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Copenhague en Westphalie

Les présidentielles, le bouclier et les Esquimaux...

Ce billet de Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense [1] est rediffusé ici avec l'aimable autorisation de son auteur. Paris, le 22 février 2007.©

Ils en ont parlé précisément et à plusieurs reprises… Disons-le sans fausse modestie, nous sommes très fiers à « Défense » d’avoir initié quelques interrogations touchant au débat stratégique sur l’avenir de nos politiques de défense dans le cadre de la campagne présidentielle. Dès le 15 novembre dernier, nous avions adressé un questionnaire en onze points aux deux principaux candidats. Bien qu’ayant reçu une seule des deux réponses attendues, votre revue aura, néanmoins contribué à favoriser quelques éclaircissements concernant la Loi de programmation militaire en cours, notre doctrine nucléaire, les opérations extérieures, la problématique du deuxième porte-avions et les liens armées/Nation, notamment.

Ces questions sont loin d’être closes au moment où Washington et Londres font pression pour obtenir un engagement accru de la France dans un Afghanistan en voie d’ « irakisation » ; au moment où la secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, espère promouvoir une « OTAN globale » destinée à supplanter l’ONU. Les orientations stratégiques engageant les intérêts de notre pays se reposent avec d’autant plus d’acuité qu’elles s’inscrivent, désormais dans les courbes d’une nouvelle géométrie de sécurité et de vulnérabilité globales.

Aujourd’hui, les États-Unis réitèrent avec leur bouclier antimissile le coup de la « guerre des étoiles » qui précipita la chute de l’Union soviétique. Cherchent-ils maintenant à faire de même à l’encontre de la nouvelle Russie, de la Chine, sinon d’une Europe de la défense cherchant à s’émanciper de leur tutelle bienveillante ? La question se pose d’autant plus brutalement qu’ils invoquent maladroitement une menace nord-coréenne en voie de résorption diplomatique ; une autre menace perse délibérément gonflée, les experts sachant pertinemment que les missiles iraniens ne peuvent atteindre le territoire américain ; enfin une fantasmatique « guerre globale contre le terrorisme » visant prioritairement à la promotion de leurs intérêts nationaux.

Une chose est acquise : cette nouvelle initiative de l’administration Bush risque de relancer une nouvelle course aux armements tous azimuts. Dans ce contexte en effet, la Chine a procédé à un tir de missile antisatellite ASAT le 11 janvier dernier et la Russie a engagé une nouvelle initiative sur la militarisation de l’espace. Un fort relent de Guerre froide a soufflé lors de l’intervention du président russe à l’occasion de la Wehrkunde à Munich, le 10 février 2007. Outre l’intention, en creux, selon laquelle Moscou pourrait prochainement se retirer du Traité américano-soviétique de 1987 sur les Forces nucléaires intermédiaires (FNI), Vladimir Poutine a souligné que « seuls les États-Unis et la Russie ont pris de tels engagements sur cette catégorie d’armes, alors que beaucoup de pays disposent aujourd’hui de ce type de missiles et nombre d’autres cherchent à s’en doter… dans ces conditions, la Russie doit penser à assurer sa propre sécurité ». Les observateurs veillés ont aussitôt noté que cette réflexion stratégique russe était explicitement motivée par l’installation d’une composante européenne au projet de bouclier antimissile américain.

En effet, le segment européen « du bouclier antimissile américain implique non seulement la Grande-Bretagne, mais aussi la Tchéquie et la Pologne, dans un contexte déjà passablement tendu entre Moscou et l’Union européenne depuis les derniers élargissements de l’OTAN. Et la relance de ce nouveau système d’armements renoue d’autant plus fortement avec la symbolique de la Guerre froide qu’il réactualise la centralité stratégique de la base de Thulé. En août 2004, les États-Unis et le Danemark avaient déjà signé à Igaliku (sud du Groenland) un accord visant à moderniser et étendre les dispositifs radar situés sur ce territoire danois d’outre-mer. Les autorités locales du Groenland sont farouchement opposées à l’utilisation de cette base dans le cadre du bouclier antimissile tandis que le gouvernement danois libéral-conservateur la soutient…

Dans ce bout de pôle nord, tout a commencé en 1941, en pleine Guerre Mondiale, lorsque le Danemark autorisa son allié américain à implanter des bases aériennes au Groenland et notamment à Thulé. Cet accord fut renforcé dans le cadre de l’OTAN en 1951, étant donné la valeur stratégique de la colonie danoise au début de la Guerre froide. Copenhague ne prit pas la peine de consulter la population locale, représentée par le Conseil des chasseurs, pour donner son feu vert à l’agrandissement de la base aérienne américaine et ordonna, en mai 1953, le déplacement des autochtones de Thulé (les Inughuits), vivant de la chasse et de la pêche traditionnelles. Plusieurs centaines de membres de ce peuple le plus septentrional du monde furent contraintes de quitter leurs terres millénaires pour s’exiler à Qaanaaq, à 150 kilomètres au nord. Avec le temps, la base de Thulé s’est, secrètement, transformée en plateforme de bombardiers stratégiques.

Au cours des années qui suivirent, la communauté inuite contesta vivement leur présence, en particulier après l’accident dramatique d’un B-52 qui s’abîma dans la mer Arctique, le 21 janvier 1968. Ce bombardier transportait quatre bombes nucléaires, dont trois se pulvérisèrent sur la banquise. A ce jour, le quatrième élément thermonucléaire demeure toujours quelque part au fond de la baie de Thulé. De nombreux Inuits, réquisitionnés pour participer aux opérations de nettoyage sont décédés des suites de cette pollution radioactive.

Richard Labévière

[1] Billet du rédacteur en chef de Défense, N°126, daté de Mars-avril 2007, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs » de l'IH. Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] La paix de Westphalie désigne les traités signés à Münster et à Osnabrück, le 24 octobre 1648. On peut, notamment consulter 1648, la paix de Westphalie vers l’Europe moderne aux éditions de l’Imprimerie nationale, septembre 1998.

[3] Voir le Grand dossier du N°126 consacré à « Énergie, sécurité et environnement ».

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