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Des bleus au Kosovo

Des bleus au Kosovo

Le général de corps d'armée Jean-Claude Vicaire est décédé le 22 octobre 2010 à Paris dans un accident de la circulation. Sa disparition a été durement ressentie en France mais aussi hors de l'hexagone national. Auditeur de la 56ème session de l'IHEDN, il avait laissé le souvenir d'un « un être de lumière, ramenant toujours à l’excellence de l’officier telle que décrite par Lyautey : « Envisager au contraire le rôle de l'officier sous cet aspect nouveau d'agent social appelé par la confiance de la patrie moins encore à préparer pour la lutte les bras de tous ses enfants qu'à discipliner leurs esprits, à former leurs âmes, à tremper leurs cœurs, n'est-ce pas, loin de l'amoindrir, l'élever dans les plus vastes proportions, le faire presque plus grand dans la paix que dans la guerre, et proposer à son activité l'objet le plus digne de l'enflammer ? »[1] C'est le souvenir qu'en conserve Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense,[2] camarade de la « 56ème promotion à l'IH » du général Vicaire. L'évolution des missions de maintien de la paix et la montée en puissance des composantes de police internationale ayant accentué l'engagement des militaires de la gendarmerie nationale sur les théâtres d'opérations extérieures, le général avait été envoyé au Kosovo où sa réussite a été saluée en Europe pour avoir su à un moment décisif, notamment, éviter un véritable bain de sang à Mitrovica. C'est grâce à des hommes comme lui que la gendarmerie s’est imposée comme une des composantes essentielles des opérations de maintien de la paix de l’ONU. Le film « Kosovo, des bleus pour la paix » qu'il avait réalisé avec le Chef de bataillon Burin des Roziers leur avait valu en 2001 le prix Vauban.[3] Pour la revue Défense, il avait bien voulu écrire un papier pour évoquer cette vie des « bleus au Kosovo ». En hommage à cet homme qui avait cette « intelligence des situations », et avec l'autorisation de la revue; nous rediffusons ici cette contribution au dossier « La Gendarmerie Nationale en mouvement ». Paris, le 26 mars 2005.©

Le Général de corps d'armée Claude Vicaire de la Gendarmerie nationale

Si la crise du Kosovo [4] a estompé les frontières établies par le Livre Blanc entre la fonction de "Protection " et celle de "Projection", mettant ainsi  en exergue les liens étroits et les interactions qui organisent ces deux fonctions dans un contexte international en pleine mutation, elle a aussi constitué un véritable laboratoire. En effet, elle a non seulement jeté les fondements d’une nouvelle collaboration entre l’armée de terre et la gendarmerie sur les théâtres extérieurs mais elle a aussi conforté la gendarmerie dans sa conception d’un maintien de l’ordre maîtrisé, tout en faisant prendre conscience à l’Union européenne de l’impérieuse nécessité qu’il y avait pour elle de se doter d’outils de gestion non militaire d’une crise.

Passée la première phase de l’opération Trident qui visait à contrôler l’espace aéroterrestre, les forces de l’OTAN se sont très rapidement trouvées confrontées à une situation à laquelle elles n’étaient pas préparées, c’est-à-dire assurer sur le territoire du Kosovo toutes les missions de sécurité publique, de police judiciaire et de police administrative que ne pouvait plus exercer une administration serbe désormais reconnue comme illégitime par la communauté internationale.

Dans ce contexte de tensions et d’affrontements entre les communautés albanophone et serbophone, et alors même que l’ONU peinait à se déployer, les chefs militaires de la coalition se trouvèrent placés, malgré eux, dans une situation quasiment inédite et exorbitante du droit commun. Conséquence directe de la carence initiale de l’administration civile onusienne, ils se trouvèrent de facto investis des trois compétences: judiciaire, administrative et militaire.

C’est dans ce contexte, qui n’appartenait plus au registre normal d’une force militaire sans pour autant relever de celui d’une force de police civile eu égard à la violence des engagements, à la nature des armes dont disposaient les deux communautés mais aussi aux conditions de vie pour le moins précaires qui prévalaient sur le théâtre, que fut engagé le détachement de gendarmerie (DetGend) du Kosovo au sein de la brigade Leclerc. Les 125 officiers et sous-officiers, spécialisés dans le maintien de l’ordre pour une grande partie d’entre eux, dans la police judiciaire et dans la police technique et scientifique pour les autres, furent immédiatement engagés aux côtés de leurs camarades des bataillons de l’armée de terre. Ainsi, le général Cuche, commandant la brigade Leclerc, disposa-t-il d’une palette de moyens particulièrement riche, lui permettant de faire face avec des outils adaptés, à toutes les situations auxquelles il pouvait être confronté en raison même de la triple compétence (judiciaire, administrative et militaire) dont il était investi.

Outre les missions de maintien de l’ordre pour lesquels il paya un lourd tribut,[5] à l’instar des autres unités de la brigade, le DetGend joua un rôle non négligeable en matière de recherche du renseignement.

