne ou de l’OTAN, comme en Afghanistan et au Liban. La convergence de ces différents segments de menace fait que la France, ses citoyens et ses intérêts restent directement menacés et que le système Vigipirate demeure en alerte « rouge ».

Dans les autres domaines d'intervention de la DCRI, l'effort est maintenu pour continuer à assécher le terreau et les sanctuaires français de l'ETA, tout en gardant aussi une attention particulière sur un nationalisme corse en recomposition dans la perspective des élections régionales en 2010.

« Nous sommes particulièrement attentifs aux mouvements de jihadistes »

Dans ce contexte très plastique de recomposition permanente, il faut suivre aussi les dérives qui se dessinent chez certains écologistes extrémistes, être en mesure de parer aux cyberattaques, intervenir dans l'évolution de la piraterie maritime qui peut être parfois connectée au terrorisme (approvisionnement d'armes et matériels sensibles), soutenir efficacement la défense économique (protection du patrimoine industriel et scientifique : la communauté scientifique est trop souvent imprudente en la matière), repérer les réseaux d'influence entretenus en France par nos "amis" (nous n'avons que des amis, c'est-à-dire autant de problèmes !). Fondamentalement, l’un des baromètres de l’engagement pertinent de nos capacités réside dans l'absence d'attentats contre les intérêts français où qu’ils se trouvent. Il s’agit encore de revenir invariablement à notre impératif catégorique : avoir un coup d’avance…

Défense : Vous avez évoqué à plusieurs reprises la coopération avec les autres services, français ou étrangers. La "communauté française du renseignement "représente un effectif de 12 à 15 000 personnes, dont un tiers à la DGSE (hors forces spéciales qui sont affectées par mission), un quart à la DCRI, le reste réparti entre la Direction du Renseignement Militaire, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED), Tracfin, etc. Comment s’opèrent la coordination et le continuum ? Par ailleurs, quels rapports entretenez-vous avec les services étrangers et quelle comparaison pouvez-vous faire entre la DCRI que d'aucuns ont qualifiée de "FBI à la française" et certains d'entre eux qui, à ressources d'État égales sont quelquefois beaucoup mieux dotés, à l'exemple du Royaume-Uni et de l’Allemagne qui leur consacrent un effort triple du nôtre ?

Bernard Squarcini : Oui, cette volonté de reprendre la main et de dégager une plus grande efficacité opérationnelle a visé – face à une menace devenue globale, polymorphe et évolutive – l’amélioration de la coopération avec nos homologues étrangers. Désormais, on a créé une espèce de "boîte aux lettres" unique avec 170 partenaires étrangers. La DCRI dispose des moyens techniques et de la compétence judiciaire pour assurer la couverture analytique et opérationnelle du territoire, mais aussi d'un réseau d'officiers de liaison dans les grandes capitales européennes, asiatiques, moyen-orientales ou maghrébines. L'une de ses priorités, en l'occurrence, est de contrôler les filières de retour vers la France – on l’a déjà souligné - de jihadistes repérés, impliqués en Irak, en Afghanistan, en Asie centrale ou ailleurs.

Naturellement une mutualisation des informations est en place avec la DGSE et les autres services concernés, notamment via le Service de Coopération Technique Internationale de la police (SCTIP) installé à Nanterre. Il convient de privilégier le franco-français.

Du contre-espionage (DST) au contre-terrorisme ((DCRI)

Qu'en est-il de la coopération intra-européenne ?

Dans ce domaine on reste plutôt dans le bilatéral et la confiance. Distinguons l'Europe "ancienne" et la "nouvelle » où la différence des besoins, des cultures et des moyens s'est accentuée.

Que peut-on transmettre ? Nous restons dans un domaine régalien. En temps de crise, on garde les "bijoux de famille" et l'arbitrage s’effectue à la présidence de la République. En revanche, dans le cadre d’Europol, les circuits fonctionnent sans à-coups. On peut distinguer trois niveaux de coopération intra-européenne : celui de la coopération opérationnelle et de l'échange direct entre services, au cas par cas, dans une relation bilatérale ; celui des enceintes de concertation à 27 (réunion annuelle des Directeurs, groupes de travail) où l'on se cantonne à l'analyse sans toucher à l'opérationnel ; enfin celui des organes de décision de l'Union Européenne (UE). Ces derniers ne disposent pas encore d'un vrai réseau diplomatique ni de services de renseignement spécifiques. Le Comité Politique et de Sécurité de l'UE est uniquement doté d'un centre de situation sans capteurs propres, qui effectue de l'analyse et des synthèses, l'UE étant fondée sur la transparence de l'information, elle ne peut projeter des capacités autonomes pertinentes. Mais l'UE conduit des opérations militaires dans le cadre de la PESD. Celles-ci sont renseignées par les services nationaux des unités qui sont engagées. De même, lorsqu’il s’agit d’opérations de maintien de la paix des Nations unies. Ce recours n'existe pas en matière d'opérations civiles. Dans le domaine interne franco-français, les liens et le continuum entre services relevant du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Défense ont été resserrés. Une mutualisation impérative entre DCRI et DGSE s'est imposée dans les actions extérieures et des rapports uniques sont élaborés sur l'analyse des menaces. Le SGDN, outil interministériel de la Défense globale, est devenu Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité nationales.

