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Un autre monde

Un autre monde...

Ce billet de Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense [1] est rediffusé ici avec l'aimable autorisation de son auteur. Paris, le 23 mai 2010.©

15 juin 2010. La scène se passe dans la salle de conférence d’un grand hôtel de la place Vendôme à Paris. Devant une cinquantaine d’invités, Celso Amorim, le ministre brésilien des affaires étrangères et l’ancien chef de la diplomatie française Hubert Védrine sont à la tribune. Ils viennent de qualifier la négociation menée par Ankara et Brasilia sur le dossier nucléaire iranien un pas positif vers un « nouveau monde » en train d’émerger.

Avec beaucoup de candeur, une jeune invitée pose la première question, interpellant le ministre brésilien sur un ton quelque peu bravache : « Alors la bombe iranienne ne vous fait pas peur! » Le diplomate brésilien qui en a vu d’autres se redresse en souriant : « La peur n’évite pas le danger, Madame! Comme on dit en Français! Mais plus sérieusement, je vois bien que les pays occidentaux n’ont pas compris l’initiative que nous avons prise avec la Turquie sur le dossier iranien ». Signé le 17 mai 2010 à Téhéran après 18 heures de discussion, l’accord Iran-Brésil-Turquie prévoyait l’échange, en Turquie, de 1200 kilos d’uranium iranien faiblement enrichi (3,5%) contre 120 kilos de combustible enrichi à 20% par les grandes puissances. Cet échange était destiné à alimenter le réacteur iranien de recherche TRR [2] qui produit, à Téhéran, des radio-isotopes indispensables pour le secteur médical.

Malgré cette nouvelle offre, les États-Unis sont parvenus à convaincre la Russie et la Chine de soutenir un projet de résolution du Conseil de sécurité prévoyant un quatrième train de sanctions contre l’Iran. Celso Amorim avait immédiatement reconnu que l’accord « ne pouvait résoudre tous les problèmes existants ». Mais, selon lui, « il constituait un passeport pour favoriser de plus amples discussions afin de créer la confiance au sein de la communauté internationale, permettant ainsi à l’Iran d’exercer son droit légitime à l’énergie nucléaire civil. » Et le ministre brésilien d’ajouter : « Pourtant, nous avons obtenu ce que les pays occidentaux ont toujours réclamé en disant qu’il était nécessaire d’obtenir un tel accord de principe sur l’échange afin de continuer la discussion ».[3] En effet, l’Agence internationale de l’énergie atomique avait elle-même proposé à Téhéran un programme d’échange d’uranium similaire qui avait finalement achoppé sur les quantités et les modalités de transfert.

A l’époque, « la proposition portait sur 1700 kilos faiblement enrichis à 3,5%. Au moment de la négociation brésilo-turque, le stock iranien devait représenter quelque 2400 kilos. Parce qu’entretemps, les centrifugeuses avaient continué à tourner. Par conséquent, l’accord ne portait que sur la moitié du stock iranien réel », explique Bernard Sitt.[4] Quoi qu’il en soit, avant l’ouverture du sommet tripartite Iran/Brésil/Turquie, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton avait prédit son échec, suivie par la majorité des pays occidentaux.

Celso Amorim déplore l’attitude des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU : « ils ont peur de perdre leurs privilèges de membres du club qui gère les affaires sérieuses du monde. Ils ne sont pas prêts d’accepter que les pauvres s’invitent à la table de négociation où se gèrent les grands dossiers. Alors que nous, avec d’autres, demandons un peu d’audace… pour tenter de répondre aux problèmes du nouveau monde qui s’affirme de plus en plus, chaque jour… Nous revendiquons une refondation des institutions internationales qui datent de 1945. Nous ne sommes plus au sortir de la Seconde guerre mondiale ! Les Occidentaux parlent sans cesse d’un monde multipolaire, mais ils ne sont pas prêts à le voir émerger et à en accepter les nouvelles règles qui, de toutes façons, finiront par se mettre en place ». En définitive, quel intérêt le Brésil a-t-il à s’investir dans une telle négociation ? [5]

Le ministre brésilien des affaires stratégiques Samuel Pinheiro Guimaraès répond : « N’oubliez-pas le passé colonial de notre pays et de notre continent, sa population pluriculturelle et l’existence de communautés libanaise, syrienne et juive numériquement importantes au Brésil comme dans d’autres pays d’Amérique latine. Ces trois dimensions confèrent à mon pays une sorte d’obligation historique de se mettre au service de la paix. »[6] Le temps d’un monopole des médiations diplomatiques américaines est, semble-t-il, révolu. La négociation menée par la Turquie et le Brésil sur le dossier nucléaire iranien prouve par l’acte que nous sommes entrés dans un autre monde…[7]

Richard Labévière

[1] Billet du rédacteur en chef de Défense, N°146, daté de Juillet-août 2010, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs » de l'IH. Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] TRR (Teheran Research Reactor).

[3] Entretien réalisé le 14 juin 2010

[4] Entretien réalisé, le 3 juillet 2010. Bernard Sitt est le directeur du Cesim (Centre d’études de sécurité internationale et de maîtrise des armements).

[5] Entretien réalisé le 5 juillet 2010. Voir aussi le « Grand entretien » de Défense. N°144 (Mars-avril 2010).

[6] Samuel Pinheiro Guimaràes : Cinco siglos de periferia. Una contribucion al estudio de la politica internacional. Prometo Libros, 2005.

[7] Voir le Grand dossier du N°146 consacré à la « Militarisation des pouvoirs en Afrique ».

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