Gendarme français en observation au Kosovo

Sa compétence judiciaire lui permettait de s’affranchir des seules zones dédiées aux bataillons français et de sillonner la totalité du secteur (notamment les zones des bataillons russe, belge, danois et émirati, dépourvus de tout outil judiciaire) placé sous le commandement du général Cuche. Cette compétence de secteur, en matière de police, a permis au DetGend de recueillir un renseignement d’ambiance particulièrement précieux et d’identifier de nombreux auteurs d’exactions et de crimes, tant serbes qu’albanais, dont plus d’une quarantaine furent interpellés et incarcérés, parmi lesquels deux des auteurs du massacre de la rue Popovitch [6] à Mitrovica. Parallèlement à ses propres enquêtes, le DetGend apporta son concours au tribunal pénal international dont les spécialistes travaillèrent sur 38 charniers, exhumèrent 408 corps, dont 68 furent identifiés.

Si l’opération Trident permit à la gendarmerie de trouver sa place aux côtés et en complément de l’armée de terre lorsqu’il s’agit de couvrir l’ensemble du spectre des missions auquel sont de plus en plus confrontées les forces d’interposition, elle n’en constitua pas moins une sorte de laboratoire. En effet, elle contribua non seulement à améliorer les équipements des unités engagées dans ce type de missions, mais elle conforta aussi l’Institution dans son approche mesurée du maintien de l’ordre, fondée sur une gestion contrôlée et maîtrisée de la force, sur des équipements qui, pour assurer la nécessaire protection de ses personnels, ne sacrifiaient pas pour autant au faux mythe de la tenue « ROBOCOP », laquelle, en déshumanisant ceux qui la portent, devient elle-même provocatrice et donc  amplificatrice de désordres. Enfin, elle mit en exergue l’intérêt pour l’Union européenne de disposer d’un outil de gestion non militaire de la crise. La première étape fut franchie lors du sommet de Santa Maria de Feira en juin 2000, avec la création d’une force de police de l’UE de 5000 hommes dont les 1000 immédiatement projetables provenaient des forces de police à statut militaire (gendarmes, carabiniers, gardes-civils, …).

La deuxième étape fut atteinte à l’initiative de notre ministre de la Défense qui porta sur les fonts baptismaux la force de gendarmerie européenne (FGE),[7] dont la création vient d’être actée et le commandement confié au général de gendarmerie Gérard Déanaz.[8]

Ainsi, l’opération Trident, outre les nouvelles complémentarités entre armée de terre et gendarmerie qu’elle a mises en exergue, a permis de conforter la gendarmerie dans la justesse de son approche d’une gestion maîtrisée de la violence à l’image de sa devise « Gendarmerie, une force humaine », [9] tout en faisant prendre conscience à l’UE de la nécessité pour elle de se doter de nouveaux outils de gestion de crise. Un film " Des bleus pour la paix " fut réalisé pour illustrer l’action du détachement de Gendarmerie du Kosovo. Ce film reçut le prix VAUBAN décerné par l’Association des auditeurs de l’IHEDN.

Claude Vicaire (*)

(*) Général de brigade de la Gendarmerie nationale, chargé d’études au bureau “Études et Stratégie militaire générale” BESMG de l’EMA.

[1] Hommage à Claude Vicaire par Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense.

[2] Défense, N°115, daté d'Avril-mai 2005. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[3] En 2001, le colonel de gendarmerie Jean-Claude Vicaire, ancien commandant du 1er détachement de Gendarmerie au Kosovo, recevait, des mains du Président de l’Association des auditeurs de l’IHEDN, le Prix Vauban pour le film qu’il avait réalisé avec le Chef de bataillon Burin des Roziers produit par l'ECPAD :  “Kosovo, des bleus pour la paix”, pour illustrer l’action du détachement de Gendarmerie du Kosovo. Ce film reçut le prix Vauban décerné par l’IHEDN.

[4] « Opération Trident ». L'opération Trident constitue la participation de l'armée de Terre française à la force pour le Kosovo (KFOR), la force armée multinationale mise en œuvre par l'OTAN dans la province serbe du Kosovo. La France a été un contributeur majeur de la KFOR, avec plus de 2000 hommes, soit le troisième contingent en effectifs après l'Allemagne et l'Italie. L'OTAN avait subdivisé le commandement de la KFOR en cinq Task Forces multinationales (TFMN) - Nord, Ouest, Sud, Est et Centre. Les 2000 militaires français de l'opération TRIDENT étaient principalement engagés au sein de la TFMN-Nord, où servent au total sous commandement français plus de 3000 soldats provenant de six nations différentes.

[5] 3/4 des 125 personnels du DetGend furent blessés soit par éclats de grenades, soit par pierres.

[6] Massacre commis par les forces paramilitaires serbes au cours duquel 28 Albanais furent exécutés en pleine rue. L’enquête menée par le gendarme Rimbaud permit non seulement d’identifier et d’interpeller certains des auteurs de ce massacre, mais aussi de localiser après plus de 3 mois d’investigations le charnier dans lequel les victimes avaient été enterrées.

[7] Voir « La Force de gendarmerie européenne, une création récente et ambitieuse : Une idée française, une réalisation européenne multinationale ».

[8] Auditeur 56ème session nationale de l'IHEDN.

[9] Devise proposée par le Général de brigade Marc Watin-Augouard lorsqu’il dirigeait le SIRPA Gendarmerie, adoptée depuis par la Gendarmerie nationale qui y puise sa philosophie de l’action.


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