Découlant des propositions du Livre blanc, un Conseil national de la Sécurité a été mis en place, auprès du président de la République, un Coordonnateur national du renseignement, a été nommé en la personne de l'ambassadeur Bernard Bajolet, très bon expert du monde arabo-musulman.

Défense : Contrairement à l'opinion positive que la plupart de nos voisins expriment à l'égard du monde du renseignement et de leurs services nationaux, la "culture" française entretenue par de fréquentes polémiques sur l’histoire passée ou certaines méthodes jugées intrusives, ne cesse de manifester une défiance constante à leur endroit. Comment faire évoluer un tel regard, souvent aussi négatif que mal informé ?

« Le renseignement ne se résume pas à une série de coups tordus peu glorieux »

Bernard Squarcini : La communauté française du renseignement hérite indéniablement d’une histoire complexe et mouvementée. Même si on ne s’extrait jamais complètement de sa propre histoire, on peut néanmoins contribuer à écrire celle qui vient. Et là, plusieurs facteurs positifs entrent en ligne de compte : tout d’abord, le rôle important désormais assigné au contrôle parlementaire pourra modifier l’image de services, moins opaque et rendre compte de leur utilité et de leur efficacité ; ensuite, les nouveaux enseignements universitaires dédiés au renseignement peuvent également participer à une amélioration ; enfin, la banalisation des métiers de l’intelligence économique contribuent aussi à montrer au grand public que le renseignement ne se résume pas à une série de coups tordus peu glorieux…

Défense : Pourquoi vous surnomme-t-on le « Squale » ?

Bernard Squarcini : (sourire) De Squarcini à "Squale", il y a un petit glissement phonétique et sémantique... Et puis je pense qu’on rend ainsi, indirectement hommage à l’instinct du chasseur. Quand je tiens une proie – entendez un dossier – je ne lâche jamais. (sourire) Cela, bien sûr en restant calme et en buvant glacé…

Propos recueillis par « Défense ». 

[1] Défense N°137 daté de janvier-février 2009.
[2] Rédacteur en chef de Challenges, auditeur au CHEAr et à l'IHEDN.
[3] Bio-Express : Bernard Squarcini est né à Rabat en 1955. Il est marié et père de deux enfants. Titulaire d'une maîtrise de Droit Public, diplômé de criminologie et de l'École Nationale Supérieure de Police. Auditeur de la 51e session nationale de l'IHEDN. Nommé commissaire de police en 1979, il est affecté aux Renseignements Généraux à Brest en 1981, puis en Corse en 1983 comme Directeur adjoint des R.G. Commissaire principal en 1987, Chef de la Division Enquêtes et Recherches à la Direction Centrale des R.G. en 1989, Commissaire Divisionnaire en 1992 et Sous-directeur de la Direction Centrale des R.G. en 1993, il en devient Directeur Central adjoint en 1995 avec le grade d'Inspecteur Général. En 2004, Bernard Squarcini est nommé Préfet Délégué pour la Sécurité et la Défense auprès du Préfet de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, Préfet de la Zone de Défense Sud, Préfet des Bouches du Rhône. Préfet de Police de Marseille, Bernard Squarcini est appelé à prendre la Direction de la Surveillance du Territoire le 16 juillet 2007, en vue de préparer la fusion de la DST et des RG en une Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) dont il prend la tête le 2 juillet 2008. Bernard Squarcini est Chevalier de la Légion d'Honneur et Commandeur de l'Ordre National du Mérite.
[4] Les enjeux sont considérables : la cybercriminalité et la cyberguerre ne sont pas virtuelles. En plus de ses missions traditionnelles de contre-espionnage et d'antiterrorisme, le développement d'une société dépendante des technologies de l'information et des communications a justifié l'investissement consacré par ce service de renseignement français à la lutte contre la cybercriminalité. La DCRI s’imposant rapidement comme un acteur incontournable de la cybersécurité en France. Sur la cybercriminalité, voir "Le rôle de la DCRI en matière de cybersécurité" défini par Stéphane Tijardovic, Commissaire divisionnaire et sous-directeur adjoint de la DCRI, publié dans le grand dossier de la revue Défense consacré à "la cybercriminalité sous toutes ses formes".
[5] AQMI : Al-Qaïda au Maghreb islamique.


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